La supplémentation en cétones dope-t-elle les performances des cyclistes du Tour de France ?

Aude Lecrubier avec Marc van Impe

25 juillet 2019

Bruxelles, Belgique – Plusieurs coureurs cyclistes participant au Tour de France utiliseraient des boissons énergétiques à base de corps cétoniques pour améliorer leurs performances physiques. Considérées comme des compléments alimentaires, les cétones sont autorisées par l’Agence mondiale antidopage (AMA) mais, certains ne les voient pas d’un bon œil.

Lors du départ de la 12e étape du Tour de France à Toulouse, Marc Madiot, le patron de l’équipe Groupama-FDJ a ainsi exigé du président de l’Union Cycliste internationale (UCI) David Lappartient l’interdiction des cétones, selon le journal Le Monde [1].

Par ailleurs, le Mouvement Pour un Cyclisme Crédible (MPCC) qui compte parmi ses membres la moitié des équipes du peloton, appelle à de plus amples investigations sur l’effet des cétones et recommande à ses adhérents de ne pas les utiliser.

Qui en prend ? Que sait-on de leur impact réel sur les performances des sportifs ? Retour sur un débat récurent du Tour de France depuis trois-quatre ans.

Une pratique plutôt réservée aux grandes équipes

Mi-juillet, le journal De Telegraaf rapportait que certains coureurs de l’équipe néerlandaise de cyclisme professionnel Jumbo-Visma en consommaient, tout comme ceux de l’équipe belge Lotto-Soudal. Depuis, l’équipe belge Deceuninck-Quick Step, notamment le maillot jaune Julian Alaphilippe a indiqué en prendre de façon occasionnelle pour les étapes difficiles. L’équipe britannique Sky (désormais nommée Ineos) serait, elle aussi, soupçonnée d’en utiliser depuis des années.

Pour le professeur de biochimie Kieran Clarke de l'Université d'Oxford, spécialiste des cétones, les athlètes de haut niveau de UK Sports* ont déjà accès au produit depuis des années. « Il a été utilisé à l'approche des Jeux olympiques de Londres en 2012, mais uniquement par un groupe d'athlètes sélectionnés, parce que nous avions très peu de cétones. L'équipe de cyclisme Sky y a également eu accès, sans aucun doute, mais également via UK Sports. »

Concernant la France, les médecins des équipes françaises du Tour disent refuser de donner des cétones à leurs coureurs en l’absence de certitudes sur leur nocivité à long terme.

*Agence gouvernementale chargée de la préparation des athlètes paralympiques et olympiques et para-olympiques pour maximiser leur succès sur la scène mondiale.

Dans quelle mesure le succès de ces équipes pourrait-il être dû à aux cétones ?

Pour rappel, le coureur néerlandais Mike Teunissen (Jumbo Visma) a remporté le maillot jaune pour sa victoire lors de la première étape. Et l’équipe néerlandaise a déjà plusieurs victoires d’étapes à son actif. Nul besoin de rappeler ici les bons résultats de la Sky team (Ineos) et de Julian Alaphilippe. Toutefois, pour les équipes de coureurs, ces succès ne sont pas attribuables aux cétones.

Le responsable de l'équipe Jumbo-Visma, Richard Plugge, a indiqué, il y a quelques jours au De Telegraaf : « Les cétones sont un complément alimentaire. Vous pouvez les utiliser comme des vitamines. La substance ne figure pas sur la liste des produits interdits, et il est également notoire que d'autres équipes utilisent des cétones. »

Aussi, après sa victoire, Wout van Aert (Jumbo Visma) a déclaré à la télévision : « Les cétones ne sont pas illégales. Ce n’est en réalité qu’un complément. Ni plus, ni moins. Je le vois ainsi : ces cétones sont semblables aux gels que chaque coureur avale. Seulement, le goût est mauvais. » 

Mais que dit la science ?

Quel est le rationnel à l’utilisation des corps cétoniques dans le sport et plus spécifiquement dans le cyclisme ?

Pr Xavier Bigard

« Le glucose est le substrat préférentiellement utilisé quand il faut délivrer des efforts importants, ce qui est le cas en cyclisme où il y a presque toujours des variations de cadence et d’intensité. Or, les réserves du corps en glucose sont très limitées et l’apport en glucose l’est également (en raison de la capacité maximale d’absorption du glucose).

La crainte des sportifs est d’avoir une trop faible capacité en glucose pour être performant. Donc, toutes les stratégies nutritionnelles qui permettront d’économiser du glucose endogène sont intéressantes. Supplémenter en corps cétoniques, normalement fabriqués par le foie, permet d’apporter un autre substrat que le glucose, et d’augmenter l’utilisation des acides gras pour des puissances d’exercice moyennes pour lesquelles, sans les corps cétoniques, on utiliserait déjà les réserves en glucose », explique le Pr Xavier Bigard (nutritionniste sportif et directeur médical à l’UCI, Suisse) à Medscape édition française.

Aussi, autre effet positif, en utilisant moins de glucose, on produit moins d’acide lactique, à l’origine des crampes.

Du côté de la littérature scientifique, de nombreuses études [2,3,4,5,6,7,8,9]ont cherché à évaluer si les corps cétoniques permettaient d’améliorer les performances en conditions de compétition, chez des sujets régulièrement entrainés et de bon niveau.

