Attentats terroristes : le Pr Carli, chef des services d'urgence, témoigne

Pr Pierre Carli, Pr Frédéric Lapostolle, Dr Jean-Pierre Usdin

Auteurs et déclarations

3 septembre 2019

Enregistré le 1er septembre 2019, à Paris, France

« Le risque d’attentat perdure… dans ces circonstances, il ne faut jamais être seuls et nous devons travailler en réseau, de manière internationale… Il faut savoir anticiper et protéger nos équipes médicales et nos hôpitaux » explique le Pr Pierre Carli, chef de service du SAMU de Paris et président du Conseil national de l’urgence hospitalière.

Lors d’une séance exceptionnelle de l'ESC, consacrée à l’organisation des soins et la prise en charge des blessés graves, le Dr Carli a témoigné de son expérience, relatée ici avec le Pr Frédéric Lapostolle, urgentiste au SAMU 93, et le Dr Jean-Pierre Usdin, cardiologue.

 

TRANSCRIPTION

Dr Jean-Pierre Usdin — Bonjour, je suis le Dr Jean-Pierre Usdin, cardiologue à Paris, et je suis au congrès de la société européenne de cardiologie (ESC) avec le Pr Pierre Carli et le Pr Frédéric Lapostolle, qui sont respectivement médecin-chef du SAMU 75 et du SAMU 93, et nous allons parler d’une session qui était indispensable et particulièrement intéressante, et qui a trait à la prise en charge des urgences lors des attaques terroristes. Le Pr Pierre Carli nous a relaté comment il avait pris en charge tous ces blessés graves sur le terrain. D’ailleurs, cette session a été complétée par celle du Pr Jacques Levraut qui lui a pris soin, lors des attentats à Nice, d’un nombre de blessés aussi très important dont, notamment, beaucoup d’enfants.

Pr Carli, merci d’être avec nous. Pouvez-vous nous dire comment cela s’est passé lors des attentats de Paris, en novembre 2015, et quelles ont été les positions qui ont été prises par la suite sur cette récurrence très possible d’attentat majeur?

Pr Pierre Carli — Les attentats, c’est toujours un sujet très dur qui est extrêmement difficile à traiter puisqu’il y a beaucoup de victimes. Lors du congrès, vous avez vu dans l’assistance de nombreux médecins, beaucoup de cardiologues de toute la planète, qui sont venus assister à cette présentation qui n’était pourtant pas de la cardiologie, puisque nous avons parlé de l’organisation des soins et de prise en charge de blessés graves.

Le point important à garder à l’esprit est que ce sujet perdure : cela fait 5 ans maintenant que nous avons eu l’attaque terroriste à Paris, et celle de Nice a suivi quelques mois après, période extrêmement difficile pour les équipes de secours, pour les équipes de soins, pour les hôpitaux, pour nos autorités aussi, qui sont confrontées à ces éléments. Le sujet est clair : il ne faut jamais être seul dans ces circonstances et il faut travailler de manière internationale. Nous avions préparé la réponse à ces attentats avec l’aide de nos collègues de Londres et de Madrid qui avaient subi des attentats terroristes. Nous avons bénéficié, par des réseaux médicaux et en particulier les congrès où nous nous exprimons, de beaucoup d’échanges. Donc la première chose est : c’est un sujet en réseau, un sujet mondial, où les professionnels échangent et chacun va permettre de faire avancer un peu notre compréhension, notre possibilité d’avoir une prise en charge plus efficace pour sauver le maximum de vies, ce qui est l’objectif très clair à ce moment-là.

Ce que j’ai expliqué dans cette conférence est que nous avions préparé des choses et nous avons été confrontés à la situation réelle — et on en a tiré des leçons. À chaque fois, il y a des choses qui ont fonctionné comme prévu, et il y en a d’autres où il faut savoir s’adapter. Et l’adaptabilité, le fait de pouvoir passer d’un plan rigide d’organisation à, sur le terrain, une organisation ou une technique qui va être le plus efficace possible – c’est quelque chose auquel il faut se préparer. Il faut savoir qu’on va être surpris et de ne pas se laisser surprendre par le fait que la situation qu’on verra n’est pas celle qu’on avait prévue, mais qu’il faut s’y adapter.

