Manifestation : le Pr Mariette explique ce qui conduit les soignants à se mobiliser comme jamais auparavant

Aude Lecrubier

14 novembre 2019

France --- A la veille de la grande manifestation « contre la mort programmée de l'hôpital public », organisée par le « collectif Inter-Hôpitaux pour sauver l’hôpital public » et après plus de six mois de grèves de nombreux services des urgences (268 au 11 novembre), nous avons demandé au Pr Xavier Mariette (Service de Rhumatologie adulte; CHU Paris-Sud - Hôpital de Bicêtre), un des porte-paroles du collectif Inter-Hospitalier pour sauver l’hôpital public, de revenir sur ce qui a amené les soignants à tirer le signal d’alarme et à se mobiliser comme jamais auparavant. (Lire aussi Hôpital public en danger : l’alerte de 70 directeurs médicaux de l’AP-HP)

Medscape édition française : La mobilisation pour sauver l’hôpital et le système de soins français est-elle en train de se généraliser ? Qu’est ce qui a mis le feu aux poudres ?

Pr Xavier Mariette

Pr Xavier Mariette : Il y a un problème de financement de l’hôpital qui devient de plus en plus aigu et qui maintenant mobilise l’ensemble du personnel soignant.

La genèse du mouvement a été la grève des Urgences en mars, le sommet de l’iceberg des dysfonctionnements à l’hôpital. La ministre de la santé, Agnès Buzyn a tenté d’y remédier en indiquant qu'elle allait donner 750 millions en juin.

Puis, est arrivé le plan de financement de la sécurité sociale en octobre où nous avons constaté que le budget hospitalier allait être augmenté de 2,1 % alors que l’année dernière cette augmentation était de 2,5 %. C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Donc aucune trace de ces 750 Millions qui devaient être redistribués à partir des moyens existants déjà en baisse !

Nous avons donc créé le collectif Inter-Hospitalier de façon très spontanée autour du Pr André Grimaldi. Nous avons ensuite fait une assemblée générale de 400 personnes à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière avec médecins, infirmières, cadres hospitaliers où a été décidée une grève du codage de la T2A. Cette grève symbolique a fait bouger les choses.

Des assemblées générales ont ensuite été mises en place dans les différents hôpitaux et les syndicats ont suivis. Nous partageons tous les mêmes revendications.

Nous avons l’espoir que, si nous sommes nombreux, la position du gouvernement s’infléchira.

Début novembre, les collectifs* et les organisations syndicales représentatives médicales ainsi que paramédicales** et la Coordination Nationale des Comités de Défense des Hôpitaux et Maternités de Proximité ont appelé à une journée nationale de grève et de manifestations le 14 novembre 2019. A Paris, le rassemblement aura lieu entre 12h00 et 14h00 à Port-Royal, pour un départ à 14h en direction du Sénat, de l'Assemblée Nationale et de l'hôtel Matignon.

Nous avons l’espoir que, si nous sommes nombreux, la position du gouvernement s’infléchira. Il y a eu des réorganisations, des économies – qui étaient nécessaires – mais là on ne peut plus. L’hôpital public est en train de mourir à petit feu. Nous ne pouvons plus travailler. Il faut faire quelque chose si on ne veut pas que le système de santé dépende uniquement du privé avec un reste à charge plus important pour la population et un pouvoir d’achat qui va baisser. Sans compter que l’hôpital public est la gloire de la médecine française parce qu’il allie les soins, l’enseignement et la recherche. Il faut le préserver.

*Inter blocs, Inter Hôpitaux , Inter Urgences et le printemps de la psychiatrie ; **AMUF, APH, CFE- CGC, CFTC, CFDT, CGT, SNPHARE, SUD, UNSA

Comment expliquer que ces nombreux dysfonctionnements impactent aujourd’hui l’hôpital public ?

Pr Xavier Mariette : Parce que cela fait plus de 10 ans que le budget de l’hôpital diminue chaque année, qu’il y a des réorganisations et moins de moyens pour faire autant. Par exemple, nous avons aujourd’hui 2 % de personnel en plus qu’il y a 10 ans pour 15 % de productivité en plus. Il y a 20 millions de passages aux Urgences aujourd’hui contre 10 millions il y a 10 ans.

