Dermato sur les réseaux sociaux : info et intox

Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

12 décembre 2019

France — En constante extension depuis 1997, les réseaux sociaux sont devenus quasi incontournables à titre personnel et professionnel. Pour les professionnels de santé, ils offrent une nouvelle façon de communiquer avec les patients d’une manière plus égalitaire et sans paternalisme, considère le Dr Nicolas Kluger (dermatologue, Hôpital Bichat-Claude Bernard et Hôpital Universitaire d’Helsinki, Finlande) qui s’est intéressé à la place de la dermatologie sur les réseaux sociaux et y a consacré plusieurs présentations lors des Journées Dermatologiques de Paris 2019 (JDP)[1].

Selon lui, chaque médecin peut tirer parti des réseaux sociaux en promouvant des informations sur sa spécialité ou en participant à des discussions sur un mode collaboratif, il peut aussi lutter contre les fakenews.

Voir aussi la vidéo du Dr Nicolas Kluger sur le thème : « Les médecins devraient-ils plus s’impliquer dans les réseaux sociaux ? »

Plateforme idéale pour diffuser largement

Les réseaux sociaux généraux n’ont pas été créés pour traiter spécifiquement de problèmes médicaux, mais permettent pourtant le partage d'informations et d'expériences sur les problèmes de santé.

Mais, il en existe des plus spécialisés, créés spécifiquement pour faciliter les interactions entre les patients et les professionnels de santé. Pour les médecins bloggeurs, les réseaux sociaux représentent une plateforme idéale pour publier le contenu de leurs messages et les diffuser à un nombre plus large de personnes.

« Les réseaux sociaux, pour nous en tant que médecins, c’est un grand espace de dialogue où l’on peut discuter avec les médecins, s’adresser au grand public ou encore discuter avec les patients, considère le dermatologue. En sachant que la législation sur la publicité des professions médicales interdit la promotion personnelle en France et s’applique aussi sur les réseaux sociaux – même si elle devrait s’assouplir prochainement en conformité avec la réglementation européenne.

Sur les réseaux sociaux, on y trouve, selon le Dr Kluger, du bon et du moins bon.

Les réseaux pour le meilleur…

Et de citer trois exemples où les réseaux sociaux peuvent avoir un effet bénéfique sur la diffusion de l’information médicale et la relation entre le médecin et le grand public/les patients/ses collègues.

  1. Hugh Jackman

    Le partage par des célébrités de leur pathologie sous forme de photos : parce qu’il est plus à même de susciter l’intérêt du grand public pour cette dernière et que c’est l’occasion de diffuser des messages de prévention. Pour le dermatologue, la meilleure utilisation des réseaux sociaux, c’est celle qu’en fait Hugh Jackman. L’acteur australien ne manque jamais en effet de publier sur Instagram les photos de ses carcinomes basocellulaires. Et ainsi que l’ont montré George Rahmani et son équipe en étudiant Google Trends (qui permet de suivre en temps réel les mots clés cherchés sur le Net), les six pics de recherche sur Internet centré sur le carcinome basocellulaire coïncident à chaque fois avec les déclarations de l’acteur révélant une nouvelle opération [2].
     

    Winnie Harlow

    L’autre exemple très positif des RS sur l’information du public, est celui de Winnie Harlow. Par ses déclarations et sa visibilité, ce mannequin canadien à la peau noire atteinte de vitiligo, a beaucoup contribué à faire connaitre la maladie. Après Michael Jackson, lui-même atteint comme l’a révélé l’autopsie et dont la date de décès, le 25 juin est aujourd’hui journée mondiale du vitiligo, c’est cette jeune femme qui, à chaque fois qu’elle évoque publiquement sa maladie, créé des pics de recherches sur Internet et contribue à mieux faire connaitre et accepter la maladie [3].

