Réseaux sociaux : l’impact sur la santé mentale des adolescentes se confirme

Claude Leroy

Auteurs et déclarations

19 septembre 2019

Royaume-Uni --- Les études sur l’impact des réseaux sociaux sur la santé mentale des adolescents se multiplient. La dernière en date, publiée par le Lancet Child and Adolescent Health, confirme une fois de plus que les filles sont plus particulièrement sensibles aux risques liés aux réseaux sociaux, notamment via le harcèlement et même l’anorexie mentale [1]. Cette étude longitudinale britannique, qui s’est intéressée au comportement d’adolescents vis-à-vis des réseaux sociaux pendant 3 ans, montre que les plus fréquemment connectés sont aussi ceux qui sont les plus susceptibles d’être déprimés, ou d’exprimer le plus de mal-être. Confirmant des études précédentes, cet impact est beaucoup plus prégnant chez les filles que les garçons, et semble en grande partie médiée chez ces dernières par le cyber harcèlement et le manque de sommeil (et d’activité physique dans une moindre mesure). Le Dr Laurent Holzer, qui dirige le secteur de psychiatrie et de psychothérapie pour enfants et adolescents du Réseau Fribourgeois de Santé Mentale (Suisse), a commenté ces résultats pour Medscape édition française.  

Des inquiétudes croissantes

Il est devenu rare aujourd’hui de trouver un adolescent qui ne « poste » ou ne consulte pas régulièrement, voire frénétiquement, son compte Instagram, Snapchat, Twitter ou Facebook. Au Royaume-Uni, plus de 90% des adolescents utilisent l’internet pour se connecter aux réseaux sociaux, et ce chiffre élevé est probablement très similaire dans la majorité des autres pays développés [1]. Utilisés à bon escient, ces réseaux sociaux peuvent se révéler enrichissants, réduire le sentiment d’isolement social et créer des liens. Pourtant, l’inquiétude croît au sujet des éventuelles conséquences psychologiques et/ou somatiques néfastes liées à leur usage, surtout à une période de la vie où la construction de la personnalité et l’image de soi passent fortement par le regard des autres. Et effectivement, il semble que la balance bénéfices/risques des réseaux soit globalement négative dans certains cas, et que ces derniers puissent être sources de détresse quand les ados deviennent accros, s’isolent, ou pire encore, sont victimes de d’intimidation, de sexisme et/ou de cyber-harcèlement.

Les filles plus que les garçons

De précédentes études ont montré que les filles seraient plus affectées par les réseaux sociaux que les garçons. L’une d’entre elles publiée en début d’année a analysé les données de près de 11 000 jeunes issus de l’étude de cohorte britannique Millenium (Millenium Cohort Study) et montré un lien entre réseaux sociaux et symptômes dépressifs plus significatif chez les filles de 14 ans que chez les garçons [2]. On y apprenait aussi que le temps passé sur Facebook, Snapchat ou Twitter était proportionnel à la dégradation de la santé mentale de l’utilisateur, en l’occurrence de l’utilisatrice, plus accro aux réseaux sociaux que les garçons du même âge, mais aussi plus sensible à la cyberviolence.

Facebook, Instagram, Twitter, Snapchat et WhatsApp

Une nouvelle étude britannique, publiée cet été, a recherché, elle aussi, les liens entre l’utilisation des réseaux sociaux chez les jeunes de 14 ans et la survenue d’une détresse psychologique, mais elle s’est inscrite dans la durée en s’étalant sur 3 ans [1].

Sur le mode longitudinal, l’étude, appelée Our Futures, a été réalisée au niveau national entre 2013 et 2015, et incluait 12 866 jeunes âgés entre 13 et 16 ans. Les critères d’évaluation étaient la santé mentale (anxiété, état dépressif) ainsi que l’état de bien-être ressenti (sentiment de bonheur, du fait que la vie vaut la peine d’être vécue, satisfaction par rapport à sa propre vie), notamment au moyen de l’échelle GHQ12. Le cyberharcèlement, le sommeil et l’activité physique ont été évalués en tant que médiateurs potentiels des effets observés. Le recours très fréquent aux réseaux sociaux était défini dans l’étude comme celui à des services de messagerie ou de partage d’images comme Facebook, Instagram, Twitter, Snapchat et WhatsApp au moins trois fois par jour. L’étude a suivi les jeunes pendant 3 ans.

Cyberharcèlement, sommeil et activité physique

Entre 2013 et 2015, l’utilisation très fréquente des réseaux sociaux n’a cessé de progresser, tant chez les filles et les garçons. En 2013, 51,4% des filles participant à l’étude affirmaient se connecter aux réseaux sociaux plusieurs fois par jour, deux ans plus tard, elles étaient 75, 4%. Chez les garçons, les chiffres sont passés de 34,4 à 61,9% sur la même période. Dans les deux sexes, le fait de se connecter très fréquemment aux réseaux sociaux en 2013 était associé à un niveau plus élevé de détresse psychologique mesuré par l’échelle GHQ12. En revanche, il n’y a que chez les filles que la persistance de cet usage fréquent au cours de deux premières années de l’étude était prédictive d’un bien-être moins important en termes de ressenti. L’association a toutefois été fortement atténuée par l’ajustement sur le cyber harcèlement, le manque de sommeil et l’activité physique, montrant que ces trois facteurs comptent pour beaucoup dans le mal-être des jeunes adolescentes (de l’ordre de 60%), et beaucoup moins chez les garçons dont l’état dépressif dépend d’autres facteurs que les 3 ci-dessus (qui interviennent à 12%). De façon intéressante, les auteurs notent que les réseaux sociaux ne prennent pas le pas sur l’activité physique chez les garçons, comme cela peut être le cas chez les filles.

