Le maintien des statines après 75 ans réduirait le risque cardiovasculaire

Vincent Richeux

Auteurs et déclarations

19 août 2019

Paris, France - Selon une étude observationnelle française menée à partir des données de l’Assurance maladie, une interruption du traitement par statine chez les plus de 75 ans, sans antécédents cardiovasculaire, est associée à un risque accru d’événements cardiovasculaires (CV). Ces travaux ont fait l’objet d’une publication dans European Heart Journal [1].

« Les résultats de cette étude suggèrent une réduction potentielle du risque cardiovasculaire avec le maintien du traitement par statines après 75 ans chez ceux qui prennent ces médicaments en prévention primaire », ont souligné les auteurs. Des résultats qu’il faudra toutefois confirmer par des études randomisées, avant d’envisager des recommandations pour cette population, estiment-ils.

Des doutes sur l’impact des effets indésirables

Pour le Dr Chritophe Trivalle, chef de service au pôle gériatrie de l’hôpital Paul-Brousse (AP-HP, Villejuif), interrogé par Medscape édition française, cette étude apporte un argument supplémentaire contre l’arrêt des statines à un âge avancé.  « Si le traitement est bien toléré et en l’absence de facteurs de risque, il n’y a pas de raison de stopper le traitement au-delà de 75 ans en prévention primaire. »

Sur la question des effets indésirables (rhabdomyolyse, risque de démence, douleurs abdominales, nausées…), aux conséquences potentiellement plus néfastes à un âge avancé, le gériatre considère que le risque reste minime et non significatif. « Beaucoup de nos patients sont sous statines et tolèrent bien le traitement. »

Si le bénéfice des hypolipémiants en termes cardiovasculaires fait globalement consensus en prévention secondaire, qu’importe l’âge, il reste débattu en prévention primaire chez les personnes âgées, en raison notamment du manque de données disponibles. Des doutes persistent en particulier sur l’impact des effets secondaires.

Une méta-analyse portant sur des essais randomisés a récemment montré que le traitement par statines reste bénéfique en termes cardiovasculaires au-delà de 75 ans, autant en prévention primaire que secondaire. Néanmoins, le profil des sujets âgés inclus dans les études, généralement moins fragiles (peu de comorbidités, bonne tolérance au traitement), n’a pas permis d’évaluer clairement les risques.

14% d’arrêt de traitement

En l’absence de données suffisantes, les recommandations sur la prise en charge des dyslipidémies et la prévention primaire du risque cardiovasculaire chez le sujet âgé restent évasives et encouragent les décisions au cas par cas. Conséquence: la prise de statine est souvent interrompue à un âge avancé, par crainte des effets indésirables et pour alléger l’ordonnance.

Dans cette nouvelle étude, le Dr Philippe Giral (hôpital de la Pitié-Salpêtrière, AP-HP, Paris) et ses collègues ont justement voulu évaluer les répercussions d’un arrêt de traitement par statines chez les personnes de 75 ans et plus, mises sous hypolémipémiants en prévention primaire du risque CV.

A partir des données de l’Assurance maladie, les chercheurs ont extrait les informations concernant 120 173 individus ayant fêté leurs 75 ans entre 2012 et 2014, sans antécédents cardiovasculaires et prenant un traitement par statine depuis deux ans.

Ces individus ont été suivis pendant 2,4 ans en moyenne. Au cours de cette période, 14,3% d’entre eux (n=17 204) ont interrompu leur traitement par statine pendant au moins trois mois et 4,5% (n=5 396) ont été hospitalisés pour un événement cardiovasculaire.

 
Ceux qui ont interrompu leur traitement ont un risque d’être hospitalisé pour un événement cardiovasculaire accru de 33%.
 

Les diabétiques encore plus à risque

Dans la plupart des cas, les facteurs d’arrêt du traitement sont majoritairement une hospitalisation, une admission dans une unité de soins spécialisée ou un diagnostic de cancer métastatique. Une mise sous traitement par antihypertenseur est également associée à un arrêt plus fréquent du traitement par statine.

L’analyse des données montre que ceux qui ont interrompu leur traitement ont un risque d’être hospitalisé pour un événement cardiovasculaire accru de 33%. Plus précisément, une interruption de traitement augmente le risque de maladie coronarienne de 46% et le risque d’AVC de 26%.

Chez les patients diabétiques, le risque s’avère encore plus élevé après l’arrêt des statines. Au cours du suivi, 7,6% des individus avec diabète ont été hospitalisé pour un événement CV, contre 5% chez les non diabétiques. En considérant uniquement ceux qui ont arrêté les statines, les taux sont respectivement de 10% et 7,2%.

Un résultat à mettre en regard d’autres études qui ont, elles, mis en avant un rôle diabétogène des statines, en particulier chez des femmes de plus de 75 ans qui en étaient exemptes à l’entrée dans l’étude.

Si dans l’étude française, les auteurs ont effectué une analyse en excluant l’influence éventuelle d’une interruption d’autres traitements agissant sur le système cardiovasculaire, les données n’ont toutefois pas permis de prendre en compte l’effet confondant d’autres facteurs tels que l’obésité ou le tabagisme.

Age seuil déplacé à 80 ans

« L'étude est bien construite, mais elle reste observationnelle. Il manque beaucoup d’information pour affiner l’analyse », commente le Dr Trivalle.  « Il aurait aussi été préférable de choisir les 80 ans comme âge seuil, plutôt que 75 ans. En gériatrie, l’âge seuil a été déplacé à 80 ans. Avant cet âge, les recommandations sont les mêmes que celles appliquées pour le sujet plus jeune. »

« Après 80 ans, on estime qu’il n’est pas nécessaire de débuter un traitement par statine en prévention primaire, en raison de la faible espérance de vie ». Concernant la poursuite du traitement après cet âge, « elle dépend des facteurs de risque vasculaire, de l’absence de pathologie non cardiovasculaire réduisant l’espérance de vie et de la bonne tolérance au traitement ».

« En l’absence de recommandations claires, certains gériatres préfèrent interrompre le traitement pour limiter notamment la polymédication. Je ne pense pas que ce soit la bonne attitude, surtout si le patient présente un état clinique satisfaisant », poursuit le Dr Trivalle.

Il estime cependant qu’il reste essentiel de mener d’autre études, dont des études randomisées sur une population représentative, pour pouvoir enfin obtenir des recommandations claires concernant le traitement par statines de la population âgée.

 

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