Grève des étudiants en médecine marocains : va-t-on vers une année blanche ?

Stéphanie Lavaud avec Dana Najjar

2 juillet 2019

Maroc – Au Maroc, le bras de fer entre les 20 000 étudiants en médecine et pharmacie en grève depuis 3 mois et le gouvernement se poursuit. La décision unanime des étudiants de boycotter les examens, soutenue les médecins des hôpitaux publics et leurs parents – qui ont eux-mêmes participés à des sit-in de protestation – pourrait mettre en péril cette année universitaire et compromettre l’arrivée d’une nouvelle génération de jeunes médecins dont le pays a besoin.

Mouvement inédit

Pour rappel, ce mouvement de protestation des étudiants en médecine, en pharmacie et en dentaire démarré en février 2019 avant de tourner à la grève le 25 mars. Mouvement inédit dans les annales du secteur de l'enseignement supérieur public, il est le résultat de la dégradation de la qualité de l'enseignement. Au cœur de ce conflit se trouve le refus de la privatisation de l'université et de l'hôpital public, en d'autres termes, les grévistes refusent l’accès des étudiants en médecine du privé aux concours d’internat et de résidanat dans les CHU publics.

Malgré les tentatives d’apaisement du ministre de la santé marocain affirmant que «les concours de résidant ne connaîtront aucun changement dans leur structure juridique » et s’engageant à «prendre toutes les mesures pour mettre à niveau et équiper les CHU publics et surtout ceux de Tanger et d’Agadir », la colère ne retombe pas chez les étudiants.

Bien que largement couvert par les médias régionaux, le sujet n’a pratiquement pas été relayé par les médias occidentaux. Un étudiant en médecine marocain de quatrième année a contacté nos confrères de Medscape Medical News via Instagram pour témoigner de la situation tout en demandant à rester anonyme pour des raisons de sécurité. Ses propos ont été rapportés par Dana Najjar, notre consoeur pour l’édition internationale de Medscape.

« Nous n'avions jamais imaginé que les manifestations dureraient aussi longtemps », a déclaré cet étudiant en médecine de quatrième année. « Nous attendions une réponse du gouvernement mais nous n'en avons pas eu. »

100% des 18 000 étudiants ont participé au boycott

A vrai dire, les tensions entre le ministère de l'Éducation et les étudiants des écoles publiques de médecine, de médecine dentaire et de pharmacie couvent depuis des années. Le fait de permettre à des étudiants d'écoles privées de partager les espaces de formations publics déjà surchargés a été considéré par beaucoup comme la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Tout comme la décision du gouvernement d’ajouter une sixième année au programme de formation dentaire.

La réunion entre les représentants des étudiants et le gouvernement s'est tenue en mai mais n'a pas abouti à un accord. Depuis lors, les étudiants des trois disciplines refusent d'assister aux cours et ont boycotté tous les examens, y compris les examens finaux. Selon les témoignages, près de 100% des 18 000 étudiants des trois facultés (médecine, médecine dentaire et pharmacie) ont participé au boycott.

Pomme de la discorde : il existe sept écoles de médecine publiques à travers le royaume et leur admission est très compétitive. Sans compter que les places dans les hôpitaux publics au moment du choix de l’internat sont très limitées. La concurrence accrue des élèves des écoles privées qui se disputent les mêmes postes est vue comme injuste et comme une contrainte supplémentaire pour un système déjà dysfonctionnel.
Les écoles privées de médecine, de médecine dentaire et de pharmacie sont un phénomène relativement nouveau au Maroc et y être accepté est moins compliqué que dans leurs équivalents publics : « Pour démarrer votre carrière d'étudiant en médecine [privé], vous avez juste besoin d'argent » a expliqué à Medscape Medical News, Aladin Lijassi, étudiant en pharmacie, qui a suivi sa formation au Maroc. « Le gouvernement n'a pas les moyens nécessaires pour construire des hôpitaux ou des cliniques privés, il autorise donc les étudiants en médecine privés à utiliser des ressources publiques », a-t-il ajouté.

Menaces

La réponse du gouvernement aux manifestations aurait été de sévir contre les étudiants et leurs parents – qui ont largement soutenus leurs enfants. « A la Confération nationale des étudiants en médecine (CNEM), nous avons reçu une dizaine d’appels d’étudiants de Rabat, Oujda et Marrakech. Ils affirment avoir été avisés par la direction de la cité universitaire où ils résident d’un risque de renvoi de la résidence s’ils ne se présentent pas à l’examen et qu’ils ne seront pas autorisés non plus à se réinscrire pour l’année prochaine », regrette Ayoub Aboubiji, étudiant en 7ème année de médecine (CNEM), interrogé par le HuffPostMagreb.

Après les menaces, le gouvernement a, ces jours derniers, tenté, tour à tour, via ses différents représentants de raisonner les étudiants en médecine afin de désamorcer la crise tout en rappelant qu’il n’était pas question de céder aux revendications des étudiants en médecine. Evoquant les étudiants issus des établissements privés, le secrétaire d’État chargé de l’Enseignement supérieur, Khalid Samadi a ainsi déclaré, selon le huffpostmaghreb : « Leurs diplômes portent aussi la signature du président de l’Université Mohammed V et de Hassan II. On ne peut pas leur refuser le droit constitutionnel à l’équité: passer comme les autres le concours de résidanat. C’est un principe de base! ». Pour ce dernier, le gouvernement a aussi démontré son engagement à résoudre le conflit et à répondre à 14 revendications sur un total de 16. 

Les médecins s’impliquent

Les médecins ne sont pas à l'abri non plus : trois professeurs de médecine ont été suspendus pour avoir exprimé leur solidarité avec le boycott, donnant naissance au hashtag #DoctorsUnderOppression, très en vogue sur le Twitter marocain.

Tous ces mouvements de protestation témoignent d’un malaise profond dans le service public de la santé puisqu’en avril de cette année, 305 professeurs ont annoncé leur démission collective pour dénoncer « la situation catastrophique » du secteur hospitalier et des conditions dégradées notamment par le manque de moyens humains.

Pas décidé à céder

Le gouvernement a prévu des examens finaux de rattrapage en juillet, mais les étudiants sont résolus à ne pas y participer. « C'est triste de voir une grève des futurs médecins durer trois mois et être prise à la légère », a déclaré l'étudiant en médecine de quatrième année à Medscape Medical News. « Nous sommes fatigués et épuisés mentalement, mais nous ne céderons pas. »

Ce bras de fer entre étudiants et gouvernement ne va assurément pas contribuer à faire grandir le nombre de médecins et d’hôpitaux universitaires dont a besoin le Maroc pour répondre aux normes internationales de santé, voire aux objectifs fixés par son propre gouvernement pour 2025.

« J'espère que les choses vont se résoudre », a déclaré Lijassi. « Nous sommes inquiets pour la génération à venir. »

 

Crédit photos : Twitter #DoctorsUnderOppression

 

La version originale de l’article a été publiée sur Medscape Medical News le 26 juin 2019. Adaptée, complétée et traduite par Stéphanie Lavaud pour Medscape Edition Française.

 

 

 

 

 

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