Paludisme : les recommandations voyageurs 2019 mettent en garde contre l’utilisation de la phytothérapie par artemisia

Aude Lecrubier

3 juillet 2019

Saint-Maurice, France -- Comme chaque année, les recommandations sanitaires pour les voyageurs ont été publiées dans le Bulletin Epidémiologique Hebdomadaire (BEH)[] 1]. Dans cette édition, plusieurs nouveautés attirent l’attention, notamment une mise en garde concernant la prévention du paludisme.

 « L’utilisation de la plante entière Artemisia annua sous la forme de tisanes ou de gélules, dans la prévention ou le traitement du paludisme, fait l’objet d’une promotion croissante en France et en Afrique, relayée par des associations et les médias », constate Santé Publique France (SPF) qui précise que les consommateurs « croyant être sous une prophylaxie efficace sont à risque d’un retard de prise en charge et de paludisme grave ».

Dans un éditorial accompagnant les recommandations, Daniel Camus, membre de la Commission spécialisée Maladies infectieuses et maladies émergentes, président du groupe de travail, Haut Conseil de la santé publique et  Christian Chidiac, Président de la Commission spécialisée Maladies infectieuses et maladies émergentes, Haut Conseil de la santé publique indiquent « que sans tarder, des cas de paludisme ont été observés chez des voyageurs qui ont utilisé cette plante en guise de prophylaxie du paludisme. »

SPF rappelle que, « les associations médicamenteuses à base de dérivés synthétiques d’artémisine, recommandées et utilisées dans le traitement du paludisme, ont fait l’objet d’essais scientifiques, validant leur efficacité et leur sécurité d’emploi qui ont conduit à l’octroi d’une AMM européenne. »

Mais, qu’en revanche, les produits de phytothérapie n’ont pas fait la preuve de leur efficacité dans le cadre d’études cliniques méthodologiquement contrôlées et rigoureuses et leur innocuité n’est pas établie.

A ce jour, leur usage est interdit par l’OMS depuis 2012 (WHO Position Statement - June 2012); et ils n’ont pas d’autorisation de mise sur le marché en Europe ou aux USA.

En France, l’ANSM est intervenue à trois reprises, en 2015 et 2017, pour interdire la vente de produits à base d’Artemisia proposés sur Internet ou par l’intermédiaire d’associations et l’Académie Nationale de Médecine, dans son communiqué du 19 février 2019, a également mis en garde contre l’utilisation de cette phytothérapie.

Suivre les recommandations et informer les patients

Pour toutes ces raisons, SPF souhaite rappeler aux praticiens que seules les spécialités pharmaceutiques autorisées peuvent être utilisées dans la prévention ou le traitement du paludisme et qu’il est recommandé de se référer aux recommandations scientifiques existantes et régulièrement actualisées.

Sur le plan de la santé publique, SPF recommande aux médecins de signaler à l’ANSM et à leur ARS, les cas d’utilisation de l’Artemisia dans la prévention du paludisme dont ils ont connaissance et rappelle que les effets indésirables et les échecs de prophylaxie sont à déclarer au Centre régional de Pharmacovigilance.

Enfin, elle souligne combien, « il est important d’informer systématiquement les voyageurs sur les risques encourus lors de l’utilisation de ces produits pour la prévention ou le traitement du paludisme qui les expose à une perte de chance ».

A noter : les chercheurs impliqués dans les études sur le rapport bénéfice-risque de la phytothérapie par artémisia en Afrique [2,3], appellent eux aussi à la prudence. Le Dr Lucile Cornet-Vernet (orthodontiste, Paris), qui a récemment participé à deux études contrôlées, randomisées sur le sujet avec des résultats positifs, souligne que les travaux ont été menés, à visée humanitaire, dans des populations pauvres, « semi-immunisées, qui connaissaient le paludisme depuis leur naissance », ce qui n’a pas de rapport avec le patient français lambda.  (Voir la vidéo Paludisme et bilharziose : nouveaux résultats avec la phytothérapie à base d’armoise).

Schémas prophylactiques et tolérance

SPF rappelle que les schémas prophylactiques recommandés en fonction de la destination et de l’espèce plasmodiale sont :

-en priortité, dans le cadre de la prévention du paludisme à P. falciparum, l’association atovaquone-proguanil, la doxycycline et la méfloquine, avec une efficacité élevée et comparable.

En pratique, le choix entre eux dépend essentiellement de la tolérance (cf. encadré méfloquine ci-dessous), de la simplicité du schéma d’administration et des ressources financières des voyageurs ;

-l’association chloroquine-proguanil est réservée aux très rares situations où il y aurait une contre-indication aux trois principaux antipaludiques, en Afrique sub-saharienne uniquement, et en informant le voyageur d’une efficacité limitée ;

-la chloroquine doit être réservée aux rares indications de CPAP dans la zone Amérique tropicale/Caraïbes (absence de résistance).

En termes de tolérance, elle est globalement satisfaisante mais variable :

l’atovaquone-proguanil et la doxycycline apparaissent globalement mieux tolérés que la méfloquine, l’association chloroquine-proguanil et la chloroquine.

La tolérance de la méfloquine semble meilleure chez l’enfant que chez l’adulte, en l’absence de contre-indication.

Compte tenu du potentiel génotoxique de la chloroquine observé in vitro et in vivo (chez l’animal) et des données disponibles chez l’animal mettant en évidence une toxicité sur la reproduction, la chloroquine ne doit pas être utilisée chez la femme enceinte ou allaitante, sauf en l’absence d’alternative thérapeutique plus sûre.

Au final, quel que soit l’antipaludique choisi, « il ne peut être délivré que sur ordonnance et l’achat de molécules sur place ou par internet doit être proscrit. Aussi, les quantités prescrites doivent être suffisantes pour couvrir la durée du séjour en zone à risque, d’autant que, dans bon nombre de pays, les médicaments antipaludiques ne sont pas mis à disposition pour une chimioprophylaxie », stipulent les recommandations.

 

 

Paludisme : la situation reste critique

Santé Publique France rappelle qu’en 2017, le nombre de cas de paludisme dans le monde a été estimé à 219 millions. Les données concernant la période 2015-2017 ne montrent aucun progrès vers une diminution du nombre de cas de paludisme dans le monde alors que près de la moitié de la population mondiale est exposée au risque de contracter la maladie.

En France, en 2018, les cas de paludisme importés en métropole demeurent à un niveau élevé. Le nombre de cas de paludisme d’importation a été estimé à environ 5 280 pour l’ensemble de la France métropolitaine, stable par rapport à 2017. Les cas graves et les décès sont eux aussi stables. Concernant les victimes, les personnes d’origine africaine sont toujours très majoritaires avec une augmentation inquiétante des cas en provenance des Comores.

Le BEH précise que : « les cas de paludisme surviennent majoritairement chez une population de voyageurs qui ne respectent pas les recommandations de prévention antipaludique. Aucun cas avéré d’échec prophylactique n’a été déclaré au CNR du Paludisme en 2018. »

 

 

 

 

 

 

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