POINT DE VUE

Alcoolodépendance de la femme : quelles spécificités ?

Aude Lecrubier

Auteurs et déclarations

25 octobre 2019

France— Le 9 novembre aura lieu à l’hôpital Saint Anne à Paris, pour la première fois, une journée intitulée «  Femmes et Alcool : osons en parler  », organisée par l’association Addict’elles, pour évoquer ouvertement les problématiques féminines que recouvrent la consommation et la dépendance à l’alcool dans cette population.

Le Dr Fatma Bouvet de la Maisonneuve, psychiatre et addictologue, présidente et co-fondatrice de l’association Addict’Elles, explique dans cette vidéo en quoi l’alcoolodépendance de la femme doit impérativement être mieux appréhendée.

Au-delà du tabou et de la stigmatisation qui entourent encore la maladie alcoolique lorsqu’elle touche les femmes y compris dans le monde médical, le Dr Bouvet de la Maisonneuve insiste sur la nécessité de bien connaitre les spécificités de la maladie alcoolique chez la femme pour adapter la prise charge.

En termes de profil, la psychiatre tord le cou aux idées reçues en soulignant qu’aujourd’hui, « ce sont les femmes les plus instruites et qui ont le plus de responsabilités managériales qui tombent dans l’alcool », et plus généralement celles, très actives, « qui ressentent la nécessité d’être parfaites ». Chez ces femmes, l’alcool est vu comme un moyen de desserrer « l’étau », de « décompresser ».

L’addictologue souligne l’importance de rechercher les facteurs de risques spécifiques aux femmes (abus sexuels dans l’enfance, troubles alimentaires…). Elle insiste également sur le repérage des comorbidités : addictions autres, dépression, ou troubles anxieux sociaux,  « très fréquents » dans cette population féminine. « Beaucoup de femmes expliquent qu’elles ont commencé à boire pour pouvoir s’exprimer en public, pour se désinhiber », souligne-t-elle. Traiter ces comorbidités permet d’avoir « un terrain meilleur pour travailler sur l’alcool ».

Concernant la prise en charge de l’alcoolodépendance, elle précise qu’elle se doit d’être globale : médicale, psychothérapique, et même sociale. Sans oublier que ces femmes ont souvent des démêlés judiciaires « très fréquents du fait, d’une part, des abus sexuels ou de viols qu’elles ont subis lorsqu’elles sont alcoolisées ou bien de problèmes autour du sujet de la garde des enfants [un facteur aggravant] »,  explique-t-elle.

Elle insiste sur le fait de ne pas annoncer qu’un médicament est miraculeux et d’expliquer plutôt que les médicaments fonctionnement plus ou moins en fonction des individus, en plus de la psychothérapie et qu’il faut surtout apprendre à vivre autrement, à trouver un autre plaisir dans sa vie, dans une créativité qui a été refoulée. « On trouve très souvent un parcours contrarié, une frustration […] Il faut accompagner ces femmes dans la réalisation de soi […], dans la conquête de la liberté par rapport au produit mais aussi par rapport à une conformité sociale, par rapport à tout ce qu’on leur impose en termes de conduite ».

Enfin, elle confie qu’il existe un lien très étroit entre des problématiques féminines très intimes et la question de l’alcool, « le désir non satisfait qu’il soit intellectuel, affectif ou sexuel […] le mal-être corporel ». Elle ajoute qu’il est « important de travailler pour qu’elles se réapproprient leur corps ».

En conclusion, le Dr Bouvet de la Maisonneuve souligne que « rien ne se fait sans la participation des patientes », et qu’il faut notamment expliquer dès le départ « que la maladie est chronique, qu’elle est émaillée de rechutes, que les rechutes ne sont pas dramatiques et qu’on est là pour les aider à se ressaisir ».

Complications de l’alcool : les femmes paient un plus lourd tribut que les hommes

Chez les femmes, les complications liées à l’alcoolodépendance peuvent être plus lourdes que chez les hommes et apparaître dès le premier verre [1]. Elles sont psychiatriques (dépression, troubles anxieux…) et somatiques avec au premier rang, les atteintes hépatiques mais aussi les troubles cardiovasculaires et les cancers. La mortalité et la morbidité sont plus élevées chez les femmes que chez les hommes notamment en raison de l’effet du produit réparti sur un poids total inférieur à celui des hommes [2,3].

Enfin, autre problématique qui pèse encore un peu plus sur les femmes, la consommation d’alcool pendant la grossesse est toxique pour l’embryon ou le fœtus [4] (voir : Alcoolisation fœtale : un fléau très sous-estimé ).

 

Lire : Bouvet de la Maisonneuve F. Les femmes face à l’alcool, résister et s’en sortir. Paris, Ed Odile Jacob, 2010.

 

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