POINT DE VUE

Lutte contre les ravages de l’alcool : toujours dans le rouge

Aude Lecrubier

Auteurs et déclarations

28 octobre 2019

France-- En février dernier, Santé Publique France annonçait que la consommation française d’alcool n’avait pas bougé entre 2013 et 2017 et que 30 000 Français et 11 000 Françaises en mourraient toujours chaque année[1].

Le rôle des médecins, notamment des médecins généralistes et des psychiatres-addictologues, reste donc central pour lutter contre ce fléau de santé publique.

Un combat parfois décourageant face à l’immobilisme des pouvoirs publiques. « Entre les intentions et les actes, le grand écart » s’indignait, il y a peu, la Société Française d’Addictologie à la publication du plan national de mobilisation contre les addictions 2018-2022.

Et, une lutte inégale face à la puissance du lobby de l’alcool.

Encore tout récemment une campagne «  contre l’alcool pendant la grossesse » financée et diffusée par le lobby du vin a fait bondir les professionnels de santé. Sur l’affiche, le verre de vin est représenté sous la forme arrondie d’un joli ventre de femme enceinte, un parallèle qui laisse perplexe. En outre, le message appelle à s’abstenir « par précaution » et non pas à s’abstenir tout court...

Un mélange des genres non sans rappelé la nomination de Jean-Robert Pitte, président de l’Académie du vin de France, au nouveau comité d’éthique de Radio France, l’année dernière ou la réintroduction sans limites de la vente d'alcool dans les stades sous prétexte de soutien aux petits clubs sportifs.

« L’action publique est entravée par le lobby de l’alcool qui obtient régulièrement un affaiblissement des mesures existantes […] ni le Plan National de Mobilisation contre les Addictions, ni le Plan National de Santé Publique ne proposent en ce domaine les mesures à la dimension du problème », dénonçait il y a encore 6 mois l’Académie de médecine dans un communiqué[2].

Dessin Héloïse Chochois : L’herbe est plus verte sans l’emprise de l’alcool

Des efforts de prévention et de communication restent donc à faire notamment auprès de populations particulièrement vulnérables comme les adolescents, les femmes et les personnes âgées.

Prise en charge de l’alcoolodépendance : du nouveau ?

En parallèle de la prévention qui patine, la prise en charge de l’alcoolodépendance n’a pas non plus fondamentalement évolué depuis l’abandon du concept d’abstinence totale pour celui, plus modéré, de la réduction de la consommation d’alcool et l’arrivée mouvementée du baclofène.

Pour le reste, il est clair que tout doit débuter par une recherche plus systématique de l’alcoolodépendance et celle des comorbidités psychiatriques (dépression, troubles anxieux, autre addiction…), facteurs aggravants de la maladie alcoolique.

La prise en charge en tant que telle doit être globale, allier psychothérapie et traitements médicamenteux.

En termes d’arsenal thérapeutique, les addictologues disposent désormais de plusieurs molécules : chlorhydrate de naltrexone (Revia®), acamprosate (Aotal®), nalméfène (Selincro®), disulfirame (Esperal®) et enfin le baclofène (Lioresal®) donc « pour lequel persistera probablement des incertitudes sur la relation entre les doses et l’efficacité », a commenté le Pr Nicolas Simon, addictologue, professeur de médecine au CHU de Marseille, président de l’Association Nationale de Prévention en Alcoologie et Addictologie, pour Medscape édition française.

Le choix entre ces traitements se fait en fonction de la sévérité de la maladie, de la réponse des patients et en tenant compte de leurs différents profils d’effets secondaires.

Aucun de ces traitements ne fait figure de molécule miracle mais, la recherche continue… La piste thérapeutique la plus avancée à ce jour est celle de l’oxybate de sodium (Alcover®, à base de GHB). « Ce médicament, dont le mécanisme d’action n’est pas complètement éclairci, est disponible aujourd’hui en Italie et en Autriche avec des résultats intéressants, d’après les sociétés savantes de ces pays mais, il n’a pas reçu d’AMM européenne en raison de résultats discordants dans les essais cliniques. Les analyses en sous-groupes, ont trouvé un intérêt chez les patients à forte consommation d’alcool mais notre espoir de le voir arriver sur le marché est assez faible », précise le Dr Simon.

Les autres pistes actuellement à l’étude: psilocybine, MDMA, stimulation transcrânienne, …sont encore au stade de recherche.

 
Le médicament ne fait pas tout ! Fatma Bouvet de la Maisonneuve
 

Changer de vie : c’est possible

Rien de très prometteur donc du côté de la pharmacopée, mais « le médicament ne fait pas tout ! », affirme la psychiatre-addictologue Fatma Bouvet de la Maisonneuve qui ajoute : « Il ne faut surtout pas surinvestir les médicaments. D’abord parce qu’ils ne marchent pas chez tous les patients mais aussi parce que beaucoup de patients ne ressentent plus l’effet du médicament après quelques semaines ou quelques mois. Ce qu’il faut surtout, c’est changer de vie. Il faut apprendre à se défoncer autrement qu’avec un produit, en retrouvant sa propre créativité ».

 
Il faut apprendre à se défoncer autrement qu’avec un produit, en retrouvant sa propre créativité. Fatma Bouvet de la Maisonneuve
 

Un concept que la jeunesse semble avoir inconsciemment commencé à s’appliquer et qui porte ses fruits. Selon les dernières données de Santé Publique France et de l’Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies, en France, le nombre d’adolescents de 17 ans déclarant n’avoir jamais consommé d’alcool, de tabac et de cannabis a augmenté, passant de 5,1 % en 2008 à 11,7 % en 2017 alors que cette baisse est également constatée chez les jeunes adultes[3].

« C’est une bonne nouvelle qui, je pense, peut s’expliquer par le mouvement du « healthy », qui consiste à adopter un mode de vie très sain, à rester en bonne santé, faire du sport, ne pas boire. Un phénomène probablement en lien avec la montée de l’écologie. Beaucoup de jeunes s’épanouissent aujourd’hui dans ces principes de vie », souligne le Dr Bouvet de la Maisonneuve.

L’alcool reste un fléau de santé publique

Les dommages engendrés par l’alcool pour notre santé et notre société sont toujours considérables.

Il reste la deuxième cause évitable de décès toutes causes et par cancers, la première cause évitable de mortalité des 15-30 ans, de retard mental de l’enfant et de démence précoce, et la deuxième cause d’hospitalisation médicale. Il est impliqué dans 40% des violences faites aux femmes et aux enfants et un tiers des décès par accidents de la route[1].

Maladies cardiovasculaires, démences, hépatopathies, cancers, ce sont soixante maladies et deux cents items de la classification internationale des maladies qui sont liés à la consommation d’alcool.

Dernièrement, les données de la littérature ont, par ailleurs, mis en lumière un impact sur la santé dès les faibles niveaux de consommation[4]. La consommation d’alcool ne saurait donc être recommandée et ne devrait pas excéder 1 à 2 verres (10 à 20 g d’éthanol pur) par jour, sans dépasser 10 verres (100 g d’éthanol pur) par semaine, d’après Santé publique France et l’Institut national du cancer (INCa).

Toutefois selon, les données du dernier Baromètre de Santé publique France 2017, environ un quart des personnes de18-75 ans dépasse ces repères avec plus d’hommes (1/3) que de femmes (1/7) et comme attendu des différences en fonction de l’âge[5].

 

Lire notre dossier .

 

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