Prendre en charge des victimes au cours d’une fusillade, c’est se retrouver dans une situation de danger. Il faut se protéger, il faut protéger les victimes, il faut les évacuer, il faut privilégier des gestes — nous avons vu dans d’autres émissions l’arrêt cardiaque, le massage cardiaque… mettre en place un garrot à une victime qui saigne, c’est la même chose que de masser son cœur. C’est aussi vital, aussi rapide, aussi nécessaire comme mesure.

L’autre point, après l’adaptabilité, c’est qu’il faut s’entraîner. C’est un des messages que j’ai essayé de porter à nos collègues : lorsqu’on est confronté à une situation comme au Stade de France où il y a des explosions, à des tirs, ou à des prises d’otages comme au Bataclan, si on ne sait pas travailler avec la police, avec l’armée, avec les troupes d’intervention spécialisées de ces unités, avec les collègues des autres SAMU, si votre réponse n’est pas globale, vous avez peu de chances d’être efficace. Par contre, quand tout le monde se connaît et a répété ensemble, on peut faire des choses extrêmement performantes, extrêmement rapides, extrêmement fluides, et c’est vraiment très important. Alors organiser des exercices n’est pas simple, cela peut prendre beaucoup de temps. Mais on peut faire des exercices très simples et j’ai montré, par exemple, que nous avons développé ici, à Paris, en France, le fait de jouer avec des Playmobil. Cela a beaucoup fait rire la salle, mais cela marche très bien et ne coûte pas cher — c’est quelque chose qui permet d’assimiler les principales notions. Se préparer, c’est aussi anticiper une nouvelle situation. Malheureusement, les terroristes existent toujours et vous avez vu en France, depuis les attaques de Paris et de Nice, on a eu 20 autres attaques terroristes — moins importantes, mais tout aussi dangereuses. Donc il faut savoir anticiper, protéger nos équipes médicales, protéger nos hôpitaux, préparer des risques plus complexes comme des attaques chimiques.

Dr Jean-Pierre Usdin — Vous avez parlé de véritable scènes de guerre quand l’équipe est arrivée sur place, donc c’est l’intérêt aussi d’avoir ce contact avec les militaires…

Pr Pierre Carli — C’est en effet un des points importants. Nous avons anticipé ces situations avec le service de santé des armées français, qui avait été engagé en Afghanistan, qui avait vu des blessés de guerre, et nos collègues et amis militaires, quand ils sont rentrés de ces théâtres d’opérations, ils nous ont dit « vous n’avez jamais vu des blessés comme ça. » Et on a travaillé le sujet deux ou trois ans avant la prise en charge des attentats terroristes. Bien nous en a pris — cela nous a beaucoup servi. De la même façon, comme l’information était claire que le risque d’attentat augmentait progressivement en France, nous avions pu répéter un certain nombre de techniques, nous avions pu aussi réaliser des exercices, et par exemple, le matin même des attentats à Paris, à 9 h du matin, 12 h avant l’attaque terroriste, nous avions un exercice.

Dr Jean-Pierre Usdin — Oui, c’est une coïncidence assez [extraordinaire]…

Pr Pierre Carli — C’est une coïncidence et je vous rappelle que c’est l’époque où il y avait un grand congrès américain sur la cardiologie où nous étions aussi, donc tout le monde était impliqué, avait discuté de ces sujets, les avait préparés.

Prise en charge des patients à l’hôpital

Dr Jean-Pierre Usdin — Tout ceci concerne la mise au point sur place, mais après, une fois que les patients arrivent à l’hôpital, Pr Lapostolle, est-ce que vous, à Bobigny, vous avez eu toute une structure ? Est-ce que vous avez mis en place ce Plan blanc ? Et à quoi cela correspond ? Parce qu’il faut gérer cet afflux de patients et le Dr Jacques Levraut nous a bien expliqué que c’était effectivement un gros problème, c’est-à-dire qu’il faut identifier les patients, faire les prélèvements en urgence, quelquefois il a des enfants, il faut ranger dans des locaux particuliers les médicaments suivant l’âge… Comment cela se prépare, au niveau de l’hôpital, un tel afflux de patients pour la plupart dans un état gravissime  ?

Pr Frédéric Lapostolle — On a été particulièrement sensible au fait que les cardiologues s’intéressent au sujet. Et ce n’est absolument pas anecdotique, parce qu’il faut bien comprendre que d’abord, au même titre que des citoyens, comme le disait Pierre, il est important que chacun soit sensibilisé et on ne peut plus, aujourd’hui, avoir de médecin, quelle que soit sa spécialité, qui ne sache pas poser un garrot. Ce n’est plus possible aujourd’hui. Cela doit rentrer dans les mœurs et faire partie de la formation. Et d’ailleurs, maintenant c’est appris très tôt, le plus tôt possible, aux étudiants en médecine et tous les médecins doivent se sentir concernés.