  2. L’entraide entre patients via le crowdsourcing. Dans cet exemple cité par Nicolas Kluger, une jeune fille de 14 ans a partagé sur Facebook les photographies de la leishmaniose cutanée contractée lors d’un voyage en Israël. Cela a permis le diagnostic rapide et/ou de corriger le diagnostic erroné de 12 autres jeunes ayant participé au même voyage. Ici, le crowdsourcing (production participative) entre patients via les réseaux sociaux s’est révélé productif.

  3. Informations des médecins par les Sociétés Savantes. Le dermatologue cite l’American Academy of Dermatology, très active sur les RS sous forme d’infographies, de quiz ou de vidéos ou encore le groupe Facebook « Dermatoscopy » de l’International Dermoscopy Society, dédié aux dermatologues, à leur formation, leur éducation et leur échange sur la dermatoscopie.

  4. Informations des médecins/patients par les patients. Le Dr Kluger mentionne, à ce titre, le compte Instagram brownskinmatters qui fait connaitre les pathologies des peaux noires.

…et pour le pire

Mais les réseaux sociaux présentent aussi des inconvénients, avec notamment la diffusion large d’informations fausses. En raison d’absence de contrôle, n’importe qui peut diffuser une information que celle-ci relève de l’intox (involontairement ou sciemment) ou qu’elle soit correcte. De fait, beaucoup d’informations trompeuses ou erronées circulent sur le net, comme par exemple, la promotion de régimes ou de compléments alimentaires « miracles ». Et c’est un souci car, comme des chercheurs l’ont montré récemment, les informations fausses circulent plus vite, plus loin, et pénètrent plus profondément le Net que les informations vraies [4]. « Une information fausse a une probabilité plus 70% plus élevée d’être retwittée qu’une information vraie, et une information vraie mettra 6 fois plus de temps à atteindre 1500 personnes qu’une information fausse », théorise le Dr Kluger.

Parmi les problèmes propres à la dermatologie sur les réseaux sociaux, on peut citer l’étude de Banerjee et Coll. qui a montré que sur le réseau social plutôt féminin Pinterest, « 85% des photos épinglées sur Pinterest étaient pro-bronzage [5], alors que nous, dermatologues, alertons sur les risques de cancer et de photo-vieillissement. C’est pourquoi il faudrait que les sociétés savantes soient présentes sur ces mêmes réseaux pour contre-balancer le message » considère le Dr Kluger.

Le cas particulier des selfies

Le réseau YouTube pose lui aussi problème. Plusieurs études se sont intéressées au psoriasis. L’une s’est penchée sur les 10 premières pages, soit 182 vidéos, et a montré que 80% des vidéos étaient réalisées par une personne privée, et non par une société savante, un média ou même l’industrie pharmaceutique, laissant le champ libre aux particuliers [6]. « La plupart avaient des contenus holistiques, naturels, ou promouvaient des régimes et même dans 12% des produits miracles, commente le dermatologue. Et dans une autre étude, qui a, elle, analysé les 100 vidéos les plus vues, les médecins ont considéré que 52% contenaient un message à caractère trompeur, 11% étaient potentiellement dangereuses pour la personne qui les visionnait [7 »].

Enfin, reste le problème des selfies auquel sont plus confrontés les chirurgiens plastiques. Ces derniers ont, en effet, vu les consultations de procédures esthétiques augmenter pour améliorer les selfies et les photos sur les réseaux sociaux entre 2014 et 2017 ! En 2014, ils étaient un tiers à avoir noté une augmentation des procédures cosmétiques à cause des selfies. Trois ans après, 42% faisaient état de demandes de patients dans le but d’améliorer leurs selfies et leurs photos sur les réseaux sociaux. Des demandes surréalistes ont même été faites dans l’objectif de correspondre physiquement aux filtres proposés par certaines applications de réseaux sociaux [8] !

« Les réseaux sociaux sont une nouvelle façon de communiquer et étant devenus incontournables, les médecins peuvent en tirer profit, mais cela suppose qu’ils adaptent leur façon de travailler, notamment pour contre-balancer les fakenews, et en respectant un code de déontologie (spécialement concernant les photos des patients mises en ligne) » a conclu le Dr Kluger.

 

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