Des modifications du microbiote intestinal associées aux symptômes de la fibromyalgie

Vincent Richeux, avec Deborah Brauser

Auteurs et déclarations

25 juillet 2019

Montréal, Canada -- Selon des travaux canadiens, les patients atteints de fibromyalgie présentent des variations spécifiques dans la population bactérienne de leur microbiote intestinal [1]. Reste à savoir s’il s’agit d’une cause ou d’une conséquence de la maladie. En attendant, ces variations, qui concernent une vingtaine d’espèces bactériennes, pourraient servir de marqueurs de diagnostic.

« Nous avons constaté que la fibromyalgie et ses symptômes – douleurs, fatigue et troubles cognitifs – étaient, de tous les facteurs agissant sur le microbiome des personnes atteintes, ceux dont l’effet est le plus marqué », a commenté le principal auteur de l’étude, le Dr Amir Minerbi (Centre universitaire de santé McGill, Montréal, Canada). « Notre ordinateur a pu diagnostiquer la fibromyalgie à partir de la seule composition du microbiome, avec un taux d’exactitude de 87 % » a-t-il ajouté.

De nouveaux biomarqueurs?

La fibromyalgie est un syndrome caractérisé par des douleurs chroniques diffuses, qui peuvent débuter dans le dos et le cou, avant de s’étendre dans le reste du corps. Elles s’accompagnent généralement d’une fatigue persistante, d’une perturbation du sommeil ou encore de troubles de la mémoire et de l’attention.

Il s’agit d’une maladie difficile à diagnostiquer, dont la prise en charge se limite au traitement symptomatique. En France, elle touche près de 2% de la population, en majorité des femmes. Si l’origine des troubles n’est pas clairement identifiée, plusieurs pistes ont été suggérées, dont celle d’un état inflammatoire survenant au niveau du système nerveux central.

La possible implication du microbiote intestinal, qui pourrait être à l’origine de cet état inflammatoire, a également été envisagée. Pour explorer cette voie, le Dr Minerbi et son équipe ont mené une étude comparant les microbiomes intestinaux de 77 femmes atteintes de fibromyalgie à ceux de 79 sujets contrôles en bonne santé.

En plus des analyses effectuées à partir d’échantillons de selles, mais aussi de sang, d’urine et de salive, les chercheurs ont interrogé les participantes, afin d’évaluer leur alimentation et les apports en nutriments. Ils ont également pris en compte certains facteurs pouvant modifier le microbiote, comme la pratique d’une d’activité physique.

Les résultats obtenus sur les échantillons à partir de méthodes d’amplification de l’ARN ribosomique (ARNr) et de séquençage du génome entier montrent des différences légères, mais significatives dans la composition du microbiome intestinal entre les deux groupes. Elles portent essentiellement sur 19 taxons bactériens.

F. prausnitzii peu présente

Parmi les espèces s’avérant les plus rares chez les femmes souffrant de fibromyalgie figure Faecalibacterium prausnitzii, une bactérie anaérobie connue pour ses propriétés anti-inflammatoires, dont la quasi absence a déjà été observée au niveau du microbiote de patients atteints de maladies inflammatoires chroniques de l’intestin (MICI).

Les bactéries Bacteroides uniformis et Prevotella copri étaient également moins nombreuses chez ces patientes, ce qui amène à reconsidérer l’hypothèse d’une origine rhumatologique pour expliquer la fibromyalgie, soulignent les auteurs. De précédentes études avaient, en effet, montré un lien entre des pathologies rhumatologiques et la présence accrue de ces bactéries au niveau intestinal.

A l’inverse, certaines espèces bactériennes sont plus abondantes chez les femmes atteintes de fibromyalgie. C’est le cas d’Intestinimonas butyriciproducens ou de Butyricoccus desmolans, des espèces qui produisent de d’acide butyrique, dont le taux sérique se retrouve naturellement plus élevé chez ces femmes, en comparaison avec le groupe contrôle.

A l’aide de techniques s’appuyant sur l’intelligence artificielle, les chercheurs ont pu effectuer une analyse multifactorielle poussée. Ils ont pu ainsi confirmer que les modifications observées dans le microbiome des patientes ne sont pas liées à des facteurs habituels impliqués, tels que l’alimentation, la prise de médicaments ou l’activité physique.

Diagnostic par ordinateur

Selon les chercheurs, la fibromyalgie et les douleurs associées sont les facteurs ayant le plus d’impact sur les populations bactériennes du microbiote. « Nous avons également observé qu’il existe une corrélation directe entre la gravité des symptômes et la présence ou l’absence plus marquée de certaines bactéries », ajoute le Dr Minerbi.

Pour le moment, il n’est pas possible de savoir si ces variations du microbiome ont un rôle dans le développement des symptômes de la fibromyalgie ou si elles sont une conséquence de la maladie. Elles pourraient toutefois servir de marqueurs de la maladie et être utiles pour améliorer le diagnostic.

« Notre ordinateur a pu diagnostiquer la fibromyalgie à partir de la seule composition du microbiome, avec un taux d’exactitude de 87 %. Nous entendons poursuivre nos travaux dans le but d’augmenter ce taux et, peut-être, de changer la donne en matière de diagnostic », a commenté l’un des auteurs de l’étude.

Cette étude ouvre aussi de nouvelles voies de recherche pour mieux comprendre la physiopathologie de la fibromyalgie, affiner le diagnostic et éventuellement envisager des modalités de traitements, visant à modifier le microbiote, indiquent les auteurs.

Favoriser fibres et polyphénols

Etant donné que la fibromyalgie est associée à divers symptômes, les chercheurs envisagent également de vérifier si le microbiome intestinal présente les mêmes variations lorsque surviennent d’autres types de douleurs chroniques, comme les lombalgies, les céphalées ou les douleurs neuropathiques.

Selon le Dr Robert Bonakdar, président de l’American Academy of Pain Management (AAPM), qui s’est exprimé pour Medscape édition internationale, « ces résultats pourraient expliquer pourquoi certaines approches nutritionnelles, comme l’apport en polyphénols via la consommation de fruits et légumes, peuvent améliorer les symptômes de la fibromyalgie ».

D’autres travaux avaient déjà montré un lien entre la modification des populations bactériennes de l’intestin et l’apparition de certaines douleurs d’origine inflammatoire, a-t-il rappelé. Déjà à l’essai dans le traitement des MICI, la transplantation fécale pourraient donc être envisagée, selon lui, pour traiter une fibromyalgie.

Le Dr Bonakdar estime que ces résultats rappellent qu’il faut « penser à l’intestin » en présence de douleurs chroniques réfractaires. En attendant d’avoir des solutions de traitement, le meilleur moyen de corriger les dysbioses reste, selon lui, de favoriser un régime riche en fibres et en polyphénols.

 

Commenter

3090D553-9492-4563-8681-AD288FA52ACE
Les commentaires peuvent être sujets à modération. Veuillez consulter les Conditions d'utilisation du forum.

Traitement....