Témoignage : « J'ai accouché pendant une garde et je n'ai pas pris de congé maternité »

Dana Najjar

Auteurs et déclarations

29 novembre 2019

Amsterdam, Etats-Unis-  La fille aînée du Dr Aryl De Jesus est née alors qu'Aryl était interne en chirurgie. Une naissance sept semaines avant le terme. Aryl a repris son travail trois semaines après l'accouchement. « Prendre mon congé maternité, cela aurait signifié prolonger ma formation. Je n'aurais pas été en mesure de commencer mon clinicat à temps » explique-t-elle. Elle a donc repris le chemin de l'hôpital.

Aujourd'hui, le Dr De Jesus exerce comme radiothérapeute au New York Oncology Hematology Amsterdam Cancer Center (Amsterdam, New York). Elle préside l'US Oncology Radiation Oncology Quality Assurance Committee and fait partie de différents comités de direction (New York Oncology Hematology, Susan G. Komen Northeast New York Affiliate, un hôpital local).

Voici le compte-rendu d'une conversation entre elle et Dana Najjar, stagiaire durant l'été 2019 à Medscape Medical News.

Medscape Medical News :  Parlez-nous de votre pratique...

Aryl De Jesus : Amsterdam est une zone plutôt suburbaine, assez rurale. Nos patients sont souvent pris en charge dans des hôpitaux plus importants et nous sont envoyés pour des soins de proximité. Etre au sein de la communauté, c’est faire partie de la communauté, peut-être encore plus que dans la pratique hospitalière ou académique.

Medscape Medical News : Vous devez donc être très occupée…

Aryl De Jesus :  Je considère mon travail comme mon troisième enfant. J'ai deux enfants- humains - et je sais que d'une certaine façon ils en ont souffert. Même s’ils disent le contraire, c’est la petite musique de la culpabilité. Nous avons toujours veillé à avoir des moments de qualité. Nous faisons des voyages ensemble. Ma fille aînée a vingt ans. Je l'ai eue juste après ma formation en médecine, lors de ma première année de clinicat. Si je ne l'avais pas eue, je n'aurais jamais eu d’enfants, parce que ce n'est pas simple. Mon fils, lui, a quatorze ans.

 
C'est vraiment difficile d'être une mère et médecin, d’être plus qu'un médecin. Dr Aryl De Jesus
 

Je finissais mon clinicat et j'allais commencer ma pratique dans le privé, lorsque ma fille est entrée à l'école. Je n'ai hélas pas fait toutes les petites choses que font les autres mamans, ce qui me brise le cœur. Quand elle était au jardin d'enfant, elle me disait tout le temps: « pourquoi tu ne peux pas être une vraie maman, pourquoi tu ne peux pas te proposer à participer à ceci ou à cela ? ». C'était très difficile.

Un jour, ma mère lui avait fabriqué un déguisement de docteur, avec une petite blouse blanche et un petit stéthoscope. Je l'ai emmenée au travail habillée ainsi pour lui montrer ce que je faisais. Elle me suivait comme mon ombre. A un moment, elle m'a dit « Maman, ne t'inquiète pas pour ces choses de l'école. Tu n'es vraiment pas obligée de les faire. Je vois que ce que tu fais au travail est bien plus important ». Maintenant, elle est en deuxième année de Collège [ndlr : deuxième année de licence en France] et elle veut devenir médecin. Je me dis que je n'ai pas été une si mauvaise mère.

Avec mon fils, c'est la même chose. Il faisait des petits boulots pour ma secrétaire et pour les infirmières. Il adorait ça. C’était ma façon de partager ce que je faisais avec mes enfants. Je les emmène aussi chaque année au « Survivors day » [ndlr: journée de lutte contre le cancer, axée sur la guérison]. Quand je participe à des marches ou à des relais, quand je parle en public, j'emmène mes enfants. Je veux qu'ils me voient au travail, à faire ce que j’aime, dans l’espoir qu’ils ne soient pas trop tristes de me voir passer autant de temps à l'hôpital. Quand je suis à la maison, je suis vraiment présente et je ne travaille pas jusqu'à ce qu'ils soient au lit. J'emporte du travail à la maison car je ne veux justement pas rester trop tard à l'hôpital.

