Rougeole : le point sur la situation en France avec le Dr Denise Antona

Marine Cygler

Auteurs et déclarations

2 mai 2019

Dr Denise Antona

Saint-Maurice, France -- La rougeole est une préoccupation partout dans le monde. Sa recrudescence aux Etats-Unis fait l’objet d’une couverture médiatique importante révélatrice de l’inquiétude des autorités américaines. En France, si le nombre de cas est bien moins élevé que l’année dernière à en croire Santé Publique France, la maladie est toujours présente sur tout le territoire [1]. Pour protéger les plus fragiles, les médecins ont un double rôle : veiller à ce que la deuxième dose du ROR soit bien administrée et prévenir les autorités en cas de suspicion de la maladie chez un patient.

Interrogée par Medscape édition française, la Dr Denise Antona, épidémiologiste à la direction des maladies infectieuses de Santé publique France, fait le point sur la situation vis-à-vis de la rougeole en France. La spécialiste rappelle l’importance de la vaccination contre cette maladie et incite les médecins à signaler les cas – un point déterminant pour permettre à l’ARS de déceler rapidement des personnes à risque, des cas groupés ou identifier une chaîne de transmission.

Medscape édition française : Quelle est la situation de la France vis-à-vis de la rougeole ?

Dr Denise Antona : Actuellement, il n’y a pas d’importants foyers de rougeole comparé à l’année dernière au cours de laquelle la région de la Nouvelle Aquitaine avait été particulièrement touchée. Le virus circule de façon diffuse dans toute la France, toujours un peu plus dans la moitié Sud en raison d’une moins bonne couverture vaccinale de la population.

 
On compte chaque année 800 000 nouveau-nés qui ne sont vaccinés qu’à partir de l’âge de 12 mois. Dr Denise Antona
 

Depuis le 1er janvier 2019, il y a eu 780 cas déclarés [1], contre 1994 cas sur la même période en 2018. Malgré un nombre de cas moins élevé, nous ne sommes pas tranquilles car la circulation du virus reste très importante : 73 départements ont déclaré au moins un cas au cours de la période. On dit que le pays est toujours endémique pour la rougeole.

Pour pouvoir parler d’une élimination de la maladie, il faudrait qu’il y ait, sur une année, moins de 68 cas sur le territoire, soit moins de 35 déclarés en tenant compte du problème de la sous-déclaration des cas. Atteindre cet objectif d’élimination suppose d’avoir une couverture vaccinale à 95% chez les enfants et que moins de 5% de la population adulte soit susceptible d’attraper la rougeole. Or, la dernière enquête de séroprévalence que nous avons réalisée chez les jeunes adultes démontre qu’on reste au-dessus du seuil qui permettrait l’élimination de la maladie, puisque 9% de cette population est à risque d’attraper la maladie [2].

Comment expliquez-vous cette recrudescence alors que la France était proche de l’élimination du virus de la rougeole dans les années 2005 ?

Dr Antona :  En 2006 et 2007, on pensait être proche de l’élimination car on comptabilisait alors moins de 100 cas par an.  Mais nous étions en fait dans une période de « lune de miel », au cours de laquelle le virus a moins circulé, précédant la grosse épidémie de 2008-2011. Mais au fil du temps, si la vaccination reste insuffisante, le nombre de personnes susceptibles d’attraper la rougeole augmente. On compte chaque année 800 000 nouveau-nés qui ne sont vaccinés qu’à partir de l’âge de 12 mois. Or de plus, avec une couverture vaccinale (2 doses actuellement) de 80% à 24 mois, 1/5 d’entre eux restent non protégés si un rattrapage vaccinal n’est pas effectif, venant ainsi augmenter le réservoir de sujets susceptibles d’attraper la maladie et permettant la circulation du virus dans la population. Cela explique comment, en peu d’années, l’accumulation de poches de populations susceptibles suffisamment nombreuses créé les conditions qui rendent possibles les vagues épidémiques que l’on observe de façon cyclique, la dernière datant de 2018 [3]

 
Cette étude montre aussi qu’il existe une sous-notification de la rougeole, maladie pourtant redevenue à déclaration obligatoire depuis 2005. Dr Denise Antona
 

Vous avez réalisé une étude sur la séroprévalence de la rougeole chez les jeunes Français. Quels en sont les principaux enseignements ?

