Attention au risque de « diaboulimie » chez les adolescents atteint de diabète de type 1

Dr Jessica Sparks Lilley

Auteurs et déclarations

13 janvier 2020

 

La diaboulimie, mot-valise issu de la contraction des mots « diabète » et « boulimie », est un trouble du comportement alimentaire survenant chez les patients diabétiques, généralement jeunes. Il concerne plus précisément les personnes atteintes d’un diabète de type 1, qui choisissent délibérément de réduire, voire d’interrompre leurs injections d’insuline dans l’objectif de perdre du poids.

Très dangereux, ce comportement reste peu connu. Dans un commentaire rédigé pour Medscape édition internationale, le Dr Jessica Sparks Lilley, pédiatre et endocrinologue américaine (Mississippi Center for Advanced Medicine in Madison, Mississippi, Etats-Unis) interpelle sur les conditions particulières auxquelles sont confrontées les jeunes diabétiques, propices à l’émergence de comportements à risque. Elle rappelle également les signes plus ou moins révélateurs qui doivent mettre en alerte.

Mississippi, Etats-Unis Lorsque j’ai diagnostiqué un diabète de type 1 (DT1) chez ma jeune patiente Katie, alors âgée de dix ans, je lui ai bien dit que son excès de poids et le régime alimentaire adopté en conséquence n’avaient aucun lien avec le diagnostic. Mais, quelques mois plus tard, alors que son maître expliquait à la classe que l’épidémie d’obésité touchant les enfants était devenue incontrôlable, il l’a désignée à ses camarades, en citant son diabète en exemple. Assise au milieu de la classe, avec tous les regards tournés vers elle, elle s’est, à coup sûr, demandée s’il fallait accuser ses rondeurs.

Les personnes atteintes de diabète sont soumises à une évaluation quasi permanente de leur poids ou de leur régime alimentaire. Et il arrive que même les professeurs ou toute autre personne disposant d’une autorité se permettent d’émettre des critiques sur le poids et les habitudes alimentaires de leurs élèves. Au point que les jeunes patients et leurs parents finissent par se lasser de se voir interpellés sans arrêt et à tout âge sur le mode : « Etes-vous sûr de pouvoir manger cela ? ».

Certes, le diabète nécessite une surveillance méticuleuse, qui prend en compte chacune des bouchées de nourriture ingurgitées, afin de s’assurer une glycémie bien contrôlée. Mais, cette évaluation minutieuse peut aussi s’avérer être un terrain idéal pour développer des liaisons dangereuses avec la nourriture.

 « Je veux juste être normale » 

Même si les technologies dans le domaine du diabète s’améliorent, il reste encore difficile de rendre discrets les capteurs ou les pompes à insuline portés par les patients, surtout quand ils se mettent à sonner très fort et de façon inattendue. Au tout début, l’une de mes patientes était ravie de son lecteur de glycémie en continu qui lui évitait de se piquer le doigt au moins quatre fois par jour. Mais, lorsqu’elle s’est retrouvée hospitalisée pour une céto-acidose diabétique, elle a fini par avouer qu’elle ne le portait plus car elle était tout simplement lassée des questions récurrentes de ses camarades de classe, curieux d’en savoir plus sur son appareil. « Je veux juste être normale », s’est-t-elle justifiée.

Une autre patiente adolescente a décidé de mettre de côté sa pompe à insuline au moment de s’engager dans une relation amoureuse, alors que le dispositif l’avait aidée à avoir un excellent contrôle glycémique. L’appareil n’était tout simplement pas le bienvenu pendant les moments romantiques partagés avec son amoureux. Beaucoup d’adolescents sont ainsi prêts à prendre des risques en ne s’injectant pas correctement son insuline, uniquement pour s’éviter les commentaires et les regards insistants de leurs camarades.

Le caractère peu discret des dispositifs portés pour contrôler un diabète n’est pas l’unique critère qui amène les adolescents diabétiques à se sentir différents. Ce sont aussi les difficultés rencontrées pour contrôler leur poids qui favorisent ce sentiment, d’autant plus pesant que la prise de poids reste une préoccupation majeure à cet âge. La gestion d’un DT1 est en effet associée à trois facteurs favorisant une prise de poids indésirable : la nécessité de s’alimenter sans forcément avoir de l’appétit pour corriger une hypoglycémie, un risque accru d’hypothyroïdie et l’apparition d’une possible résistance à l’insuline. Trois facteurs auxquels les jeunes patients diabétiques doivent se confronter et qui peuvent conduire à des négligences.

Jusqu’à 30% des adolescents DT1 concernés

Dans ce contexte, tout clinicien recevant en consultation des adolescents atteints de DT1 doit s’alarmer en présence de troubles du comportement alimentaire ou d’une dysmorphie corporelle. Les personnes présentant un DT1 ont un risque 2,5 plus élevé de développer un trouble de l’alimentation, par rapport à la population générale [1]. On estime que 30% des adolescents DT1 présentent les critères diagnostiques pour ce type de trouble et que plus d’un tiers des jeunes femmes atteintes de diabète évitent, de manière occasionnelle, de s’injecter l’insuline [2,3].

