Comment rendre la médecine du travail attractive?

Aude Lecrubier

Auteurs et déclarations

4 novembre 2019

France --- La médecine du travail bat de l’aile en France, ce n’est pas nouveau mais, ça pourrait changer. Peu valorisée, morcelée et inégalitaire, elle a fait l’objet début octobre, d’un rapport de la commission des affaires sociales du Sénat [1].

L’objectif : dresser un bilan de la situation et proposer des pistes pour améliorer la prise en charge des travailleurs et mieux prévenir les risques professionnels pour tous et sur l’ensemble du territoire, en résumé « créer un service universel de santé au travail ».

Sur les 43 propositions des rapporteurs Pascale Gruny, sénatrice de l'Aisne (LR), et M. Stéphane Artano, sénateur de Saint-Pierre-et-Miquelon (RDSE), plusieurs concernent directement les professionnels de santé.

Les unes visent à renforcer l’attractivité de la médecine du travail, les autres permettraient aux indépendants et donc aux médecins libéraux de bénéficier pour eux-mêmes de la médecine du travail (voir encadré)  !

Médecine du travail : la mal-aimée

« La pénurie des ressources médicales dans le domaine de la santé au travail pèse sur la capacité du système à assurer un suivi médical de qualité des travailleurs », soulignent les sénateurs qui précisent que « l’attractivité  de cette spécialité reste problématique ». Selon un rapport de l’IGAS/IGAENR de 2017, en 2016, 72 postes en internat avaient été choisis par les étudiants pour devenir médecins du travail sur les 150 postes offerts [2]. Et…la spécialité se classait dernière à l’issue des épreuves classantes nationales en 2016.

Parmi les explications avancées par les représentants de la médecine du travail pour comprendre ce déficit d’attractivité se détachent notamment la peur du manque d’indépendance vis-à-vis de la hiérarchie administrative du Service de Santé au Travail (SST) et des employeurs et le peu de valorisation accordé au travail de prévention.

Renforcer l’attractivité de la médecine du travail auprès des étudiants

Afin de renforcer l’attractivité de la médecine du travail, les rapporteurs proposent « d’autoriser les étudiants du deuxième cycle des études médicales à effectuer une partie de leur stage obligatoire de médecine générale en alternance entre un cabinet de médecine générale et un SST ».

En outre, les rapporteurs plaident pour l’introduction de modules de formation obligatoires consacrés aux enjeux du suivi de l’état de santé des travailleurs lors du premier et deuxième cycle des études de médecine.

Aussi, alors qu’aujourd’hui les médecins du travail ne sont pas autorisés à prescrire des médicaments et produits de santé, à l’exception de vaccins et substituts nicotiniques, le rapport préconise « d’autoriser les médecins du travail à prescrire dans le cadre strict de l’exercice d’une spécialité complémentaire transversale étroitement liée à la prévention (allergologie, addictologie, nutrition, médecine du sport…).

Plus anecdotique, mais probablement appréciable, une modification législative permettrait d’associer le médecin du travail à l’élaboration d’un plan de retour à l’emploi dans le cadre du protocole  de soins que le médecin traitant est tenu de définir pour tout patient en arrêt maladie supérieur à 6 mois.

Déserts médicaux en santé du travail : répondre à l’urgence

Outre les mesures visant à renforcer l’attractivité de la médecine du travail auprès des étudiants qui ne devraient pas porter leurs fruits dans l’immédiat, d’autres mesures doivent répondre à l’urgence, à la pénurie de médecins du travail dans les déserts médicaux.  

 
56,2% des médecins du travail avaient plus de 55 ans en 2018.
 

« Il est indispensable d’expérimenter des dispositifs susceptibles de répondre dans l’urgence au problème de la démographie médicale dans certaines zones sous-dotées en médecins du travail », indiquent les sénateurs.

La situation des quatre départements les moins biens dotés est particulièrement alarmante avec 1,5 médecins du travail pour 100 000 habitants dans la Meuse, 2,2/100 0000 dans la Haute Marne, 2,3/100 000 dans l’Allier et 2,5/100 000 dans l’Ariège. Une situation qui n’est pas prête de s’arranger alors que 56,2% des médecins du travail avaient plus de 55 ans en 2018 (100% ont plus de 60 ans dans la Meuse), précise le rapport.

Au final, le rapport préconise donc « d’autoriser, dans des zones sous-dotées en médecins du travail, la signature d’un protocole de collaboration entre le SST et des médecins non spécialisés en médecine du travail [mais ayant reçu une formation] pour assurer le suivi médical des travailleurs. »

Il suggère, par ailleurs, « d’élargir le champ de l’exercice d’infirmer en pratique avancée au diagnostic de certains risques professionnels. Pour rappel, aujourd’hui, l’exercice infirmier en pratique avancée est limité à trois champs : les pathologies chroniques stabilisées, l’oncologie et l’hémato-oncologie, la maladie rénale chronique, la dialyse et la transplantation rénale.

Enfin, afin de susciter plus de vocations chez les étudiants infirmiers, il est recommandé de compléter la formation initiale par des modules obligatoires d’initiation à la santé au travail.

Médecins libéraux : bientôt une médecine du travail ?

Les travailleurs non-salariés, artisans, commerçants, chefs d’entreprise mais aussi professions libérales et donc médecins libéraux, soit environ 2,8 millions de personnes « constituent l’angle mort de la santé au travail en France », notent les rapporteurs.

« Ces travailleurs sont néanmoins soumis à des risques spécifiques liés aux caractéristiques de leur exercice professionnel et notamment à la forte responsabilité professionnelle qui le caractérise », constatent les sénateurs.

Pour rappel, d’après plusieurs enquêtes, un tiers des médecins seraient en situation d’épuisement professionnel.

Pour les indépendants, qui n’ont pas de salariés, et ne cotisent donc pas en tant qu’employeurs à un SST, il est donc prévu leur rattachement au SST de leur choix. « Les modalités de financement de ce rattachement seront à déterminer avec les représentants des TNS en accord avec la Direction des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (Dirrecte) et les représentants des SST du bassin concerné ».

« Ces catégories de la population ont du mal à se dire qu’ils peuvent être fragilisés à un moment donné, qu’ils sont comme tout le monde. Il y a un déni, un manque de temps, », a souligné Pascale Gruny rappelant notamment au sujet des médecins libéraux que « les cordonniers sont les plus mal chaussés », mais, « il serait incompréhensible, si on veut avoir un service universel de santé au travail, qu’on ne les intègre pas » a souligné Stéphane Artano.

 

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