Violences faites aux femmes : des chirurgiens demandent la levée du secret médical

Marine Cygler

Auteurs et déclarations

13 novembre 2019

France- Mardi 29 octobre, les onze groupes de travail mobilisés depuis le 3 septembre dans le cadre du Grenelle des violences conjugales ont restitué 60 propositions pour lutter contre les violences faites aux femmes. Parmi lesquelles, l'évolution du secret médical.

Une mesure saluée par le Président de la SoFCPRE ( Société Française de Chirurgie Plastique, Reconstructrice et Esthétique) . Celui-ci avait déjà prévu de faire de la question des violences faites aux femmes et de la levée du secret médical un thème central du congrès annuel de la SoFCPRE qui se tiendra à Montrouge du 21 au 23 novembre prochain.

En France, une femme meurt tous les deux jours sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint et 220 000 femmes subissent chaque année des violences au sein de leur couple. En 2018, 121 femmes ont été tuées dans un contexte de violences conjugales. Ce nombre est déjà dépassé pour 2019 alors que l'année n'est pas terminée.

« Le secret médical, c'est un vrai problème pour nous. Je vois une patiente manifestement victime de violences, je ne peux rien dire car le secret médical m'impose le silence » témoigne le Dr Jacques Saboye, chirurgien plastique à Toulouse, et Président de la SoFCPRE. Avant de tirer la sonnette d'alarme « Il y a une gradation dans les violences conjugales. Le schéma, c'est : médecin, chirurgien, médecin légiste. ». Ce qu'il demande : être en mesure de casser cette chaîne mortifère. Il l'a expliqué à Marlène Schiappa, Secrétaire d'État chargée de l' Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations, lors d'un entretien individuel qui s'est déroulé le 16 septembre dernier.

Vers une levée du secret médical ?

Une soixantaine de propositions a été remise au Gouvernement par les groupes de travail sur les violences conjugales fin octobre. La liste des mesures retenue sera annoncée le 25 novembre prochain à l'occasion de la journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes.

Parmi ces mesures, on trouve la levée du secret professionnel. Le ministère de la Justice souhaite « permettre au médecin et à tout soignant de porter à la connaissance des autorités, sans l'accord de la victime, des faits de violences conjugales en cas de risque sérieux de renouvellement de celles-ci ».

Aujourd'hui, les médecins n'ont pas le droit de rompre le secret médical, sauf si la victime est mineure. « Si une jeune fille de 16 ans est victime de violence, je peux téléphoner au Procureur. Si sa sœur de 19 ans souffre des mêmes lésions conséquences des mêmes violences, je n'ai pas le droit », résume le Dr Saboye.

La situation particulière des chirurgiens plasticiens

« Face aux violences faites aux femmes, nous sommes médecins en situation de soigner mais également de témoigner. Le rôle d’une société savante est aussi celui de dénoncer et de faire bouger les lignes. Notre engagement au service des femmes ne se limite pas à la caricature que l’on fait parfois des chirurgiens plasticiens. Ce colloque qui réunira des personnalités éminentes, mais aussi des victimes, permettra peut-être de mieux faire le lien entre tous les acteurs concernés par ce fléau. Soigner, témoigner, protéger, ces rôles sont complémentaires et nous devrions pouvoir les assurer sans crainte légale, pénale. ». Cet extrait du texte introductif au programme du Congrès annuel de la SoFCPRE résume la position de la SoFCPRE.

« Nous préparons cette matinée dédiée aux violences faites aux femmes depuis 18 mois. L'actualité nous rattrape, mais il est vrai que nous, chirurgiens plasticiens, sommes dans ce questionnement en permanence », explique Jacques Saboye.

Car les chirurgiens plasticiens prennent en charge des fractures du nez, de la face, mais aussi des plaies liées à des coups de couteau et des attaques à l'acide, phénomène émergent en France. En outre, ils reprennent aussi des cicatrices des mois après l'agression.

A-t-on le droit de faire à la place de la patiente ?

En octobre dernier, lors de la présentation des fiches pratiques de la Haute Autorité de Santé qui permettent aux médecins « de repérer et d'agir » (Violences conjugales : des fiches pratiques pour aider le médecin à repérer et à réagir), les experts présents avaient déconseillé que le médecin prenne les devants. Selon eux, il faut que la victime parvienne à faire seule au risque sinon de ne pas se libérer de l'emprise et de retourner vivre avec son agresseur. De plus, le secret médical permet aux femmes de se livrer. Ne risque-t-on pas qu'elles se taisent de peur que le médecin signale les violences dont elles sont victimes sans leur accord ?

Qu'en pense le Dr Saboye ? « Pour les chirurgiens, j'estime que c'est différent. Les blessures liées à des violences conjugales se repèrent sans que les femmes en parlent : une fracture de la face sans plaie associée, un coup de cutter, c'est assez évident pour nous. ». Il poursuit « Et quand nous recevons ces femmes, c'est parce que la violence est arrivée à un stade tel que les blessures nécessitent une anesthésie générale et une chirurgie. De toutes les façons, qu'elles se taisent ou pas, elles doivent venir. »

« Nous voudrions pouvoir décrocher notre téléphone pour indiquer à un magistrat un danger manifeste, celui de la récidive. Notre situation actuelle est intenable, c'est de la non-assistance à personne en danger. Nous avons parfois même l'impression d'être à la limite de la complicité. »

 

Commenter

3090D553-9492-4563-8681-AD288FA52ACE
Les commentaires peuvent être sujets à modération. Veuillez consulter les Conditions d'utilisation du forum.

Traitement....