L’apparition d’un trouble du comportement alimentaire est d’autant plus préoccupante dans le contexte d’un diabète de type 1 que l’omission d’insuline, même en maintenant un régime alimentaire plus ou moins normal, peut conduire à une perte de poids plus ou moins rapide. Tous les adolescents qui ont observé une reprise de poids après un diagnostic de diabète de type 1 et le début du traitement ou bien une perte de poids lors des épisodes d’hyperglycémie, vont faire inévitablement le lien entre l’administration d’insuline et la prise de poids.

Les garçons aussi

Les adolescents présentant à la fois un DT1 et une obésité sont, quant à eux, encore plus susceptibles d’éviter l’injection d’une dose d’insuline pour limiter la prise de poids, voire même pour perdre du poids. Une étude a ainsi montré que plus de la moitié des jeunes adolescentes présentant un DT1 et un indice de masse corporel (IMC) associé à une obésité présentent aussi un trouble du comportement alimentaire [4]]. Plus souvent observé chez les filles, ce cas de figure peut aussi concerner les garçons diabétiques, en particulier certains sportifs, comme les lutteurs, qui doivent surveiller de près leur masse corporelle. On estime que 16% des garçons DT1 présentent un trouble de l’alimentation, contre un garçon sur 400 chez ceux sans diabète [5,6].

Or, l’apparition de troubles alimentaires chez les diabétiques représente un danger majeur. Lorsqu’elle survient chez des patients atteints de DT1, une anorexie mentale est ainsi associée à un risque de décès sept fois plus élevé, en comparaison avec la population générale.

Dans l’ensemble, les patients présentant à la fois un DT1 et un trouble de l’alimentation ont une mortalité multipliée par 17 par rapport aux autres patients diabétiques sans trouble alimentaire. Bien que non reconnue comme trouble dans la dernière édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-V), cette association entre diabète et trouble de l’alimentation, nommée « diaboulimie », est considérée comme « le trouble alimentaire le plus dangereux ».

Les signes qui doivent alerter

Si l’avis des proches bien intentionnés mais souvent mal informés s’avèrent inutile, voire contre-productif et propice au développement d’un trouble alimentaire, les médecins et les parents doivent de leur côté être sensibilisés sur les risques encourus et surveiller l’apparition éventuelle de signes révélateurs d’un tel trouble chez les jeunes patients DT1, d’autant plus précocement pour réduire les risques.

 

Parmi les principaux signes qui doivent alerter figurent une perte de poids rapide, une hyperglycémie croissante ou des hospitalisations répétées pour acidocétose diabétique. Les doses d’insuline non injectées ou un niveau insuline basale abaissé manuellement peuvent être détectés à partir des données transmises par la pompe à insuline.

Prudence : opter pour une trop grande surveillance des apports en glucides peut avoir pour l’effet contraire et encourager les restrictions ou à l’inverse les excès.

D’autres signes s’avèrent plus subtils, comme un taux d’albumine réduit, une hypoglycémie après des repas manqués associée à un niveau d’insuline basale trop élevée ou un arrêt de croissance. Les signes habituels caractéristiques d’une anorexie ou d’une boulimie ne doivent pas être oubliés (aménorrhée, présence de callosités au niveau des doigts, érosion de l’émail dentaire…).

La gastroparésie, observée habituellement avec l’anorexie ou la boulimie, est accentuée lors d’un mauvais contrôle glycémique. La perte osseuse, autre effet bien connu des troubles de l’alimentation, est également aggravée en cas de mauvaise nutrition, d’aménorrhée hypothalamique [aménorrhée secondaire liée à une baisse de la sécrétion de GnRH, en lien avec un trouble alimentaire et/ou un stress, ndlr] et de neuropathie autonome liée au DT1.

Surveiller de manière subtile

Avec une restriction chronique des apports alimentaires, les risques liés à une hyperglycémie prolongée se retrouvent accentués. De même, une neuropathie diabétique est plus sévère en cas de carences en vitamines. Par ailleurs, en réduisant les injections d’insuline, les patients provoquent une déshydratation et par conséquent une perte de poids rapide qui encourage le maintien de ce comportement. Or, la déshydratation est particulièrement néfaste pour la fonction rénale surtout si elle est associée à une hyperglycémie.

Les troubles de l’alimentation survenant chez des adolescents atteints de DT1 représentent un risque majeur dont les médecins et les parents doivent être conscients. L’identification du trouble implique de surveiller les signes révélateurs de manière subtile, en évitant de pointer un surpoids qui ne ferait que renforcer le mal-être ressenti par le jeune patient. Un langage positif sur l’image liée au corps, la mise en place d’une approche saine concernant l’alimentation et une surveillance rigoureuse sont particulièrement importants pour le suivi de ce groupe de patients à haut risque.

La prise en charge d’un trouble alimentaire reste un chemin difficile, frustrant et semé d’embuches pour un adolescent. Encore plus, lorsqu’il est atteint de diabète.

La version originale de l’article a été publiée en anglais sur Medscape US le 17 décembre 2019 et traduite par Vincent Richeux pour Medscape Edition Française.

 

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