Démission des 1400 : la fin de non-recevoir du gouvernement 

Aude Lecrubier 

Auteurs et déclarations

21 janvier 2020

Paris, France—Les démissions et menaces de démissions de centaines de chef.ffe.s de service pour protester contre l’insuffisance des mesures proposées pour « sauver » l’hôpital public ont-elles impressionné le gouvernement ? La réponse est claire.  C’est non. Les 6 chef.fe.s de service* reçus vendredi par la Ministre de la santé et ses collaborateurs sont ressortis bredouille après 2h30 de réunion.

« Sur aucune de nos revendications, nous n’avons été entendus », a commenté, pour Medscape édition française, le Pr Stéphane Dauger (chef du service de réanimation et surveillance continue et pédiatrique à l’hôpital Robert Debré), l’un des six représentants des démissionnaires présent à la réunion.

« Je suis très impressionné de cette absence de réponse. On ne s’attendait pas à ressortir avec une hotte pleine de cadeaux mais au moins avec un plan pour des négociations », explique-t-il.

Dans un communiqué publié au nom du Collectif Inter-Hôpitaux (CIH), les six chef.fe.s de service ont rapporté que la Ministre continue à penser que « les mesures qu’elle a annoncées en novembre seront suffisantes ».

La Ministre a d’ailleurs « proposé un rendez-vous dans 2 mois pour en mesurer ensemble les effets … ».

 « Ce n’est pas ce que nous demandions. La Ministre n’a visiblement pas compris l’urgence de la situation à savoir le risque d’effondrement imminent du système hospitalier public. Nous n’avons donc pas pu obtenir de réponses aux demandes communes des collectifs et syndicats », expliquent les médecins dans leur communiqué.

Un dialogue de sourds

Concernant l’ONDAM hospitalier , la Ministre n’a pas accepté de discuter une augmentation supplémentaire de l’ONDAM hospitalier par rapport à ce qui a été voté en novembre 2019 (+ 2,3%).

« Nous sommes très loin des 4 ou 4,3 % demandés, entre-autre, par la Cour des Comptes pour équilibrer l’hôpital juste en tenant compte de ses charges et de l’évolution des besoins », indique le Pr Dauger.

Aussi, alors que les représentants des démissionnaires ont émis le souhait de voir augmenter la part de la reprise de la dette des hôpitaux publics avec une mise en œuvre rapide, Agnès Buzyn a indiqué que la reprise de la totalité de la dette n’était pas envisageable ni souhaitable.

Selon la Ministre, la reprise du 1/3 de la dette sur 3 ans (10 milliards sur 3 ans) permettrait aux hôpitaux publics d’économiser 800 millions à 1 milliard d’euros en évitant de payer les intérêts concernés par cette reprise partielle. Ce gain serait investi sur le territoire en fonction des besoins et de l'implication des hôpitaux à s’engager dans un plan qualité.

Reste que le CIH et d’autres, comme la Fédération Hospitalière de France, n’arrivent pas aux mêmes calculs et considèrent que les gains ne seraient que de 300 à 400 millions euros.

« Nous sommes très loin du compte. Nous avons demandé le rachat des deux tiers de cette dette notamment pour financer l’augmentation des salaires. Mais il a été impossible d’être entendu. Il nous a été dit qu’en raison des intérêts en cours, le rachat d’une telle somme couterait trop cher à l’Etat », indique le Pr Dauger.

Concernant les perspectives d’application de la reprise de la dette, la Ministre a confirmé que ce processus nécessitait un projet de loi qui ne pourrait être voté qu’au cours de l’été et ne s’appliquerait qu’en fin d’année 2020.

« Nous lui avons proposé que ce montant soit débloqué de façon anticipée grâce à un correctif budgétaire immédiat afin d’augmenter les salaires des soignants. La ministre a évacué cette possibilité », indique le CIH.

Sur la question des salaires , la Ministre a refusé une augmentation générale des salaires, considérant que les primes spécifiques octroyées en novembre pourraient résoudre le problème de l’attractivité.

« Nous ne partageons absolument pas son analyse » indique le communiqué CIH qui précise à nouveau que les infirmières françaises ont une rémunération au 28ème rang sur 32 pays de l’OCDE ».