Dr Antona : Les résultats de l’enquête de séroprévalence (parus en mars dans Epidemiology and Infection) réalisée chez de jeunes adultes de 18 à 32 ans, ont permis de montrer que le rattrapage vaccinal dans ces populations ciblées était insuffisamment réalisé [2]. Or, depuis 2011, la vaccination avec deux doses de vaccin ROR est recommandée pour toutes les personnes âgées de plus d’un an et nées après 1980. Cette étude montre aussi qu’il existe une sous-notification de la rougeole, maladie pourtant redevenue à déclaration obligatoire depuis 2005. On a pu estimer qu’il y a probablement deux fois plus de cas que ceux en effet déclarés. Or, pour avoir une politique de santé efficace, la mobilisation de tous les acteurs est importante, le premier maillon étant le médecin qui voit un patient suspect d’être un cas de rougeole.

Pour déclarer ces cas de rougeole, il suffit de remplir la fiche de notification spécifique puis de la faxer à l’Agence Régionale de Santé (ARS), voire de téléphoner directement à l’ARS. Le mieux est de faire cette déclaration au plus près de la consultation pour que la prise en charge se fasse au plus vite. Le signalement est déterminant pour permettre à l’ARS de déceler rapidement des personnes à risque, des cas groupés ou identifier une chaîne de transmission. Ne pas réaliser cette déclaration obligatoire est préjudiciable pour la population.

Quelle est la conduite à tenir d’un médecin de ville devant un cas suspect de rougeole ?

Dr Antona : Face à un cas suspect de rougeole, étant donné la contagiosité de la maladie, il faut agir rapidement. D’abord, l’interrogatoire du patient permet de vérifier si une personne à risque (bébé de moins d’un an, femme enceinte, personne immunodéprimée) a été exposée. Si c’est le cas, sans attendre le résultat du prélèvement biologique, il faut que les personnes vulnérables soient vues en consultation ou à l’hôpital rapidement. Pour ces cas auxquels la vaccination ne peut pas toujours être proposée, il y a la possibilité d’administration d’immunoglobulines dans un délai de six jours après la contamination (perfusion IV lente, en milieu hospitalier). Pour les autres personnes non à jour de leur vaccination et qui ont été en contact avec le malade, la vaccination doit être proposée, si possible dans un délai de trois jours après le contact.

 
Il faut insister, encore et encore, sur le fait que se vacciner contre la rougeole permet de se protéger soi-même, mais est aussi un geste altruiste. Dr Denise Antona
 

En février dernier, une famille française a introduit le virus au Costa Rica. Or le virus y était éliminé depuis 2006. Que retenir de cet exemple concret ?

Dr Antona : Au cours de cet épisode, l’enfant, non vacciné, est parti en vacances avec sa famille alors qu’il était en incubation de la maladie (des cas s’étaient déclarés dans son école et l’ARS n’avait pas été prévenue), et il a déclaré la maladie au Costa Rica, important le virus dans ce pays indemne de cas depuis 2006. Les autorités sanitaires du Costa Rica ont donc gardé en quarantaine à l’hôpital toute la famille pendant une semaine, et procédé à la vaccination de plus d’une centaine de personnes autour de ce cas, afin d’éviter tout risque d’installation d’une chaîne de transmission du virus.

Il faut souligner aussi que l’introduction du virus dans des pays où les infrastructures de soin sont très insuffisantes, et où la maladie est un tueur, est très grave. Ainsi en Afrique, par exemple, la mortalité peut atteindre 10% des cas (contre 1 cas pour 1000 dans les pays industrialisés). C’est un vrai problème de mise en danger de la vie d’autrui. En France, cette mise en danger existe aussi puisqu’il s’agit, en se vaccinant, de protéger les personnes les plus vulnérables vis-à-vis de cette infection : les nourrissons qui ne sont pas encore vaccinés et des personnes qui ne peuvent pas être vaccinées, à savoir les femmes enceintes et les personnes présentant une immunodépression acquise ou innée. Sur les 24 décès survenus en France depuis 2008 à cause de la rougeole, parmi les 17 personnes pour lesquelles les antécédents médicaux nous étaient connus, 11 étaient immunodéprimées et ne pouvaient être protégées que si leur entourage était lui-même protégé contre la maladie. Ces décès étaient tous évitables, ils ont concerné des jeunes âgés de 10 à 32 ans : à ces âges-là, vous avez normalement un autre avenir que de mourir de la rougeole. Il faut insister, encore et encore, sur le fait que se vacciner contre la rougeole permet de se protéger soi-même, mais est aussi un geste altruiste.

 

Commenter

3090D553-9492-4563-8681-AD288FA52ACE
Les commentaires peuvent être sujets à modération. Veuillez consulter les Conditions d'utilisation du forum.

Traitement....