Alcool et violences conjugales: les addictologues tirent la sonnette d'alarme

Pascale Solère

Auteurs et déclarations

28 octobre 2019

France — Faux départ pour le Grenelle contre les violences conjugales. L'alcool, facteur causal majeur de violences conjugales, a été…oublié. Les spécialistes de l'addiction ont donc appelé le gouvernement à une prise en compte de son implication dans ces violences et proposent un plan d'action. Le Pr Michel Reynaud, psychiatre et président du Fonds Addiction, a expliqué à Medscape édition française comment l'alcool agrave les violences conjugales et quelles mesures spécifiques aideraient à réduire son implication dans ces violences.

L'alcool, sans être LA cause des violences intra-conjugales, est un important contributeur. Néanmoins, à l'ouverture du Grenelle contre les violences conjugales, aucun volet alcool n'était au programme  Michel Reynaud

L'alcool, oublié du Grenelle

Aujourd’hui, une femme meurt tous les deux jours sous les coups de son conjoint. Conscient que cela ne pouvait plus durer, le Gouvernement a lancé le 3 septembre dernier le premier Grenelle contre les violences conjugales, en écho au 39 19, le numéro d’écoute anonyme et gratuit destiné aux femmes victimes de violence, à leur entourage, aux témoins ainsi qu’aux professionnels concernés. Ce grand dispositif se conclura le 25 novembre 2019, journée internationale contre la violence à l’égard des femmes. Durant cette période, une centaine de Grenelle locaux auront été organisés un peu partout sur le territoire national.

Objectif : prendre des engagements concrets et collectifs visant à lutter toujours plus efficacement contre les violences conjugales.

Dès le 3 septembre, sans attendre la fin du Grenelle, 10 mesures d'urgence ont déjà été annoncées pour lutter contre ce fléau...Problème, l'alcool, facteur causal majeur de violences conjugales, a été oublié.

Lettre ouverte

Les experts alcoologues et addictologues ont donc réagi vivement et écrit une lettre ouverte au Ministre des Solidarités et de la Santé et au Secrétaire d'Etat chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes[1].  Cette dernière appelle à une prise en compte de l'implication de l'alcool dans les violences conjugales et propose un plan d'action.

« Parce que s'il ne faut pas stigmatiser les personnes en difficulté avec l'alcool, il ne faut pas non plus occulter le risque de violences notamment conjugales associées si l'on veut les prévenir et en protéger les victimes », explique le Pr Michel Reynaud.

La lettre qui a été signée par les Présidents du Fonds Addiction, de la Fédération Française d'Alcoologie, de la Société Française d'Alcoologie, de la Fédération Française Addiction, par le Vice Président de l'ANPAA et par le directeur de la Maison de Sciences et de l'Homme Alpes fait écho à une lettre des associations de patients publiée quelques jours auparavant[2].

Alcool drogues et psychotropes sont des facteurs causal majeurs

En 2018, sur les 141 morts violentes recensées au sein d'un couple dont 121 féminicides, plus d'une fois sur deux (55%) au moins l'un des deux protagonistes, auteur ou victime, était sous l'emprise de l'alcool, de stupéfiant ou de psychotrope. L'alcool à lui seul était présent au moment des faits chez 30% des auteurs et chez 20% des victimes. Et dans 20% des cas les deux membres du couple étaient alcoolisés[3] . Pourquoi ? 

« L'alcool altère le contrôle et majore négativité, impulsivité et agressivité. Il réduit d'un autre côté les capacités de défense des victimes », résume Michel Reynaud. Soit un combo gagnant ...

Plusieurs études sont venues documenter cet impact comportemental causal de l'alcoolisation aiguë. Ainsi, chez des volontaires invités à discuter sous emprise de l'alcool ou pas (placebo) d'un aspect conflictuel de leur relation avec leur partenaire, les propos négatifs et violences verbales étaient augmentées sous l'emprise de l'alcool [4].