C'est vraiment difficile d'être une mère et médecin, d’être plus qu'un médecin. En tant que femme voulant être parmi les meilleurs, vous devez travailler deux fois plus dur, être deux fois plus audible et faire tellement plus d'efforts que vos collègues masculins. Ceci dit, le monde médical s'améliore. Les gens sont reconnus pour leur travail, non plus en fonction de leur genre, et je pense que j'en suis un exemple. Je suis une femme et j'appartiens à une minorité, je suis probablement la dernière personne qu’on aurait imaginé arriver là où je suis maintenant. Mais, tout ceci a été possible au prix d'un énorme travail et c'est d'ailleurs ce que j'explique à ma fille.

Medscape Medical News : Si c’était à refaire, que feriez-vous différemment ?

Aryl De Jesus : Il aurait peut-être été préférable de ne pas avoir ma fille pendant mon internat, ni d’accoucher au cours d'une garde. J'étais interne en chirurgie. J’ai su que j’étais enceinte pendant le premier ou le deuxième mois d'internat et j'ai accouché 7 semaines avant terme. Probablement parce que j’étais très souvent debout. A l’époque, en internat, on ne quittait pas vraiment l'hôpital, on n’avait pas d'horaires de travail normaux. C'était avant que soient limitées les heures de travail des étudiants.

 
Je n'ai pas pris de congé maternité. Si je l’avais fait, j'aurais été obligée de prolonger ma formation. Dr Aryl De Jesus
 

Medscape Medical News : Est-ce que vous avez pris un congé ?

Aryl De Jesus : Le congé réglementaire était de trois semaines. Je n'ai pas pris de congé maternité. Si je l’avais fait, j'aurais été obligée de prolonger ma formation et il m’aurait été impossible de commencer mon clinicat dans les temps. Mon bébé étant né prématurément, j’ai passé deux semaines à l’hôpital, puis une semaine à la maison. Mon mari, qui heureusement n'est pas médecin, m’amenait le bébé à l'hôpital quand j'étais de garde pour que je puisse continuer de l’allaiter. Régulièrement, dans un délai de quelques heures, je montais rapidement aux soins intensifs de néonatalogie où se trouvaient des tire-laits pour pouvoir poursuivre l’allaitement. C'était très intense.

Un de mes rêves est de travailler un ou deux ans avec ma fille, quand elle aura terminé ses études de médecine, pour Médecins sans Frontière ou une autre ONG similaire. Etre capable de faire quelque chose de ce genre avec ma fille, que j'ai eu tant de mal à porter à et à mettre au monde, serait la preuve que je n'ai pas été si mauvaise.

Medscape Medical News : Quel est l'objet le plus inhabituel de votre cabinet ?

Aryl De Jesus : Une ancienne table de machine à coudre. Un patient, qui fabrique des meubles, me l'a donnée. Je l'ai mise dans la salle d’attente, qui est petite mais ressemble un peu à un salon. A la façon d'un cabinet de curiosités, on y trouve des photos de moi, de mon équipe et des petits bibelots offerts par des patients.

J’y accroche des guirlandes et des couronnes fabriquées par mes patients. Quand ils viennent en rendez-vous, ils me disent « Oh, c'est celle que je vous ai donnée! ». C'est très chaleureux. Et, c'est ainsi que je voudrais que mon équipe et mes patients se sentent ici, qu'ils aient l'impression d'être en famille. Je pense que quand les gens vous connaissent au-delà de votre numéro professionnel ou de votre diagnostic, la bataille est déjà à moitié gagnée.

 

La version originale de l’article a été publiée en anglais sur Medscape US le 7 novembre 2019 et traduite par Marine Cygler pour Medscape Edition Française.

 

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