Les résultats de ces études sont variables. L’intérêt des corps cétoniques sur les performances des sportifs ne fait donc pas consensus au sein de la communauté scientifique.

Xavier Bigard explique : « Les résultats de ces études sont controversés car il y a trois moyens d’augmenter la disponibilité des corps cétoniques dans l’organisme, le jeûne (de 24h), l’apport de corps cétoniques sous forme de sels et l’apport de corps cétoniques sous forme d’esters. Or, ces trois modes donnent des résultats différents ».

« Pour ce qui est des apports par le jeûne, ils produisent trop peu de corps cétoniques ce qui ne permet pas d’améliorer les performances. Concernant les sels de corps cétoniques, avec lesquels la majorité des études ont été réalisées parce qu’il s’agit des formes les plus diffusées et les moins onéreuses, là encore, la concentration circulante de corps cétoniques augmente de manière très faible et il n’y a pas non plus d’amélioration des performances. En revanche, depuis peu, sont développés des esters de corps cétoniques qui valent beaucoup plus cher, sont bien moins diffusés mais qui sont peut-être plus efficaces car ils permettent d’augmenter de manière beaucoup plus franche le taux de corps cétoniques dans le sang [8]. »

Outre leur efficacité sur les performances sportives, en termes d’effets secondaires, Xavier Bigard n’a pas connaissance qu’une quelconque toxicité ait été rapportée à ce jour avec « ces composés naturels ».

La position de l’AMA 

Pour l'AMA, les cétones ne sont pas du dopage mais, elles font partie d'une alimentation équilibrée, aux côtés des lipides, des glucides et des protéines. A la différence près que les protéines sont beaucoup plus faciles à obtenir et coûtent beaucoup moins cher. Par dose (25 ml), les produits à base de gels cétoniques coûtent environ 30 euros. A noter que l'expédition vers l'Europe ne s'effectue qu'à partir d'une boîte de 36 doses.

Interrogé sur le fait que l’AMA puisse éventuellement interdire l’utilisation des boissons à base de corps cétoniques, Xavier Bigard y croit peu. « Nous sommes attentifs à ce qui se pratique comme manipulations nutritionnelles, comme toujours, mais là, nous sommes dans le domaine du métabolisme énergétique et de la nutrition. Nous ne parlons pas de pharmacologie et de dopage. Aujourd’hui, on peut apporter aux régimes des coureurs certains acides aminés, certaines formes de glucides ou d’acides gras. Avec les cétones, nous restons dans le domaine de la nutrition ».

« Pour optimiser les performances, nous disposons de la pharmacologie qui est très largement prohibée, de la préparation physique et la préparation mentale, du pré-acclimatement et il y a la nutrition », conclut l’expert en nutrition.

Avec les cétones, nous restons dans le domaine de la nutrition Pr Xavier Bigard

 

Cétones : de la recherche militaire à la commercialisation aux Etats-Unis

Il y a près de 20 ans, les cétones ont été remarquées par l'armée américaine alors que l'institut de recherche militaire Darpa (Defense Advanced Research Projects Agency) était à la recherche d'une source d'énergie compacte, directe et légère qui ne se détériore pas dans des environnements chauds comme le désert.

Le Darpa a donc lancé un appel d'offres pour synthétiser les cétones et cet appel d'offres – d’une valeur de 10 millions de dollars – a été remporté par le professeur de biochimie Kieran Clarke de l'Université d'Oxford, chercheuse australienne de renom travaillant également à Harvard.

Clarke a réussi à produire des cétones exogènes et a commencé les tests. Non pas sur des militaires, car le Darpa a finalement abandonné le projet, mais sur des malades et des athlètes – une chercheuse de son laboratoire, ancienne sportive de haut niveau (rameuse), ayant immédiatement vu le potentiel pour les athlètes d'endurance.

Ce n’est que plusieurs années plus tard que les cétones ont été autorisées par la Food and Drug Administration (FDA) en tant qu'aliments et commercialisées pour la première fois à des non-initiés en 2018, uniquement aux États-Unis et en grandes quantités.

Ce n'est pas encore le cas en Europe, explique le Pr Clarke : « Elles sont produites en Grande-Bretagne puis exportées aux Etats-Unis, et de là, elles sont distribuées. En Europe, obtenir l'approbation de l'EFSA (l'autorité européenne de sécurité des aliments) peut prendre des années. »

Les cétones comme médicaments ?

Les cétones pourraient s'avérer utiles en médecine. Des recherches montrent que les cétones pourraient aider dans la lutte contre l'obésité, qu’elles limitent les symptômes de la maladie de Parkinson et de la maladie d’Alzeihmer. Elles ont également montré des résultats prometteurs dans la recherche sur le diabète et le cancer.

 

Adaptation de l’article « Al vier etappezeges in de Tour voor Jumbo-Visma, maar ploeg in opspraak voor gebruik ketonen » sur MediQuality.

 

 

 

 

 

Commenter

3090D553-9492-4563-8681-AD288FA52ACE
Les commentaires peuvent être sujets à modération. Veuillez consulter les Conditions d'utilisation du forum.

Traitement....