Congé maternité aux Etats-Unis : les femmes médecins sous pression

Dr Jean-Pierre Usdin

Auteurs et déclarations

22 novembre 2019

Dallas, Etats-Unis - Quel est le ressenti des femmes médecins lors de leur reprise du travail en établissement de santé après un congé maternité ? Comment faciliter cette phase de transition ? Une équipe américaine s’est penchée sur le sujet et livre les résultats d’une enquête auprès de 800 femmes, qui rapportent des pressions et des conditions de travail non adaptées à leur nouvelle situation [1].

« Notre étude montre que beaucoup de femmes médecins exerçant à travers les Etats-Unis dans diverses spécialités médicales (…) ont besoin de plus de soutien pour leur congé maternité et leur retour au travail », ont commenté les auteurs. Parmi les revendications : une meilleure indemnisation, davantage de flexibilité dans l’emploi du temps ou un temps dédié à l’allaitement.

L’amélioration des conditions relatives à la maternité chez les femmes exerçant une profession médicale est un sujet d’autant plus important que la profession se féminise. En France, selon un récent bilan de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), les femmes sont désormais majoritaires parmi les médecins de moins de 60 ans [2].

Souvent assimilé à un arrêt maladie

Or, aujourd’hui, il reste difficile de combiner un début de carrière en médecine et un projet de grossesse. Tout particulièrement aux Etats-Unis, où les aides, notamment financières, pour faciliter le congé maternité et le retour au travail sont plus que limitées. Les politiques d’accompagnement sont variables d’un établissement à l’autre et souvent à la discrétion des responsables, expliquent les chercheurs.

 
Outre-Atlantique, il n’est ainsi pas rare de voir les praticiennes cumuler jours de congés, arrêt maladie et journées non rémunérés pour obtenir un congé mater-nité.
 

Outre-Atlantique, il n’est ainsi pas rare de voir les praticiennes cumuler jours de congés, arrêt maladie et journées non rémunérés pour obtenir un congé maternité, dont la durée dépasse rarement 8 semaines. En France, la situation est plus favorable, le congé maternité pouvant aller jusqu’à 16 semaines (6 semaines avant la naissance et 10 après), avec la possibilité de percevoir l’intégralité de ses revenus (voir encadré en fin de texte).

Dans l’objectif de caractériser les conditions des congés maternité pris par les femmes médecins et en vue d’apporter des solutions pour faciliter la reprise du travail, le Dr Shannon Juengst et ses collègues (University of Texas Southwestern Medical Center, Dallas, Etats-Unis) ont interrogé plus de 800 praticiennes qui ont réintégré leur fonction hospitalière après une pause consacrée à leur enfant.

Pour cette étude menée aux Etats-Unis, les chercheurs ont mis au point un questionnaire avec plus de 200 questions portant notamment sur le déroulement de la grossesse, la naissance, le vécu lors du congé maternité, ainsi que sur les conditions de reprise du travail, en s’attardant sur les moyens mis en place par l’hôpital pour faciliter la réintégration dans l’équipe médicale.

Temps d’arrêt trop court

Sur les 1 500 femmes éligibles, contactées par l’intermédiaire des réseaux sociaux et de l’American Medical Women’s Association, 850 ont complété anonymement le questionnaire adressé par mail. Contrairement à de précédentes études, les chercheurs se sont intéressés à l’ensemble des spécialités médicales.

Les participantes étaient âgées en moyenne de 36 ans. La grande majorité d’entre elles (88%) étaient dans leur première décennie de pratique médicale, avec, pour beaucoup, un premier enfant arrivé peu après la fin des études. Au total, 19 spécialités étaient représentées, dont une majorité de médecine interne et de pédiatrie.

 
Plus d’un tiers des femmes indiquent avoir repris le travail pour des raisons financières.
 

Selon l’analyse des réponses obtenues, les trois-quarts des femmes interrogées considèrent que la durée de leur congé maternité, variant de 5 et 12 semaines, était trop court. Les déclarations sur la durée idéale pour s’occuper du nouveau-né vont de 11 mois chez celles qui ont eu leur premier enfant à 6 mois dans le cas d’un troisième enfant.

Seule la moitié des participantes ont déclaré avoir bénéficié d’une compensation financière pendant leur congé. Et, pour près de la moitié d’entre elles, il s’agissait d’une compensation pour un arrêt maladie. Dans les autres cas, les jours d’absence ont été considérés par leur employeur comme une compensation pour des heures de travail supplémentaires. En conséquence, plus d’un tiers des femmes indiquent avoir repris le travail pour des raisons financières.

Le congé maternité des médecins en France

En France, le congé maternité débute 6 semaines avant la date présumée de l’accouchement et se termine 10 semaines après l’accouchement, soit un total de 16 semaines. Cette durée est modulable, mais ne peut être inférieure à 8 semaines. Le congé paternité est de 11 jours, en plus des 3 jours du congé de naissance. Le congé parental (non rémunéré), qui s’adresse à chacun des deux parents, est de un an renouvelable, jusqu’au troisième anniversaire de l’enfant.

