POINT DE VUE

Acupuncture et angor : décryptage

Dr Jean-Pierre Usdin

14 août 2019

France – Une étude randomisée multicentrique en simple aveugle sur plus de 400 patients, publiée dans le JAMA, vient de montrer un clair bénéfice de l’acupuncture, en complément d’un traitement standard, sur la fréquence des douleurs angineuses [1]. Outre la démonstration de l’effet bénéfique de l’acupuncture en tant que traitement adjuvant de l’angor stable, cette étude est aussi « la première à évaluer la spécificité du méridien dédié [au myocarde et péricarde] » précisent Ling Zhao et coll. qui ajoutent « ces résultats montrent que l’ajout de l’acupuncture effectuée sur les zones ciblées est plus efficace que le traitement médical seul ». Voir notre article L’acupuncture: traitement adjuvant de l’angor stable ?.

Dr Juan Armas

Nous avons interrogé le Dr Juan Armas, spécialiste en médecine physique et de réadaptation (Juvisy-sur-Orge, 91) et formé à l’acupuncture pour en savoir plus sur cette technique traditionnelle chinoise et mieux comprendre comment elle peut apporter des bénéfices, en complément d’un traitement médicamenteux, dans les pathologies cardiaques.

Medscape édition française : En quoi consiste l'acupuncture ?

Dr Juan Armas : L'acupuncture consiste en la stimulation de différentes zones précises du corps (les points d'acupuncture) avec différentes techniques de stimulation (pas seulement les aiguilles), afin de déclencher des réponses physiologiques à différents niveaux (local et systémique) avec un but thérapeutique. La stimulation va agir sur différents systèmes (nerveux, endocrinien, immunitaire, vasculaire, etc.) afin de provoquer les réactions physiologiques nécessaires à rétablir l'homéostasie ou état d'équilibre.

Medscape édition française : Les pathologies cardiaques sont-elles une indication "classique" de l'acupuncture ?

Dr Juan Armas : En France, les pathologies cardiaques ne sont pas une indication classique de l'acupuncture. Dans cette indication, l'acupuncture n'est utilisée qu'occasionnellement, en complémentarité avec le traitement médical habituel et le plus souvent à la demande particulière du patient, et ceci malgré la quantité de preuves scientifiques mentionnant les bénéfices de l'acupuncture dans la prise en charge des pathologies cardiaques.

En Chine, l'acupuncture s'inscrit dans la prise en charge globale de la pathologie en tant qu'état de déséquilibre, qui pourrait, ou non, impliquer la sphère cardiaque. Sur ce point, il est important de souligner la vision culturelle particulière à chaque pays sur le concept de santé/maladie. En Chine, le patient a la possibilité de pouvoir choisir entre une prise en charge dite "traditionnelle", avec l'acupuncture et d'autres techniques, et une prise en charge à l'"occidentale", impliquant la médecine orthodoxe. Néanmoins, ces deux approches ne sont pas, chez eux, strictement cloisonnées.

Medscape édition française : Que pensez-vous de cette étude sur l’intérêt de l’acupuncture dans la prise en charge de l’angor [1] ?

Dr Juan Armas : Il est très important de mettre en valeur l'importance de l'acupuncture dans la prise en charge des maladies cardiaques. D'une manière indirecte, cette étude montre l'intérêt de cette technique millénaire dans le monde médical actuel, en complément des modalités de prise en charge, avec la base scientifique nécessaire et essentielle pour valider les observations.

Medscape édition française : Dans cette étude, les auteurs ont choisi et stimulé des points d’acupuncture (rappel du protocole en fin d’interview ). A quoi correspondent les méridiens sur lesquels ils sont placés ?

Dr Juan Armas : Les méridiens sont des canaux du corps humain, interconnectés, par lesquels circule le qi, l'énergie vitale du corps. Dans cette étude, les deux points stimulés qui ont entrainé le meilleur effet sont situés sur les méridiens du Cœur et du Maître Cœur qui suivent le territoire C6 à T1. Ils correspondent en effet au métamère "cardiaque". Les points du groupe contrôle étaient ceux qui suivent le métamère C5-C6, en correspondance avec le poumon. L'effet a été moindre mais encore mesurable et important.

Medscape édition française : Que pensez du groupe « factice » ? A quoi correspondent les points stimulés ?

