Au congrès de chirurgie traumato-orthopédique : (ré)concilier la modernité et l'humain

Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

8 novembre 2019

France — La Société française de chirurgie orthopédique et traumatologique (SOFCOT) tient congrès à Paris à compter du lundi 11 novembre.

Comment cette spécialité – qui répare 16 000 patients chaque jour de la première cervicale à la troisième phalange du gros orteil – voit-elle son avenir ? Saura-t-elle concilier les injonctions des tutelles, concernant notamment le virage ambulatoire, et les contraintes de la modernité, avec l’intégration du numérique dans la transmission des savoirs, tout en maintenant la qualité des soins et la sécurité du patient ?

Lors d’une conférence de presse en amont de cette réunion (voir encadré), les chirurgiens orthopédiques se sont prononcés pour la modernité mais avec des limites. L’ambulatoire, oui, mais en conservant un objectif d’excellence. Quant à l’intégration de la simulation par réalité virtuelle et autres nouvelles technologies dans l’enseignement, ils y travaillent à condition que cela ne vienne pas se substituer le compagnonnage traditionnel défendu avec force. En un mot le changement dans la continuité et le respect de l’humain, patient et soignant.

Chirurgie en ambulatoire : l’objectif de 70% en 2022 jugé peu réaliste

« Chirurgie du mouvement, de l’action, et de la liberté (de pouvoir se déplacer) » comme la définit le Pr Didier Mainard (chef de service au CHU de Nancy et président de la SOFCOT), la chirurgie orthopédique et traumatologique concerne 10% de la population française (6 millions de patients), soigne 16 000 patients chaque jour et fait figure de spécialité d’avenir face à une population vieillissante – avec 300 000 prothèses de tout type posées par an.

Initiée dans les années 90, la chirurgie ambulatoire se développe de façon importante en France. Aujourd’hui, 58% des actes de chirurgie sont réalisés en ambulatoire dont 48% en orthopédie et traumatologie. Pour autant, pour les chirurgiens orthopédiques, peu de chances que cette pratique réponde aux injonctions de la tutelle qui a fixé à 70% le nombre d’actes réalisés en ambulatoire pour 2022. Le chiffre est en effet jugé peu réaliste par le Pr Christophe Hulet (chef de service au CHU de Caen) en raison d’un certain nombre de facteurs (psychologie du patient, environnement social, illettrisme…) qui posent la question cruciale de l’éligibilité des patients.

Coopération optimale de toute l’équipe

Prendre en charge un patient sur 12 heures d’hospitalisation est toutefois possible, assure le Pr Hulet, mais cela demande anticipation, organisation, optimisation des pratiques avec un seul objectif, la qualité et la sécurité des soins, et non uniquement des économies pures et dures.

Arriver à « faire aussi bien (en ambulatoire) sinon mieux qu’avant » suppose, selon le chirurgien caennais, « une collaboration de tous les membres de l’équipe médicale et paramédicale, soit le binôme chirurgien-anesthésiste et les équipes paramédicales, avec les secrétaires, les infirmières, les IBODES et les infirmières anesthésistes, ainsi que les aides-soignantes et les brancardiers. Bien sûr, de son côté, le patient doit être investi de façon totalement différente, ce qui là encore suppose une grande coopération de tous les acteurs de soin ».

Ambulatoire : chirurgie de la main en routine, la hanche pas encore

Toutes les chirurgies ne sont pas concernées au même titre. Si l’ambulatoire a concerné, à ses débuts, essentiellement la chirurgie de la main et l’arthroscopie, désormais les chirurgies dites intermédiaires comme la chirurgie du pied, de l’épaule (avec la coiffe des rotateurs), et des ligaments croisés du sportif y accèdent, elles aussi. Avec un frémissement pour les chirurgies plus lourdes comme la pose de prothèses (hanche, genou, épaule) et la chirurgie du rachis. « Des opérations encore inconcevables il y a 5 ans » commente le Pr Hulet. Si les taux sont encore faibles, le volume de patients qui en bénéficient augmente de façon considérable d’une année sur l’autre. « Actuellement, la chirurgie de la main est réalisée à 80% en ambulatoire, la chirurgie des ligaments croisés à 60%. Tandis que pour la chirurgie de la hanche et du genou, on est entre 2 et 3%, d’où la nécessité de travailler à des parcours optimisés pour les patients ».

Le patient en ambulatoire : Mercredi 13 Novembre – de 16h00 à 17h30 – Salle 342AB

L’ambulatoire a aussi été moteur pour développer de nouveaux modes d’organisation des soins et de suivi des patients, au travers de la réhabilitation améliorée après chirurgie (RAAC) – une prise en charge globale de tout le parcours de soin pour permettre au patient une récupération précoce des fonctions et de l’autonomie. Les chirurgiens orthopédiques tiennent toutefois à préciser que « cette RAAC n’est pas un moyen pour économiser de l’argent mais est une méthode pour permettre aux personnes opérées de reprendre rapidement une vie normale, avec une sécurité améliorée ».