L'analyse de journaux intimes de femmes victimes de violences met en évidence que les jours ou leur partenaire buvait le risque d'agression physique était multiplié par huit et celui d'agression grave était même multiplié par onze [5]

Même du côté de l'alcoolisation chronique, plus difficile à analyser, l'impact reste important. Une méta-analyse regroupant 80 000 sujets a montré que l'abus ou dépendance à l'alcool ou d'autre drogue triplait le risque d'agression envers son partenaire. Ces passages à l'acte étant fréquemment associés à des co-facteurs de risque de comportements violents, en particulier le sexe masculin, un jeune âge et des antécédents de violences pratiquées ou subies[6].

Agir sur plusieurs leviers: observation, repérage et prévention

« L'alcool sans être LA cause des violences intra-conjugales est, comme le confirment les données françaises de 2018, un important contributeur. Son rôle est depuis longtemps perçu intuitivement par les professionnels confrontés à ces drames: la police, la justice. Néanmoins, à l'ouverture du Grenelle contre les violences conjugales, aucun volet alcool n'était au programme, déplore Michel Reynaud. « C'est pourquoi nous avons lancé cet appel pour tirer la sonnette d'alarme et proposer une série de mesures graduées applicables. La gravité de la situation a retenu l'attention du Ministère de la Santé. Il s'est alors saisi du dossier et nous avons pu travailler ensemble. Résultat, nos propositions devraient être en bonne partie reprises dans la synthèse du groupe santé du Grenelle. Reste encore à savoir quelle déclinaison en sera faite en pratique ».

Les mesures proposées

- un registre national dédié aux violences liées à l'alcool/psychotropes

Les experts appellent à la création d'un registre dédié des violences liées à l'alcool et aux psychotropes avec leur dosage systématique. « Il serait très précieux d'avoir un registre qui permette de voir la part de l'alcool et des psychotropes dans ces violences, que l'alcoolémie et le repérage des psychotropes soient systématiques dans le cadre d'un flagrant délit et que, hors flagrant délit, il y ait une enquête sur les consommations de l'auteur mais aussi de la victime », explique M Reynaud. « Parce qu'aujourd'hui ces dosages ne sont pas systématiques, même chez les auteurs. Et que côté victime, la prise d'alcool comme de drogue augmente le risque d'être agressé ».

« Un tel registre permettrait non seulement d'avoir un tableau précis de la situation mais aussi de suivre l'impact de telle ou telle mesure à l'avenir ».

-des mesures visant la consommation d'alcool général

Les experts incitent à la mise en place de mesures générales qui ont fait leurs preuves à l'étranger - prix minimal de l'unité d'alcool, contrôle de la publicité et du marketing, intensification de repères de consommation proposés par Santé publique France - mais aussi des mesures ciblant les zones de consommation massive en particulier le contrôle des heures et lieux de vente. « Réduire la consommation à l'échelle d'un pays ou d'une ville a un impact sur les violences y compris graves. Et une réduction même limitée des heures d'ouverture des bars résulte elle-même en une réduction des violences liées à l'alcool[7,8] », souligne Michel Reynaud.

-repérage suivi voire obligation de soins des sujets violents

Sans stigmatiser, il est essentiel dans le cadre de violences de proposer une évaluation globale avec un volet addictologique, psychologique et social avec mise en place d'un suivi et si nécessaire d'une obligation de soins.

« Aujourd'hui, lors de violences, une obligation de soins peut être ordonnée. Mais c'est réalisé de manière sporadique, hors protocole et dans les faits, cette obligation est peu suivie/appliquée. Enfin, elle intervient souvent bien tard, suite à des violences graves alors qu'on devrait intervenir en amont, de manière précoce, lors de plaintes pour violences pour justement tenter de prévenir ces violences graves ».

-accompagnement des victimes

Les experts prônent par ailleurs un accompagnement des victimes, y compris addictologique au besoin, ainsi qu'une médiation familiale. Ceci alors que, pour rappel, les médecins généralistes et urgentistes ont pour mission depuis le mois de juin de dépister/repérer les femmes susceptibles d'être victimes de violences conjugales selon l'HAS [9] (Lire : Violences conjugales : des fiches pratiques pour aider le médecin à repérer et à réagir).

 

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