Dr Juan Armas : J'ai des réserves sur les points qui ont été choisis pour ce groupe. Les auteurs n'ont pas abondé sur la manière d'établir les points sham (factice), ni le type de stimulation. Dans leurs articles préalables, les chercheurs disent stimuler des points proches des points d'acupuncture mais qui ne sont pas des points d’acupuncture. L'effet bénéfique observé bien que moindre comparé au groupe « ciblé sur les méridiens cardiaques » peut s’expliquer par cette proximité.

Medscape édition française : Les méridiens sont-ils spécifiques d’un organe, d’une pathologie ? Ceux décrits ici sont-ils spécifiques de l'angor ?

Dr Juan Armas : Les méridiens concernés par la pathologie cardiaque sont notamment Cœur et Maitre-Cœur (péricarde), peu importe la pathologie (angor, insuffisance coronaire, etc.) mais ce n’est pas une règle établie de manière exclusive car, dans l'unité du corps humain, tous les méridiens sont impliqués dans la pathologie. Il s'agit de considérer le patient dans son ensemble et de bien choisir les points engagés. Dans la conception chinoise, les méridiens représentent autant l'organe que certaines fonctions associées et tous interagissent de façon harmonieuse, pas seulement sur le plan physique mais aussi sur le plan psychique et émotionnel.

Dans ce travail, il n'a été choisi que des points distaux, sans prendre en compte les particularités du patient. Contrairement à la pratique habituelle il n’y a pas eu de traitement "sur mesure" car cette considération aurait rendu le travail "non comparable".

Medscape édition française : Quel est l’avantage l'électro-acupuncture (ajout d’une stimulation électrique sur le point d’acupuncture) ?

Dr Juan Armas : Il n’y a aucun avantage particulier par rapport à l’acupuncture manuelle. Peut-être les auteurs l’ont-ils choisi pour différentier la stimulation avec celle du groupe « factice ». Lors de cette acupuncture « factice » on place simplement l’aiguille sans stimulation au niveau de non-points (placement simple de l'aiguille) et sans provoquer le Deqi [sensation nerveuse caractéristique du bon positionnement].

En tout cas, la stimulation manuelle, électrique, ainsi que le simple positionnement de l'aiguille déclenchent l'effet thérapeutique.

Medscape édition française : La durée de l'étude (12 séances réparties sur 3 semaines) vous paraît-elle suffisamment longue ?

Dr Juan Armas : Oui. A mon avis, la durée a été suffisante pour démontrer les effets de la prise en charge de la thérapie adjointe apportée par l'acupuncture. Selon la pathologie, les premiers effets sont observables à partir de la 6e séance, mais c’est variable.

Medscape édition française : Faudrait davantage d'études de ce type pour apporter des preuves de l'intérêt de l'acupuncture en médecine ?

Dr Juan Armas : Bien évidemment ! Et pas seulement en cardiologie mais pour l'ensemble des disciplines médicales, bien qu'il y ait déjà depuis ces dernières années une profusion de travaux scientifiques concernant l'acupuncture. Par exemple, dans les cours de formation au DIU d'Acupuncture scientifique à l'Université Paris XI et Lyon I, sous la direction de Dr Nadia Volf et Pr Dan Benhamou, parmi l'ensemble des disciplines médicales, on porte un intérêt particulier au traitement, par l'acupuncture, des effets secondaires des traitements antimitotiques en patients oncologiques.

 

Rappel du protocole

Dans cette étude[1], le traitement par acupuncture consistait en 3 séances de 30 minutes par semaine pendant 4 semaines, réalisées par des acupuncteurs expérimentés. Les 3 groupes de patients stimulés n’avaient, bien sûr, pas connaissance de leur groupe. Le suivi se maintenait pendant 12 semaines pendant lesquelles les patients prenaient note de leurs éventuelles crises d’angor.

Et la comparaison s’est faite entre 4 groupes :

  • un groupe « électro-acupuncture ciblée » sur les méridiens du coeur,

  • un groupe « électro-acupuncture non ciblé sur des méridiens pulmonaires,

  • un groupe « acupuncture de points connus non actifs et sans stimulation électrique » (factice) »,

  • et un groupe « sans acupuncture ».

Au final, les auteurs rapportent un avantage significatif au traitement ciblé sur les méridiens en lien avec le cœur par rapport à tous les autres. La fréquence des crises d’angor, qui était de 13 par mois en moyenne à l’entrée de l’étude, est passée à un peu plus de 5 crises mensuelles à la fin de l’étude dans la cohorte ciblant les méridiens cardiaques. La différence entre le groupe acupuncture ciblé et les 2 autres groupes (« non ciblé » et « factice ») est néanmoins significative avec respectivement : 9 crises et 10 crises/4 semaines à la 16ème semaine.

 

 

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