Programme de récupération améliorée : Mardi 12 novembre – de 10h30 à 11h – Amphi BORDEAUX

Simulation par réalité virtuelle versus compagnonnage humain

Autre enjeu majeur de la chirurgie orthopédique et traumatologique, l’intégration progressive – mais néanmoins effective – du numérique dans la transmission des savoirs, grâce à la simulation en réalité virtuelle. « Depuis la fondation des Écoles de chirurgie, l'apprentissage manuel s'est fait essentiellement par compagnonnage, le senior guidant l’élève, a rappelé le Pr Hervé Thomazeau (CHU de Rennes) précisant que « la qualité de ce compagnonnage chirurgical a fondé celle de la gestuelle chirurgicale française reconnue dans le monde entier. » Des qualités aujourd’hui potentiellement menacées, tant par les contraintes de la productivité économique chirurgicale réduisant le temps de compagnonnage, que par les avancées scientifiques qui alimentent la tentation de substituer la technologie, et notamment la simulation par réalité virtuelle, au compagnonnage humain.

« La nouveauté, ici, c’est le numérique, souligne le Pr Thomazeau, car la simulation –l'apprentissage par répétition au laboratoire d'anatomie ou sur maquettes – a toujours fait partie des procédures de formation traditionnelle. « Seulement l'obligation de modernité a précipité la promotion de la simulation et la réalité virtuelle est devenu une sorte de nouvel eldorado de la formation ». On est pourtant loin de la panacée universelle, considère le chirurgien, qui rappelle qu’« opérer un être humain ne se résume pas à faire décoller ou poser un avion, car il faut notamment prendre en compte la problématique du retour de forces ». Même si les progrès de la réalité virtuelle sont importants, ajoute-t-il, primo, cette technologie n’est actuellement pas au point en chirurgie orthopédique, deusio, elle n’est pas un substitut au compagnonnage, tertio, sa non-infériorité aux techniques classiques, voire sa supériorité, devra être évaluée et prouvée. « Et nous en sommes encore bien loin » conclut le Pr Thomazeau.

Les nouvelles techniques de simulation : Mardi 13 novembre entre 9h00 et 18h00 et Mercredi 14 novembre de 9h00 à 13h00 - Espace « Nouvelles technologies » en salle Ternes Paris (Niveau 1)

Prévenir le burn-out

Pour montrer que les chirurgiens orthopédiques n’oublient pas l’humain, le burn-out sera au cœur des préoccupations dans trois sessions différentes pendant le congrès.

La spécialité n’est, en effet, pas épargnée. En orthopédie, les études montrent que 30 % à 40 % des chirurgiens présentent au moins l’une des trois composantes du burn-out à savoir : l’épuisement émotionnel, la dépersonnalisation amenant à une forme d’indifférence ou la perte du plaisir d’exercer. En cause de nombreux facteurs, comme l’hyperspécialisation – « par exemple, quand vous ne faites que du canal carpien, à la fin vous n’en pouvez plus » témoigne le Dr Vincent Travers (Fréjus) – les contraintes de la productivité et l’accélération du rythme de travail – aujourd’hui, le patient doit être sorti de l’hôpital avant même d’être arrivé, caricature-t-il – et la dépersonnalisation – quand on ne voit plus que des mains, et non le patient.

Un travail de prévention, de dépistage et d’accompagnement des chirurgiens en burn-out est indispensable, considère le Dr Travers. « Avec la SOFCOT, nous organisons des weeks-ends de gestion du stress afin que chacun puisse échanger sur des problématiques communes – pour évacuer, il faut parler – et acquérir les outils nécessaires pour retrouver sérénité et plaisir à travailler ».

Le burn-out, quand les chirurgiens trainent leur « blues » : Lundi 11 novembre – de 18h00 à 19h00 – Grand Amphithéâtre

Congrès SOFCOT 2019 : Léonard de Vinci à l'honneur 

La 94ème édition du congrès de la SOFCOT qui se tiendra du lundi 11 novembre au mercredi 13 novembre 2019 (Palais des Congrès, Porte Maillot) est consacré cette année à l’ « enseignement et la recherche ».

Parmi les grandes thématiques qui seront abordées lors de ce congrès :

• Enseignement et recherche pour une mutation vers la chirurgie de demain • Le numérique et les professions de santé • La place de la chirurgie dans la médecine Française • Les réformes de la formation, l’intégration et la formation des jeunes • La sécurité des actes chirurgicaux • La qualité de prise en charge des patients • Le bien-être des praticiens et la qualité de vie au travail • Les pratiques chirurgicale en direct • L’organisation de parcours de santé

Sans oublier qu’à l’occasion des 500 ans de Léonard de Vinci, une petite exposition lui sera consacré à l’entrée du congrès. Sur 36 m2, les congressistes pourront (re)découvrir les apports du génie florentin à la chirurgie, sous la houlette de Dominique Le Nen, chirurgien orthopédique au CHU de Brest qui s’intéresse depuis 15 ans à l’auteur de L’homme de Vitruve (voir ici son interview).

 

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