La deuxième raison pour laquelle tous les médecins, quelle que soit leur spécialité, doivent se sentir concernés, c’est que quand les patients arrivent à l’hôpital, c’est tout l’hôpital, l’ensemble du fonctionnement hospitalier qui est ébranlé. Parce qu’il y a un afflux de victimes — tout le monde a vu les photos de ces afflux de victimes dans les hôpitaux qui n’étaient pas destinés à recevoir, évidemment, autant de patients, mais aussi autant de patients traumatisés : blessés par arme à feu, blessés par explosion, blessés par arme blanche éventuellement. Donc c’est vraiment l’affaire de tout l’hôpital pour que cela fonctionne bien et il y a des plans, et tous les hôpitaux, pas seulement nos hôpitaux dans les grandes villes, mais tous les hôpitaux doivent avoir le Plan blanc. Et le Plan blanc, il se décline service par service et même dans chaque service, catégorie professionnelle par catégorie professionnelle. Et cela ne peut marcher que si chacun sait ce qu’il a à faire. Cela sous-entend qu’on s’est préparé, qu’on s’est réuni, qu’on a discuté, que les choses sont claires et puis, exactement comme ce qu’on doit faire en dehors de l’hôpital : qu’on se soit entraîné. Pour le Plan blanc, on doit en effet s’entraîner, alors soit il y a un exercice extrahospitalier qui finit dans l’hôpital et on met en œuvre l’arrivée de victimes, soit avec un système de Playmobil ou autour d’une table, où on joue l’exercice. Mais, exactement comme en dehors de l’hôpital, la préparation et l’exercice sont absolument indispensables parce qu’il faut se dire que cela va de nouveau se produire. Et si cela ne se produit pas avec un attentat, l’arrivée massive de victimes peut se produire parce qu’il peut y un accident de la vie de tous les jours, un incendie, un immeuble qui s’effondre etc. C’est notre boulot quotidien que de s’y préparer.

Protéger les équipes médicales

Dr Jean-Pierre Usdin — Il y a aussi le risque que les terroristes s’attaquent aux ambulances qui emmènent les blessés dans les hôpitaux, ou qu’ils s’attaquent à l’hôpital lui-même.

Pr Pierre Carli — Bien sûr. Vous savez, ces attentats multisites, qu’on appelle "multimodaux" puisqu’il y a beaucoup d’agents vulnérants différents employés — explosions, prise d’otages, tirs — ce sont des stratégies qui sont construites, ce n’est pas improvisé. Donc nous, en face, on doit faire la même chose : on doit raisonner, on doit mettre en place. À Paris, dans la région Île-de-France, depuis plusieurs années nous avions prévu comment nous allions nous répartir de façon à ce que, par exemple, toutes les ambulances n’aillent pas au même endroit, ou que certains hôpitaux ne reçoivent pas de patients. Donc on avait préparé tout cela. Confronté à la réalité, on a adapté ces points, mais si vous n’y avez pas réfléchi avant, vous ne pourrez pas improviser et vous risquez au contraire d’être paralysé, et donc notre message pour nos collègues internationaux est : échangeons nos informations — ce que nous faisons tous les jours — préparons-nous, préparons notre public, comme l’a dit le Dr Lapostolle. Le public, vous savez comment les terroristes nous appellent ? Des « cibles molles », c’est-à-dire des gens faciles à atteindre. Nous devons absolument nous endurcir pour pouvoir réagir efficacement, ne pas s’exposer inutilement ou bêtement, se protéger, sauver la vie des autres en mettant en place un garrot, alerter les forces de police, qui sont très rapides à intervenir et qui, croyez-moi, font un travail extraordinaire dans ces circonstances.

Dr Jean-Pierre Usdin — Je crois qu’il faut tirer un coup de chapeau à la Société Européenne de Cardiologie d’avoir permis l’introduction de cette session qui est particulièrement importante et à laquelle, effectivement, tout le monde a assisté, aussi bien cardiologues que chirurgiens, médecins généralistes, etc. Je vous remercie beaucoup d’avoir accepté notre invitation et je vous dis à bientôt sur Medscape.

Cette transcription a été révisée par souci de clarté.

 

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