« Nos résultats montrant qu’un usage fréquent des réseaux sociaux est prédictif d’une détresse psychologique à moyen terme sont cohérents avec d’autres études », indiquent les auteurs. De même que la différence marquée entre les sexes. « Les différences apparentes peuvent simplement refléter un plus grand usage par les filles, mais elles peuvent aussi indiquer un niveau plus élevé d’anxiété de base et de détresse psychologique que les garçons, une plus grande prévalence au cyberharcèlement parmi les filles, et que le cyber harcèlement provoque plus de détresse chez les filles que chez les garçons. »

Réduction de l’activité physique et du sommeil

Les auteurs ont ainsi observé que le recours très fréquent aux réseaux sociaux pouvait compromette la santé mentale des adolescents et, surtout, des adolescentes, en augmentant l’exposition au harcèlement et en réduisant tant l’activité physique que le sommeil. Si certaines études antérieures ont suggéré un lien entre la pré-existence d’un problème de santé mentale et l’utilisation plus fréquente des réseaux sociaux, cependant, les résultats des deuxième et troisième années de l’étude indiqueraient plutôt un lien causal entre le recours aux réseaux et l’altération du bien-être et de la santé mentale, considèrent-ils. L’étude n’est évidemment pas exempte de limites, la principale étant de savoir dans quelle mesure se fonder sur la fréquence d’exposition aux réseaux sociaux est révélateur de la complexité de l’usage que l’on peut faire de ces médias sur Internet.

Réseaux sociaux : pas si négatifs que ça

Dans un éditorial accompagnant l’article, Ann DeSmet (chercheur à Gand, Belgique) considère que ces résultats sont importants pour au moins deux raisons [3]. « D’abord, l’usage des médias sociaux n’a pas à être vu comme aussi négatif qu’il l’est parfois ; si le glissement vers des habitudes de vie saines et le cyber harcèlement peuvent être atténués, alors les effets positifs des médias sociaux, comme le fait qu’ils favorisent les interactions sociales, peuvent être renforcés. Deuxièmement, les liens entre des facteurs de style de vie et la santé mentale et de bien-être montrent l’importance des interventions à l’école pour promouvoir la santé mentale chez les jeunes ». Enfin, le sommeil, le cyber harcèlement et l’activité physique sont d’importants facteurs et médiateurs de style de vie à cibler pour protéger et améliorer la santé des jeunes, ajoute-t-elle.

Disqualifier l’autre par l’écrit

Invité à commenter cette étude, le psychiatre suisse Laurent Holzer, qui est souvent confronté dans son activité clinique hospitalière à des adolescents qui arrivent à l’hôpital en tant que victimes de cyber-harcèlement, confirme que les filles utilisent plus les réseaux sociaux que les garçons et se dit « impressionné » par la place prise par ces derniers. Il confirme que « de nombreuses filles ont une estime de soi en bonne partie basée, par exemple, sur leur nombre de followers » et que « forcément, le temps passé ainsi n’est pas disponible pour d’autres activités, comme le travail scolaire ou la sociabilité réelle ». Tout en reconnaissant que son regard est biaisé, du fait qu’il voit « surtout les adolescents qui vont mal et arrivent à l’hôpital, pas ceux qui se servent intelligemment des réseaux sociaux », il lui semble « que nombre de leurs utilisateurs (et peut-être plus les filles) se permettent d’écrire des choses particulièrement disqualifiantes pour autrui, avec des conséquences qu’ils n’imaginent pas nécessairement. Ils n’ont pas, en face d’eux, des signaux non verbaux montrant la souffrance de leur interlocuteur, qui les amèneraient peut-être à tempérer quelque peu leurs propos. »

Mesures de prévention et d’éducation

Pour le spécialiste, en termes de causalité, c’est plutôt la préexistence de problèmes mentaux qui expliquerait le mésusage des réseaux sociaux plutôt que l’inverse. Et cela démarrerait très tôt : « l’impact des réseaux sociaux peut déjà s’observer avant la puberté – en fait, dès l’accès à ces réseaux par un smartphone ou un ordinateur personnel ». Selon lui, certains enfants sont prédisposés à la vulnérabilité, par manque de compétences sociales. « Je constate – tout au moins en Suisse où je travaille – que les mesures de prévention et d’éducation face aux réseaux sociaux sont insuffisantes. Elles ne doivent d’ailleurs pas être de type one shot, car les générations se suivent et toutes sont concernées. Et il y a assez de cas dramatiques (suicides…) pour que les autorités soient amenées à agir » conclut-il.

Les réseaux sociaux favorisent-ils l’anorexie ?

Les réseaux sociaux, et leur cortège d’échanges de photos (souvent retouchées) présentant des images corporelles flatteuses, favorisent-t-ils l’apparition d’une anorexie mentale chez les jeunes filles ? Non, selon le Dr Laurent Holzer, mais ils peuvent d’une façon assez inattendue, contribuer à amplifier le phénomène « notamment chez certaines anorexiques qui essaient de tromper leur faim avec des images de repas, imaginant qu’elles se nourrissent en les regardant, ce qui permet aussi de mieux résister à la tentation de manger réellement. »

 

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