Dans le secteur hospitalier, le praticien contractuel perçoit désormais la totalité de sa rémunération. Les assistants hospitaliers universitaires (AHU) et les chefs de clinique assistant (CCA) continuent de percevoir leur rémunération de l’université, en plus des revenus de l’hôpital. Les internes peuvent également obtenir un congé maternité. A noter qu’à partir du 3ème mois de grossesse inclus, l’interne est dispensée de faire des gardes de nuit.

Depuis 2006, les praticiennes libérales bénéficient des mêmes prestations maternité que leurs collègues salariées. L’allocation forfaitaire de repos maternité est de 3 377 euros (1688,50 euros en cas d’adoption), à laquelle s’ajoutent des indemnités journalières forfaitaires (55,51 euros par jour). Le versement est soumis à une cessation d’activité d’au moins deux semaines avant l’accouchement et pour un minimum de huit semaines.

Aussi, depuis 2017, les femmes médecins libéraux peuvent aussi bénéficier de l’avantage supplémentaire maternité, soit 3100 euros par mois d’arrêt pour maternité ou adoption versé pour 3 mois maximum. (Lire : Congés maternité/paternité : pour les médecins aussi depuis le 1er mars ! et voir tableau Cnom)

Concernant les médecins conventionnées secteur 2 et des médecins non conventionnés, ils peuvent demander à être affiliés, soit au régime des d’assurance maladie des praticiens et auxiliaires médicaux non conventionnés (PAMC), soit au régime d’assurance maladie et maternité des travailleur non-salariés des professions non-agricoles.

Pour certaines femmes, ce sont les pressions de leur établissement qui les ont poussées à mettre fin prématurément à leur congé (12% des femmes interrogées). Le chantage sur la charge de travail imposé aux collègues fait partie des arguments les plus souvent avancés (13% des participantes le mentionnent).

 
Parmi les contraintes majeures rapportées pour caractériser le retour au travail figure le manque de flexibilité dans le planning des consultations.
 

Manque de flexibilité

Concernant les conditions de reprise du travail, l’une des difficultés les plus fréquentes est liée à la poursuite de l’allaitement. Beaucoup se plaignent de ne pas avoir la possibilité de s’isoler, ni d’avoir le temps nécessaire au tirage du lait. Pour 18% des femmes interrogées, il s’agit là d’un facteur de discrimination important.

Si l’allaitement est possible pendant le temps de travail, les conditions de travail dans le milieu médical le rend difficile à mettre en pratique pour les praticiennes. En France, les femmes ont le droit à un réduction du temps de travail d’une heure par jour pendant un an pour se consacrer à l’allaitement.

Dans l’ensemble, ce sont surtout les femmes ayant eu leur premier enfant qui rapportent dans cette étude avoir ressenti une discrimination à leur retour à l’hôpital (18% des cas). Celles qui ont eu un deuxième ou un troisième enfant ont, semble-t-il, été moins confrontés ou moins sensibles à des comportements discriminants (respectivement 13% et 11% des cas).

Parmi les contraintes majeures rapportées pour caractériser le retour au travail figure le manque de flexibilité dans le planning des consultations. Entre 15 et 30% des femmes estiment ne pas avoir suffisamment de souplesse pour poursuivre l’allaitement. Les gardes et les astreintes imposées constituent également un obstacle.

La difficulté à obtenir une place dans les crèches au sein de l’hôpital quand elles travaillent, mais aussi pendant leur repos est également un sujet d’insatisfaction. Enfin, près d’un tiers soulignent le manque d’information concernant l’assistance dont elles peuvent bénéficier au cours de leur maternité.

 
Les responsabilités pour s’occuper de l’enfant combinées aux répercussions pé-nalisantes au travail peuvent conduire au burn-out, à une insatisfaction en termes de carrière et à un déséquilibre entre vie personnelle et travail.
 

S’agissant des aspects plus positifs, 60% des participantes ont rapporté un soutien de leurs collègues. Par ailleurs, même si le congé s’est avéré insuffisant pour beaucoup d’entre elles, plus de la moitié ont apprécié cette période leur permettant de se consacrer entièrement à leur nouveau-né.

Risque de burn-out

« Les responsabilités pour s’occuper de l’enfant combinées aux répercussions pénalisantes au travail peuvent conduire au burn-out, à une insatisfaction en termes de carrière et à un déséquilibre entre vie personnelle et travail. Cela impose des changements dans la façon d’aider les mères médecins quand elle retrouvent leur travail après un congé maternité », commentent les auteurs.

Les contraintes liées à la profession et les impératifs financiers peuvent amener les femmes à repousser leur projet de grossesse et rendre celui-ci plus difficile à concrétiser. Le milieu médical doit donc faire preuve de davantage de souplesse vis-à-vis des futures mères, plaident les chercheurs, qui évoquent des situations inadaptées pour associer vie personnelle et vie professionnelle.

« Nous avons besoin d’identifier de meilleures politiques et de meilleures pratiques pour soutenir les mères exerçant la médecine, tout en conservant des soins de qualité », ont-ils conclu.

 

Commenter

3090D553-9492-4563-8681-AD288FA52ACE
Les commentaires peuvent être sujets à modération. Veuillez consulter les Conditions d'utilisation du forum.

Traitement....