« Pour la Ministre, la revalorisation des 100 euros net à destination des aides-soignantes et infirmières des EPHAD et des services de gériatrie concernera 200 000 personnes. On peut concevoir que c’est beaucoup mais en pratique, c’est loin de ce que l’on avait demandé », ajoute le Pr Dauger.

La Ministre a indiqué que si l’on augmentait tous les petits salaires de la fonction publique hospitalière au même niveau, on maintiendrait les écarts entre certaines villes ce qui continuerait à provoquer un exode, explique le Pr Dauger.

« Pour moi c’est un raisonnement qui ne tient pas du tout. Même si le coût de la vie est moindre dans certaines régions, les fins de mois sont compliquées partout pour les salaires de 1300-1400 euros », souligne-t-il.

« Pour la ministre et son équipe, la question des effectifs n’est pas liée à une revalorisation des salaires mais une meilleure organisation des services afin d’éviter l’absentéisme et la fuite vers le libéral. Nous avons insisté largement sur le fait que les sources de l’absentéisme étaient liées aux conditions de travail à flux tendus permanents, déplacements de postes, absence de remplacements de grossesses et maladies ordinaires », indique le CIH.

Sur un autre point crucial, les réouvertures de lits notamment pour l’aval des urgences et l’aval des soins aigus, les revendications sont restées lettre morte. « Nous n’avons pas été entendus non plus », déplore le Pr Dauger.

En ce qui concerne le mode de financement des hôpitaux (qui passe par la tarification à l’activité, T2A), la Ministre a confirmé la volonté du Gouvernement de passer à moins de 50% de T2A, indique le communiqué du CIH. Agnès Buzyn a parlé de groupes de travail incluant des CME et sociétés savantes qui devraient se mettre en place pour discuter d’alternatives à ce système. Les délais dans lesquels des changements pourraient intervenir n’ont pas été précisés.

Un peu plus encourageant, au sujet de la gouvernance des hôpitaux , « la Ministre a annoncé sa volonté d’impliquer les soignants, médecins et usagers, et n’a pas écarté la possibilité de modifier la Loi HPST dans ce sens. Elle a affirmé sa volonté de redonner de l’importance aux services, sans en préciser les modalités », indique le CIH.

« L’entretien a été cordial, très technique, mais nous sommes sortis extrêmement déçus. Je ne pensais pas que l’on en arriverait là. Il y a quand même un grand nombre d’hôpitaux qui subissent une rétention de codages, en affrontement fort avec leur administration, nous avons 1400 chef.fe.s de service, tous hôpitaux confondus qui vont démissionner dans la semaine ou en début de semaine prochaine. Si l’administration des hôpitaux pense pouvoir faire tourner des services quelle que soit la structure sans un ou une chef.fe d’orchestre, je suis ébahi. »

« Nous n’avons jamais dit que sauver l’hôpital public n’était qu’un problème d’argent et qu’il ne fallait pas réfléchir à des organisations différentes. Mais là, nous n’avons même plus de quoi avoir des imprimantes dans les grands CHU, nous n’avons plus d’infirmières pour faire les protocoles de soins. Or, quand il n’y a plus de personnel, les infections nosocomiales montent, les erreurs flambent, les effets indésirables grimpent. Il va falloir que le gouvernement, à un moment, assume ses choix devant la population ».

 
L’entretien a été cordial, très technique, mais nous sommes sortis extrêmement déçus
 

Encore choqué de n’avoir été entendu sur aucun point, le CIH a appelé « tous les personnels des hôpitaux publics et les usagers à poursuivre le mouvement pour un plan d’urgence digne de ce nom » et « les collectifs et les syndicats à une journée de grève des soins programmés et de manifestation le vendredi 14 février ».

Le CIH a d’ailleurs organisé une cagnotte sur internet pour aider à financer le trajet des personnels qui souhaitent manifester mais qui viennent de loin.

*Stéphane Dauger, Hélène Gros, Agnès Hartemann, Jean Luc Jouve, Xavier Mariette et Antoinette Perlat
 

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