Enquête : le MG face au patient souffrant d’un trouble bipolaire

Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

28 mai 2019

France Quelles sont les actions prioritaires à mener pour améliorer la prise en charge des personnes vivant avec un trouble bipolaire ? Pour le savoir, la Fondation FondaMental, l’association Argos 2001 et le Collège de médecine Générale ont réalisé une enquête inédite auprès des Français et de médecins généralistes sur la perception, la connaissance et la prise en charge des troubles bipolaires.

Si le sondage a confirmé que le lien entre troubles bipolaires et maladies cardiovasculaires reste très méconnu, il a fait apparaitre d’autres points, plus positifs, comme le fait que les Français et les médecins généralistes connaissent, eux, de mieux en mieux ce trouble.

L’enquête révèle aussi que les MG sont aussi très volontaires pour assurer le suivi – parfois difficile – des patients souffrant de trouble bipolaire, mais qu’ils ne connaissent toujours bien les dispositifs qui leur permettrait d’être rémunérés à leur juste valeur pour des consultations qui demandent du temps.

En revanche, les médecins généralistes regrettent le manque de coordination avec les psychiatres concernant la prise en charge de ces patients.

Quelques chiffres sur les troubles bipolaires  :

  • 650 000 à 1,6 million de personnes sont atteintes de troubles bipolaires en France;

  • 25 à 60 % feront au moins une tentative de suicide dans leur vie et parmi eux, 4 à 19 % en décèderont;

  • 15-25 ans, c'est l'âge du pic d'apparition des troubles bipolaires;

  • 10 ans de retard entre un 1er épisode et la mise en place d'un traitement régulateur de l'humeur

  • 1 patient sur 2 rencontre des difficultés à suivre régulièrement son traitement.

Une bonne connaissance des signaux d’alerte

L’enquête réalisée par Odoxa auprès de 1 000 Français et 154 médecins généralistes confirme que le lien entre troubles bipolaires et maladies cardiovasculaires reste très méconnu des médecins généralistes puisque 68% l’ignorent (et 79% des Français). « Ces résultats sont très préoccupants, a commenté le Pr Marion Leboyer, directrice de la Fondation FondaMental, d’autant que le risque cardiovasculaire est accru chez ces patients. Au sein de la Fondation FondaMental, nous avons montré que la prévalence du syndrome métabolique est deux fois plus importante chez les patients qu’en population générale ».

Outre ce point précis, et c’est là, en revanche, un point très positif, les médecins généralistes connaissent bien la maladie. Face à un patient présentant des signaux d’alerte évoquant un trouble bipolaire, ils sont nombreux à évoquer ce diagnostic. Selon l’enquête Odoxa, la suspicion d’un trouble bipolaire est envisagée par les praticiens à 91% devant des éléments évocateurs d’une crise maniaque, à 84% face à un épisode dépressif récidivant et à 81% dans le cas d’antécédents familiaux. « Il y avait dans l’enquête des questions sur les signes d’appel et la prise en charge et il semble effectivement y avoir une bonne connaissance de la maladie chez les médecins généralistes et qui, de plus, a progressé au cours des dernières années » a confirmé le Pr Frédéric Urbain du Collège de médecine Générale auprès de Medscape édition française.

« Insatisfaits » de leurs relations avec les psychiatres

Devant des signes évocateurs d’un trouble bipolaire, 70% des médecins généralistes mettent en place un suivi conjoint avec un psychiatre. Pourtant, près de la moitié d’entre eux se déclarent « insatisfaits » de leurs relations avec ces spécialistes. « Cette notion n’est pas propre au trouble bipolaire, mais à la psychiatrie en général », commente le Pr Urbain, qui, pour y remédier, prône la mise en place de dispositifs de soins partagés.  « Les médecins généralistes regrettent particulièrement le manque de fluidité et de continuité dans la prise en charge des patients, une segmentation des soins susceptible d’être préjudiciable aux patients. D’où l’intérêt des réseaux de santé territoriaux, comme le réseau de promotion de santé mentale en Yvelines Sud afin d’obtenir pour un patient, une réponse rapide à une question de diagnostic et/ou de prise en charge médicale. Ce type de dispositif améliore la qualité des relations en permettant une meilleure prise en compte des compétences respectives des différentes spécialités» ajoute le Pr Urbain.

Une attention au risque suicidaire mais méconnaissance des risques CV

En soins courants, face à un patient atteint de troubles bipolaires, l’enquête montre que 86% des médecins généralistes déclarent porter une attention prioritaire à l’observance des traitements, devant le risque suicidaire (77%), les éléments cliniques rapportés par les proches (53%) et les effets indésirables des traitements (47%). Mais là encore, comme en écho à la méconnaissance des risques CV, seuls 14% d’entre eux citent le suivi des constantes métaboliques (glycémie, tension…) comme un paramètre d’attention et prennent davantage en compte les comorbidités somatiques chez les patients bipolaires que chez les autres patients.

En termes de suivi, l’enquête révèle que 90% des médecins généralistes trouvent les patients bipolaires difficiles à soigner, 86% leur consacrent plus de temps qu’aux autres patients et 77% ne demandent aucune compensation financière pour ces dépassements. « Les médecins généralistes acceptent la surcharge de travail occasionnée par le suivi de patients bipolaires sans rechercher de compensation financière, commente Pr Frédéric Urbain. Cependant, deux dispositifs méritent d’être connus et peuvent être utilisés dans ce cas précis. D’une part, la cotation ALQP003 qui permet d’utiliser une échelle de mesure de la dépression (au tarif de 69,12 €) et de la répéter plusieurs fois, si nécessaire. D’une part, les consultations dédiées. Lorsque le patient a une pathologie, comme le trouble bipolaire, où il y a plusieurs champs à explorer avec une prise en charge à la fois somatique et psychique plus lourde que la moyenne, l’idée est de ne pas tout prendre en charge sur un seul acte mais d’étaler sur plusieurs. En accord avec le patient, on programme de se revoir en consultation pour se consacrer à un thème donné, comme par exemple, le risque cardiovasculaire, le tabagisme....Cela permet de segmenter et c’est d’ailleurs tout-à-fait en accord avec la nature de notre profession de prendre en charge sur le long terme. C’est ce que beaucoup de médecins font d’ailleurs spontanément ».

Réticence des Français à évoquer leurs difficultés psychologiques

Frein potentiel au repérage précoce des troubles bipolaires révélé par l’enquête Odoxa : la réticence des Français à évoquer leurs difficultés psychologiques, et plus encore quand ils sont jeunes : 53% des Français, parmi lesquels 60% des 18-24 ans et 64% des 25-34 ans, déclarent ne pas s’ouvrir facilement sur leur état psychologique à leur médecin généraliste. « Il est dommage que la moitié de la population, et en particulier les jeunes, ne s’imaginent pas qu’il est pertinent de parler de ses problèmes psychologiques à un médecin généraliste, réagit le Pr Frédéric Urbain. Cette attitude peut s’expliquer par la stigmatisation de la maladie mentale contre laquelle il faut lutter car elle constitue pour toutes les personnes concernées une "double peine". »

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