Santé CV : peu de suppléments nutritionnels et d’interventions diététiques tirent leur épingle du jeu

Dr Jean-Claude Lemaire

21 août 2019

Morgantown, Etats-Unis – Les suppléments alimentaires gagnent du terrain dans les pays occidentaux, en particulier aux Etats-Unis où il existe un énorme marché. Sont-ils vraiment bénéfiques pour la santé cardiovasculaire ? Quid des régimes diététiques en tout genre ? Une nouvelle analyse massive de résultats provenant exclusivement d'essais cliniques randomisés montre que dans la majorité des cas, il n'est pas possible d’établir un lien entre, d’une part, la prise de suppléments de type vitamines, minéraux et autres nutriments ou la plupart des régimes alimentaires et, d’autre part, une protection cardiovasculaire ou un allongement de la durée de vie.

Les seules interventions qui, dans certaines circonstances et chez certains sujets, pourraient avoir des effets bénéfiques sur la santé sont le régime pauvre en sel, les suppléments d'acides gras oméga-3 et, éventuellement, les suppléments d'acide folique.

Méfiance en revanche vis-à-vis des suppléments associant calcium et vitamine D qui pourraient être associés à un risque légèrement accru d'accident vasculaire cérébral. Les résultats de l'analyse ont été mis en ligne le 8 juillet sur le site des Annals of Internal Medicine[1].

« Notre analyse porte un message simple » commente le Dr Safi U. Khan (West Virginia University, Morgantown), premier auteur de cette méta-analyse. « Même s'il existe quelques preuves que certaines interventions ont un impact sur la mortalité et la santé cardiovasculaire, la grande majorité des cocktails de vitamines, de minéraux et différents types de régimes n'ont eu aucun effet mesurable sur la survie ou sur la réduction du risque cardiovasculaire ».

Une situation ubuesque

Les recommandations diététiques américaines actuelles plaident en faveur d'habitudes alimentaires saines dans le cadre de tous les types de régimes, américain, méditerranéen et végétarien, mais, sauf cas occasionnels bien spécifiques, elles n'incitent ni à l'utilisation systématique de suppléments alimentaires, ni à suivre tel ou tel type régime alimentaire en vue de diminuer le risque de maladie cardiovasculaire ou d'autres maladies chroniques. 

Cependant, les enquêtes menées par les centres de contrôle et de prévention des maladies américains (CDC) montrent que plus d'un américain sur deux (52%) prend chaque jour au moins un supplément nutritionnel acheté en vente libre et que cela constitue un marché annuel de plus de 31 milliards de dollars, et ce, en dépit d'un nombre croissant de travaux mettant en doute les effets bénéfiques pour la santé de ces suppléments.
« La solution miracle que les gens recherchent ne se trouve pas dans les suppléments alimentaires » renchérit le Dr Erin D. Michos (Johns Hopkins School of Medicine and Johns Hopkins Bloomberg School of Public Health, Baltimore), dernier auteur de ce travail. « Les gens devraient se concentrer sur une alimentation saine pour le cœur, car les données montrent de plus en plus que la grande majorité des adultes en bonne santé n’a pas besoin de prendre de suppléments. »

La solution miracle que les gens recherchent ne se trouve pas dans les suppléments alimentaires  Dr Erin D. Michos

Une masse impressionnante de données

Les chercheurs ont effectué une recherche dans plusieurs bases de données couvrant une période allant jusque mars 2019 afin d'identifier des essais contrôlés randomisés et des méta-analyses d'essais contrôlés randomisés portant sur des interventions diététiques et/ou la prise de suppléments nutritionnels en lien avec des estimations de la mortalité toutes causes confondues ou un impact cardiovasculaire. Deux enquêteurs indépendants ont extrait des données, évalué les preuves et déterminé leur degré de certitude.

