Hôpital public à bout : 1200 médecins menacent de démissionner aujourd’hui

Aude Lecrubier

Auteurs et déclarations

14 janvier 2020

Paris, France—Dans une lettre adressée à Agnès Buzyn et publiée en exclusivité dans Libération[1],  plus de 1000 médecins, dont 600 chefs de service,  ont annoncé leur « décision inédite et difficile » de démissionner collectivement de leurs fonctions administratives à partir du 14 janvier 2020 si, à cette date, des négociations ne sont pas engagées pour palier « l’insuffisance des mesures d’urgence annoncées le 20 novembre. » (Lire Crise de l’hôpital public : le gouvernement dévoile son plan d’urgence)

Les signataires appellent à mettre en place urgemment un Grenelle de l’hôpital public.

Le plan annoncé « c’est trop peu, trop partiel, trop étalé dans le temps », expliquent les chefs de service, responsables d’unité fonctionnelle, présidents et élus de CME et de CMEL, responsables de pôles, ou de départements médico-universitaires qui ont signé la lettre.

« L’hôpital doit être réformé, mais il n’y a pas de grande réforme possible sans moyens », lit-on dans la lettre, initiée par le Collectif Inter-Hôpitaux autour du Pr André Grimaldi (professeur émérite de diabétologie au CHU Pitié Salpêtrière).

Le plan annoncé « c’est trop peu, trop partiel, trop étalé dans le temps Les chefs de service

Interrogé par Medscape édition française, le Pr Francis Bérenbaum (chef de service de rhumatologie à l’hôpital Saint-Antoine, Paris) et signataire, explique :

Pr Francis Berenbaum

« Nous sommes au bout du bout. Il faut marquer un très grand coup pour que l’on soit entendu. Cela fait des années qu’on tire la sonnette d’alarme mais à un moment donné ce n’est plus possible, plus supportable. Les mesures du plan d’urgence vont dans le bon sens mais le compte n’y est pas. Nous voyons bien au quotidien que nous ne pouvons plus attendre le long terme. Dans nos services de rhumatologie par exemple, les soignants, infirmières, cadres soignants, manipulateurs radio, kinésithérapeutes, médecins et même certains professeurs s’en vont, alors qu’on ne l’aurait jamais imaginé. Et c’est pareil partout. Plus personne ne se retrouve dans son métier. Nous ne pouvons pas faire fonctionner un hôpital avec les règles d’une entreprise commerciale, comme une grande surface ».

Lors d’une conférence de presse organisée à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière ce jour, les médecins se sont succédés pour témoigner des conditions de pratique déplorables des soignants et de la dégradation des soins à l’hôpital public. Le Pr Jean-Luc Jouve, chef du pôle pédiatrie de La Timone, qui a fait le voyage depuis la cité phocéenne, a dépeint la situation critique de son hôpital : 16 lits pédiatriques ouverts sur 20; opérations annulées quotidiennement en raison de la pénurie de personnel, chef de service de la chirurgie adulte proche de la retraite ne trouvant pas de remplaçant en raison de la perte d’attractivité de l’hôpital public…

Nous sommes au bout du bout Pr Francis Bérenbaum

Soutenus par 5000 soignants

Les 1000 médecins, sont soutenus par 5000 soignants (Collectif des personnels de santé) qui ont publié une mention de soutien dans Libération [2].  «Nous, personnels hospitaliers de toutes catégories professionnelles, apportons notre soutien aux médecins, chefs de service, responsables d’unités de soins ou membres nommés ou élus de structures ayant décidé de démissionner collectivement de leurs fonctions d’administration, de gestion et de représentation », écrivent les infirmières, cadres de santé ou médecins. «Nous soutenons la demande d’un Grenelle de la santé. Les médecins démissionnaires ne demandent rien pour eux. Ils continuent à soigner. La population doit répondre à leur appel. Leur cri d’alerte doit être entendu par le gouvernement », soulignent-ils.

Les médecins démissionnaires ne demandent rien pour eux

Ce que demande le Collectif Inter-Hôpital

Les signataires et le Collectif Inter-Hôpitaux demandent en priorité [3] :

1. Une revalorisation significative des salaires pour les personnels non médicaux et les médecins de statuts précaires , en plus des diverses primes annoncées, avec un objectif programmé de rattrapage rapide de la moyenne des salaires de l’OCDE. La revendication d’une augmentation d’au moins 300 euros nets par mois est légitime.

2. Un ONDAM hospitalier 2020 n’imposant pas de nouvelles économies aux hôpitaux . Pour ce faire, il manque 600 millions, en plus des 200 millions prévus par le nouveau plan hôpital du gouvernement (en effet sur les 300 millions annoncés, 100 millions sont attribués aux EPHAD qui en ont bien besoin)

La revendication d’une augmentation d’au moins 300 euros nets par mois est légitime

3. Une révision profonde du mode de financement avec la fin du « tout T2A » afin de permettre d’appliquer la règle du juste soin pour le patient au moindre coût pour la collectivité, d’inciter à la pertinence des prescriptions et des actes, au lieu de rechercher à développer les activités rentables pour l’établissement, de donner du sens à une cogestion effective médico-administrative disposant d’une réelle autonomie grâce à une rénovation de la gouvernance impliquant médecins et gestionnaires, personnels et usagers.

4. L’embauche de personnels nécessaires pour améliorer la qualité des soins et assurer la sécurité, évaluer les besoins de réouvertures de lits notamment pour l’aval des urgences et l’aval des soins aigus

« Nous demandons un correctif budgétaire et l’ouverture de négociations pour préparer avec les collectifs, les représentants des usagers et les organisations syndicales un Grenelle de l’hôpital public avec un plan à la fois national et régional », indique le CIH.

Nous demandons un correctif budgétaire et l’ouverture de négociations pour préparer un Grenelle de l’hôpital public Collectif Inter-Hôpitaux.

 

Quelques données chiffrées

Selon le Collectif Inter-hôpitaux :

1 La France dépense 11,2% du PIB (3ème des pays de l’OCDE) pour la santé mais, en dollars par habitants, nous sommes en 12ème position.

2 La France est en 28ème position sur 32 pays de l’OCDE pour le salaire des infirmières hospitalières par rapport au salaire moyen du pays. La différence avec le salaire moyen en parité de pouvoir d’achat est d’environ 500 euros par mois.

3 Les prévisions de l’évolution naturelle des dépenses de santé par la direction de la Sécurité sociale au ministère de la santé, étaient de + 4,3% en 2017 (4,75% pour la ville et 4% pour l’hôpital), de 4,5% en 2018 (5,1% pour la ville et 4% pour l’hôpital), de 4,5% en 2019 (5,3% pour la ville et 3,7% pour l’hôpital). Pour 2020, la prévision est de +3,3% pour l’hôpital, alors que le budget alloué ne progresse que de 2,4%

4 La France consacre 3,6% du PIB à l’Hôpital public contre 4,1% en moyenne en Europe (France stratégie 17/01/19 « où réduire le poids de la dépense publique ? »).

 

 

 

 

 

Commenter

3090D553-9492-4563-8681-AD288FA52ACE
Les commentaires peuvent être sujets à modération. Veuillez consulter les Conditions d'utilisation du forum.

Traitement....