Mauvaise hygiène dentaire dans l’enfance, un facteur de risque d’athérosclérose à l’âge adulte

Stéphanie Lavaud, Steve Stiles

6 mai 2019

Helsinki, Finlande — Une étude de cohorte finlandaise montre un lien entre les infections bucco-dentaires de l’enfant et l’importance de l’athérosclérose carotidienne à l’âge adulte. Ici, le fait de présenter des signes d'infections buccales, comme des caries et des saignements gingivaux, dans l’enfance est significativement associée de manière significative à l’épaisseur de l'intima-média (IMT) carotidienne mesurée plus de 27 ans plus tard.

Si le lien entre maladies parodontales et pathologies vasculaires est connu, « l’observation d’un tel lien est nouvelle car il n’y avait jamais eu d’études de suivi à la recherche d’un lien entre infections orales de l’enfance et risque de maladies cardiovasculaires » a commenté Pirkko Pussinen (Université d’Helsinki) dans un article publié le 26 avril dans le JAMA Network Open [1].

Suivi de 27 années chez 755 participants

La parodontite, par exemple, a été directement associée au risque d'infarctus du myocarde (IM), de maladie coronarienne en général et d'accident vasculaire cérébral, et peut favoriser la perte de dents, elle-même associée aux maladies cardiovasculaires dans les études épidémiologiques, a commenté Pirkko J. Pussinen auprès de nos confrères de Medscape US. « Mais toutes ces études ont été réalisées sur des populations adultes. Il s'agit de la première étude sur les enfants. Elle souligne l'importance de maintenir une bonne santé bucco-dentaire dès l'enfance », a-t-il ajouté.

L’analyse menée par Pirkko J. Pussinen et coll. est basée sur une étude prospective de cohorte initiée en 1980, la Cardiovascular Risk in Young Finns Study, qui s’intéresse au risque cardiovasculaire chez les jeunes finlandais.

En 1980, au démarrage de la cohorte, 755 participants, dont 51% de femmes, ont bénéficié d’un examen bucco-dentaire à l'âge de 6, 9 ou 12 ans (moyenne: 8 ans). Le suivi s’est terminé en 2007. Les participants étaient alors âgés de 33, 36, et 39 ans et ont eu une mesure de l’intima-média par doppler, rapportent Pussinen et ses collègues.

Au cours de ce suivi de 27ans, les facteurs de risque cardiovasculaires ont été mesurés à différentes périodes. Et une exposition cumulée à ces facteurs de risque a été calculée dans l’enfance et à l’âge adulte. Les signes d’infection et d’inflammation buccales se sont appuyées sur 4 critères : l’évaluation du saignement (perte d’attache de la dent), de la profondeur des poches parodontales, des caries dentaires et des plombages dentaires.

Lors de l’évaluation initiale, 5,6% des enfants participants à la cohorte présentaient l’un des quatre marqueurs d’infection buccale, 17,4% en avait deux, 38,3% en avait trois et 34,1% présentaient les quatre signes. Seuls 4,5% des enfants étaient exempts de signes d’infection ou d’inflammation. Il n'y avait pas de différence significative entre les garçons et les filles. La plupart des enfants (688 [91,2%]) ont dit se brosser les dents quotidiennement, à l’exception d’un petit pourcentage de garçons et de filles (12,2% vs 5,6%; P < 0,001).

Des différences en fonction de l’inflammation/infection bucco-dentaire

La pression artérielle systolique et diastolique, de même que les valeurs d’IMC, différaient significativement entre les groupes : les participants qui ne présentaient pas de signes d’infections orales ont eu les valeurs les plus basses pendant tout le suivi. Les mêmes tendances ont été observées pour le cholestérol HDL et les concentrations plasmatiques en glucose : ceux qui n’avaient aucun signe d’infection bucco-dentaire présentaient globalement les taux de cholestérol HDL les plus élevés et les concentrations en glucose les plus basses.

Les marqueurs de risque cardiovasculaire (pressions systoliques et diastoliques, IMC, glycémie, triglycérides, cholestérol LDL et HDL) ont été évalués à cinq reprises. Il apparait que le nombre moyen de facteurs de risque augmente avec le nombre d’infections orales à l’âge adulte, passant de 4,9 en l’absence de signes bucco-dentaires à 6,1 pour quatre signes (p = 0,04). La relation est encore plus marquée quand on prend en compte les infections dans l’enfance. Le nombre moyen de facteurs de risque passe de 5,31 en l’absence de signes bucco-dentaires à 7,2 quand les quatre critères sont présents (P = 0,008).