992 129 participants, 16 suppléments et 8 interventions diététiques

Au total, neuf revues systématiques et quatre essais contrôlés randomisés représentant globalement 277 essais, 24 interventions et 992 129 participants ont été inclus dans l’analyse, laquelle a évalué 16 suppléments (antioxydants, β-carotène, complexe vitaminique B, multivitamines, sélénium, vitamine A, vitamine B3/niacine, vitamine B6, vitamine C, vitamine E, vitamine D seule, calcium seul, vitamine D+calcium, acide folique, fer et acides gras oméga-3 d'huile de poisson) et 8 interventions diététiques (régime méditerranéen, régime pauvre en graisses, régime pauvre en graisses saturées (moins de viande et de produits laitiers), apport modifié en matières grasses (moins de graisses saturées au profit de graisses non saturées ou de glucides), régime pauvre en sel chez les personnes en bonne santé et chez les hypertendus, régime enrichi en acide alpha-linolénique (ALA) (noix, graines et huiles végétales) et régime alimentaire enrichi en acides gras oméga-6 (noix, graines et huiles végétales).

Une bien maigre récolte

La majorité des suppléments, y compris les multivitamines, le sélénium, la vitamine A, la vitamine B6, la vitamine C, la vitamine E seule, le calcium seul et le fer n’ont jamais été retrouvés associés avec une augmentation ou une diminution du risque de décès ou de la santé cardiovasculaire. 

Seuls, trois éléments tirent leur épingle du jeu. Ce sont :

• Le régime sans sel qui dans les 3 études menées chez des sujets sans hypertension (n=3 518 et 79 décès) allait de pair avec une diminution de 10% du risque relatif (IC 95%) de décès toutes causes : 0,90 (0,85-0,95) et qui dans les 5 études menées chez des sujets avec hypertension (n=3 680 et 674 décès) était associé à une diminution de 33% du risque relatif (RR) de décès cardiovasculaire: 0,67 (0,46-0,99). Le degré de certitude des preuves a été qualifié par les auteurs de « modéré ».

• Les suppléments d'acides gras oméga-3, mais avec un degré de certitude des preuves qualifié de « faible ». Au total 41 études, n=134 034 sujets dont 10 707 ont développé une atteinte cardiovasculaire, avec un RR de 0,92 (0,85-0,99) pour les infarctus et 0,93 (0,89-09) pour la maladie coronaire.   

• L'acide folique pour lequel il est fait état d'un risque d'AVC diminué de 20%, avec un RR de 0,80 (0,67-096) dans le cadre de 25 études (n=25 580 personnes en bonne santé, 877 AVC), avec ici encore un faible degré de certitude des preuves. A noter que les études aboutissant à ce résultat ont été menées en Chine où l'enrichissement des graines et céréales n'est pas monnaie courante, ce qui fait que l'extrapolation à des populations dont les besoins sont largement couverts est pour le moins hasardeuse.    

Calcium et vitamine D : un signal à ne pas négliger

20 études ont évalué la combinaison de calcium et vitamine D (n=42.072 et 3.690 AVC) et il en ressort une augmentation du risque relatif d'AVC de 17%, avec un RR de 1,17 (1,05-1,30), le degré de certitude des preuves étant qualifié de « modéré ».

Et maintenant ?

Dans l'éditorial qui accompagne cette analyse, les DrsEric J. Topol et Amitabh C. Pandey (Scripps Research, La Jolla, CA) pointent du doigt les biais inhérents à ce genre de travaux que les auteurs ont d'ailleurs eu l'honnêteté de reconnaître (à l’instar des risques d'extrapolation des résultats concernant l'acide folique) et le courage d'y insister (mention régulière de la qualité sous-optimale des études et du degré peu élevé du degré de certitude des preuves) [2]. Cette situation conduit les éditorialistes à écrire que « la présente étude nous laisse dans le même brouillard qu'auparavant », mais ils ajoutent « jusqu'à éclaircissement de la situation, il serait raisonnable que toutes les directives et recommandations ne fassent plus état de suppléments ou de modifications de régime ». Ce qui va tout-à-fait dans le sens des espérances des investigateurs.

Rappelons qu’aux Etats-Unis, presque 3 personnes sur 4 prennent une supplémentation sous une forme ou une autre, un marché qui, sans surprise, devrait atteindre les 300 milliards de dollars dans les 5 prochaines années [2].
 

Jusqu'à éclaircissement de la situation, il serait raisonnable que toutes les directives et recommandations ne fassent plus état de suppléments ou de modifications de régime  Les éditorialistes

 

 

 

 

 

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