Plan d’urgence pour l’hôpital public : réactions avant/après

Véronique Hunsinger, Aude Lecrubier

Auteurs et déclarations

29 novembre 2019

Paris, France  ̶  A la veille de l’annonce par le Premier ministre du plan d’urgence du gouvernement en faveur de l’hôpital public, une convergence de points de vue entre soignants et directeur est apparue lors d’un débat organisé par Les Contrepoints de la santé, à Paris, mardi 19 novembre. Suite à l’annonce des mesures gouvernementales, nous avons recontacté l’un des participants au débat, le Pr Michel Tsimaratos, chef du service de pédiatrie à l’hôpital de la Timone à Marseille et président de la Société de néphrologie pédiatrique, pour recueillir ses réactions (voir encadré en fin de texte).

« Ces mesures sont un effort considérable. Mais, de mon point de vue, elles ne vont pas aboutir à l’amélioration des conditions d’exercice. Or, ces-dernières sont au centre de la dégradation de notre système actuel. Elles alimentent une spirale infernale vers le bas », a-t-il souligné.

Même son de cloche du côté du Collectif Inter-Hôpitaux qui indiquait le 28 novembre : « Malheureusement, les mesures récemment annoncées par le premier ministre ne permettent pas de répondre aux besoins ». Le Collectif appelle à une nouvelle mobilisation ce samedi.

L’attractivité au centre des préoccupations

Lors du débat organisé par Les Contrepoints de la santé la veille de l’annonce du plan, se sont exprimés François Crémieux, directeur général adjoint de l’APHP, la Dr Sophie Crozier, cofondatrice du collectif Inter Hôpitaux et médecin au service des urgences cérébro-vasculaires de la Pitié-Salpêtrière, ainsi que le Pr Michel Tsimaratos.

Le Dr Sophie Crozier du collectif Inter Hôpitaux a souligné qu’il était incontournable que le gouvernement mette franchement la main au porte-monnaie pour éviter la fuite des soignants vers le privé et maintenir la qualité des soins.

« Il faut absolument améliorer l’attractivité de l’hôpital public, a plaidé la Dr Sophie Crozier. On peut faire toutes les réorganisations que l’on veut mais cela ne sert à rien si on n’a plus personne pour faire fonctionner l’hôpital. Cela fait des années qu’on le signale, peut-être pas assez bruyamment pour nous faire entendre. Mais la question est vraiment aujourd’hui de savoir si on veut sauver l’hôpital public ou non. On attend des réponses et ces réponses doivent passer par des mesures financières conséquentes qui permettent de garder les personnels hospitaliers et de rouvrir les lits qui ont été fermés ».

En effet, à l’Assistance Publique- Hôpitaux de Paris (A-HP), la situation est particulièrement critique depuis le début de l’année 2019 : 800 lits ont été fermés pour des raisons de difficultés de recrutement de personnels dont 450 en médecine-chirurgie. « C’est une situation que nous subissons et non une volonté délibérée, a rappelé François Crémieux. Depuis le premier semestre, nos difficultés de recrutement notamment infirmiers se sont fortement aggravées ». A l’AP-HP, le turn-over du personnel soignant s’est accéléré. « Une infirmière débutante reste aujourd’hui en moyenne à peine 4 ans pour des raisons que nous analysons principalement comme liées au coût de la vie en région parisienne » a-t-il poursuivi.

« L’hôpital a fait des efforts budgétaires très importants dans les dix dernières années, a rappelé également François Crémieux. Ces efforts, reconnus de tous, ont porté essentiellement sur les ressources humaines et ont permis une augmentation de la productivité d’un à deux points par an. Nous avons besoin de continuer la transformation de l’hôpital pour soigner plus de monde, des patients plus âgés et plus chroniques. Cependant, avec davantage de moyens, ce sera évidemment plus facile et plus rapide ».

A Marseille, le Pr Tsimaratos a constaté le paradoxe entre l’attractivité des études en santé et le mal-être des soignants. « On a du mal à comprendre comment des principes de réorganisations qui sont bons peuvent être vécus de manière aussi agressive par les praticiens et les patients, souligne-t-il. En dix ans, on a fait un grand nombre de réorganisations, mais le problème est qu’elles ont été pilotées avec des indicateurs [financiers] qui ne sont pas liés à la qualité ».