L'athérosclérose subclinique telle que définie par l’épaisseur intima-média carotidienne a été évaluée à deux reprises, en 2001 et en 2007. Là encore, les mesures ont différé significativement entre les groupes, sur la base des infections orales, avec les valeurs les plus basses chez ceux qui ne présentaient aucun signe.

Le risque relatif (RR) d’augmentation de l’intima-média carotidienne était de 1,87 (IC95% : 1,25 – 2,79) en présence de l’un des quatre signes d’infection buccale chez l’enfant, après ajustement sur les marqueurs de risque CV. Ce RR était de 1,95 (IC à 95%, 1,28 - 3,00) en présence des quatre critères d’infection bucco-dentaire.

Importance de l'hygiène buccale

L’étude de cohorte finlandaise montre donc un lien entre les infections bucco-dentaires de l’enfance et l’importance de l’athérosclérose carotidienne à l’âge adulte.

« Les infections bucco-dentaires restent un facteur de risque indépendant d’épaississement de l’intima-média carotidienne, un marqueur de l'athérosclérose subclinique considérée comme un marqueur indirect de la coronaropathie, après ajustement en fonction de l'exposition à vie à un ensemble de marqueurs de risque CV standards », écrivent les auteurs de l'analyse, dirigée par Pirkko J. Pussinen.

À en juger par les données actuelles, il serait déraisonnable de conclure que de telles infections peuvent être responsables d’une maladie cardiovasculaire chez l'adulte ou que leur prévention pourrait réduire le risque de CV. Mais cela concorderait avec les nombreuses données d'observation et épidémiologiques relatives à une association entre l'hygiène buccale et le risque de maladie cardiovasculaire.

Hypothèses

Un éditorial qui accompagne l’article propose plusieurs explications possibles pour les associations entre la santé bucco-dentaire de l'enfance et l’épaisseur intima-média des carotides à l'âge adulte observées dans ce travail [2]. La première serait que « les personnes dont la santé bucco-dentaire est mauvaise pendant l'enfance aient également une santé buccodentaire médiocre à l'âge adulte », sachant que « les preuves s’accumulent montrant que la maladie parodontale chez l'adulte est un facteur favorisant l'athérogenèse et le risque CV ». Difficile cependant de tester l’hypothèse dans un essai randomisé, la question reste donc « non résolue », observent les éditorialistes Anwar T. Merchant (Université de Caroline du Sud, Columbia) et Salim S. Virani (Ecole de médecine Baylor, Houston).

La deuxième hypothèse est qu’une mauvaise hygiène bucco-dentaire n’ait pas d’effet causal sur les pathologies CV mais que l’une et l’autre, « mauvaise santé cardiovasculaire et mauvaise santé buccale partagent des facteurs de risque communs, tels que le tabagisme, une mauvaise alimentation, une inactivité physique ou des facteurs génétiques inconnus prédisposant les individus à une réponse hyper-inflammatoire ». Ces biais sont, semble-t-il, bien contrôlés dans l’étude, d'après les éditorialistes, et rendent l’hypothèse improbable.

La troisième serait que l’association positive soit due à un biais de sélection secondaire à une perte de suivi, mais là encore, l’explication est peu probable.

A suivre

« Les résultats de l'étude observationnelle réalisée par Pussinen suggèrent que les infections de la cavité buccale par les enfants pourraient accroître le risque de MCV à l'âge adulte » écrivent les éditorialistes. « Même si la question de la causalité reste sans réponse, l'article de Pussinen et son équipe souligne l'idée que faire une distinction entre santé bucco-dentaire et santé systémique serait quelque peu artificielle. Les maladies cardiovasculaires et les maladies parodontales partagent des facteurs de risque communs, et le contrôle de ces facteurs de risque pourrait améliorer la santé globale. Par exemple, si les dentistes encourageaient leurs patients à cesser de fumer et à consulter leur médecin généraliste, tandis que les généralistes encouragent leurs patients à maintenir une bonne santé bucco-dentaire et à rendre visite à leur dentiste régulièrement, l’avantage, au bout du compte, serait une meilleure santé dentaire et cardiovasculaire ».

La cohorte, âgée de 45 à 50 ans, continue à être suivie, a déclaré Pussinen, « à l’avenir, nous en saurons donc plus » sur la relation entre leur TMI carotidienne et le développement de la maladie cardiovasculaire.

 

Pirrko Pussinen n'a signalé aucun lien d’intérêt pertinent. Les liens d’intérêt des autres auteurs sont dans l’article. Merchant et Virani n'ont signalé aucun lien d’intérêt pertinent.

 

 

 

 

 

 

 

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