Les budgets n’augmentent pas en raison de la mise en place de T2A, il y a 10 ans. Si elle paraissait justifiée au départ parce qu’il semblait logique de payer en fonction de l’activité, le système s’est avéré pervers parce que la T2A est adaptée à l’ONDAM. Dès que l’activité augmente, pour rester dans le budget voté par les députés, le prix de chaque acte, de chaque séjour est diminué, au point que l’ONDAM hospitalier n’est même pas dépensé complètement. Et, l’état en prend une partie pour compenser le déficit de la médecine de ville. Aussi, l’ONDAM et la T2A s’appliquent de la même façon aux hôpitaux publics et aux hôpitaux privés. C’est totalement inégalitaire car on ne prend pas en charge les mêmes patients. Certains patients sont refusés par les cliniques privées alors qu’à l’hôpital public nous prenons tout le monde (sujets âgés, sans-papiers, patients en difficulté sociale qui vont rester plus longtemps le temps que l’on trouve une solution sociale…).

Enfin, la réforme du management de l’hôpital, qui a placé à la tête des institutions un directeur unique non médical, et dont malheureusement, la principale préoccupation est de réduire les dépenses et le déficit hospitalier. Auparavant, il y avait aussi un médecin, la direction était bicéphale. Aujourd’hui, les chefs de service n’ont plus aucun pouvoir. Ils sont sous la coupe d’une direction administrative qui décide de tout. Tout ceci a contribué à dégrader largement les conditions de travail.

Dans mon hôpital, il manque 10 infirmières en réanimation pédiatrique.

Comment se traduisent au quotidien ces restrictions budgétaires ?

Pr Xavier Mariette : Ces restrictions permanentes ont entraîné des pressions permanentes sur l’ensemble du personnel, médecins, infirmièr.es, aides soignant.es, agents… qui doivent arriver à faire autant ou plus avec moins de moyens. Les soignants ne le supportent plus parce qu’ils n’ont pas choisi ce métier pour savoir combien leur activité allait couter ou rapporter.

Le problème est le cercle vicieux engendré par cette politique. Les services sont désorganisés. Les postes supprimés entraînent une surcharge de travail pour les autres, ce qui aboutit à des arrêts maladie et à des postes vacants où personne ne va parce que les conditions de travail sont complètement dégradées. . Et la conséquence, ce sont les départs des agents, aide-soignants infirmières et aussi des médecins. A l’AP-HP, il y a 500 postes vacants d’infirmières et 900 lits fermés par manque de personnel.

Dans mon hôpital, il manque 10 infirmières en réanimation pédiatrique. Nous avons dû fermer 6 lits. Il y a quelques semaines, une petite fille de 4 ans avec une péritonite a dû être opérée à Rouen après avoir fait le tour des hôpitaux de l’AP-PH. Personne n’avait de place pour l’opérer. La situation devient insupportable.

L’ONDAM hospitalier devrait être révisé à la hausse.

Quelles sont les principales revendications portées par l’ensemble des soignants aujourd’hui ?

Pr Xavier Mariette : L’amélioration des conditions de travail et la revalorisation du salaire des personnels paramédicaux, infirmiers en premier lieu et des médecins sont primordiales. Aujourd’hui une infirmière débutante ne peut pas vivre avec son salaire à Paris. Elles font des heures de transport , doivent faire des heures supplémentaires et finissent pas partir vers le privé. Il faut favoriser l’embauche des infirmières. Elles ne sont même pas embauchées en CDI alors qu’il y a 500 postes d’infirmières vacants. Elles n’ont pas de propositions de logement et trouver une place en crèche est une galère. Plus globalement, tous les soignants désertent l’hôpital public parce que les salaires sont trop bas.

Aussi, l’ONDAM hospitalier devrait être révisé à la hausse. Il est prévu de l’augmenter de 2,1 % pour 2020. Or, pour apporter une bouffée d’oxygène à l’hôpital public, il faudrait l’augmenter d'au moins 4 % par an, tout en s’engageant à ne plus baisser les prix de séjour.

Enfin, il faut changer la gouvernance en redonnant un rôle effectif de co-directeur à un médecin élu par ses pairs, aménager cette T2A qui nous étrangle en la remplaçant par un système plus simple et robuste qui permettra d’économiser beaucoup de personnels administratifs au profit de personnel soignant.

Mais il y a urgence, l'hôpital coule …

 

 

 

 

 

 

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