S’agissant du problème des postes de soignants vacants, médecins et directeur sont tombés d’accord sur la nécessité d’augmenter les moyens mais également de donner de la souplesse. « Le manque d’attractivité est constaté pour les infirmières mais il faut également faire attention à ce que les médecins ne finissent pas également pas déserter l’hôpital public » a mis en garde la Dr Crozier. « Je pense qu’il faut de la souplesse de rémunération quand on traverse une passe difficile en termes de recrutement » a plaidé François Crémieux. Une souplesse qui est aujourd’hui difficile en raison des statuts des personnels dans la Fonction publique hospitalière. Les paramédicaux, pour leur part, réclament des augmentations de salaires, plutôt que des primes.

Finalement, le Collectif Inter Hôpitaux a réclamé une augmentation de l’ONDAM de 2,1 % à 4% pour 2020. Il a obtenu 2,45 % pour 2020 et 2,4 % pour 2021 et 2022 en sus d’une reprise de la dette hospitalière de 30 %. En outre, alors qu’il réclamait une augmentation de salaire de 300 euros pour les paramédicaux, le gouvernement a annoncé un plus large accès à diverses primes et une augmentation de ces dernières (Lire : Crise de l’hôpital public : le gouvernement dévoile son plan d’urgence).

Des mesures suffisantes pour remettre l’hôpital public sur les rails ?

Pr Michel Tsimaratos

Suite aux annonces gouvernementales, Medscape édition française a recontacté le Pr Tsimaratos pour recueillir ses impressions.

Medscape : Etes-vous globalement satisfait du plan d’urgence du gouvernement, de la reprise de la dette ?

Pr Tsimaratos :  Dire que l’on est satisfait de ces mesures n’est pas vraiment possible. Après, dire que l’on est insatisfait n’est pas possible non plus, car il s’agit d’un effort considérable sur le plan financier. Mais les réponses aux demandes des soignants ne sont pas là. La reprise de la dette de 30 %, soit 10 milliards d’euros, concerne les directeurs des affaires financières. Il n’y aura pas d’effet direct sur les conditions de travail des soignants.  Les hôpitaux pour lesquels la reprise de la dette va aboutir à une amélioration des conditions d’exercice sont peu nombreux. Il s’agit de ceux pour lesquels le déficit est faible ou qui ne sont pas déficitaires, ce qui n’est pas la majorité. Je pense qu’il aurait été plus intéressant de faire une sorte de Plan Marshall en injectant 10 milliards d’euros sur 5 ans dans l’ONDAM, là où les soignants en ont directement besoin.

Medscape : Les primes accordées correspondent-elles aux attentes ?

Pr Tsimaratos :  Les primes ne vont pas modifier les conditions de travail. Elles compensent une difficulté. Il s’agit d’une très bonne idée car les rémunérations ne sont pas à la hauteur du travail mais elles ne permettent pas de répondre à la souffrance des soignants. Je ne pense pas que les personnes quittent l’hôpital public pour des questions d’argent mais plutôt parce que les conditions de travail ne sont plus tolérables.

Medscape : La modification de gouvernance était une revendication des soignants. Cette nouvelle organisation bicéphale va-t-elle changer la donne ?

Pr Tsimaratos :  L’idée de modifier la gouvernance est d’aboutir à une délégation de gestion qui soit réelle. D’impliquer l’ensemble des soignants dans une démarche qui restaure l’attractivité. La modification bicéphale de gouvernance telle qu’elle a été annoncée ne permettra pas de sortir de ce schéma.

Je ne suis pas sûr qu’elle aboutisse à des meilleures conditions de travail.

Ce qu’il faut, c’est que les chefs de service, les cadres de soins, aient les moyens d’arbitrer eux-mêmes, d’avoir un pouvoir décisionnaire sur leurs besoins. Dans les nouvelles mesures, il n’en est pas question.

Medscape : Un mot de conclusion ?

Ce plan va convenir aux directeurs d’hôpitaux et aux présidents de CME mais ce n’est pas de ça que l’hôpital a besoin. L’hôpital a besoin que l’argent aille aux soignants pour les soins. Et il a besoin d’une vraie refondation de sa méthode de gestion.

Il faut réorganiser l’hôpital avec un management sur l’attractivité afin d’améliorer les conditions de travail. Mais il est impossible de s’organiser quand on est en situation de pénurie. Il faudrait recruter suffisamment de personnes pour faire tourner les services actuels et recruter encore du monde pour ouvrir des lits. Une réponse uniquement financière n’est pas susceptible d’améliorer les choses. Il faut du management par la qualité. Manager uniquement par la quantité, cela aboutit à la paupérisation des soins. 

A lire aussi :

REPENSER L'HÔPITAL. Rendez-manqués et raisons d'espérer. Michel Tsimaratos, Bénédicte Devictor, Stéphanie Gentile. Ed Michalon. 7 février 2019 • 288 pages

 

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