Violences sexuelles à l'hôpital : des chiffres édifiants

Philippe Anaton

19 avril 2019

France -- Se dirige-t-on vers la fin de l'omerta en matière de violences sexuelles en milieu hospitalier ? Coup sur coup deux publications lèvent le voile sur ce mal endémique.

Tout d'abord une thèse du Dr Line Zou Al Guyna intitulée "Violences sexuelles au cours des études de médecine : enquête de prévalence chez les externes d'Ile-de-France", publiée en mars [1] dont les résultats sont édifiants. Ils révèlent que près de 30% de l'ensemble des externes franciliens ont vécu au moins une situation de violence sexuelle. Une prévalence des violences qui s’élève à 45 % pour les carabins en fin de second cycle de médecine (sixième année) dont 62% d’étudiantes.

Ces données alarmantes, font écho à la parution d’un livre de témoignages bouleversants recueillis par la journaliste Cécile Andrzejewski. Dans « Sous la blouse »[2], plusieurs professionnelles de santé témoignent des violences sexuelles dont elles ont été victimes à l’hôpital et de l’impunité dont ont bénéficié leurs agresseurs.

La violence sexuelle est très fréquente

Dans sa thèse, le Dr Zou Al Guyna a étudié les violences sexuelles chez l'ensemble des étudiants en médecine inscrit.e.s en 3e année du diplôme de formation générale en sciences médicales (DGSM3) et au diplôme de formation approfondie en sciences médicales (DFASM1, DFASM2 et DFASM3) dans les sept facultés de médecine d'Ile-de-France au cours de l'année universitaire 2017-2018 soit un total de 7368 étudiant.e.s. L'étude était articulée autour de quatre parties : les caractéristiques démographiques, la présentation de vignettes dessinées représentant des cas de violence sexuelle, des questions sur l'ensemble de ces vignettes, et des questions sur la formation reçue en matière de violence sexuelle.

Sur 2208 réponses, 29,8% des externes disent avoir vécu au moins une situation de violence sexuelle : drague (7,8%), harcèlement au staff (8,6%), agression au bloc (11,6%), harcèlement au poste de soins (21,7%).

Dans le détail, 25,2% des externes déclaraient avoir vécu au moins une situation de harcèlement sexuel et 11,6% une situation d'agression sexuelle.

Une prévalence des violences qui augmente à 45,1 % pour les carabins en fin de second cycle de médecine (sixième année) dont 61,9 % de femmes.

25,2% des externes déclaraient avoir vécu au moins une situation de harcèlement sexuel et 11,6% une situation d'agression sexuelle.

Un humour destructeur

Pour le Dr Zou Al Guyna, cette étude a permis de caractériser un type de harcèlement fréquent parmi les étudiants en médecine : un harcèlement du quotidien, répétitif, basé sur des remarques sexistes à prétention humoristique, très fréquent et banalisé par une grande partie des étudiants. « Le caractère humoristique revendiqué plus ou moins explicitement par nombre d'auteurs (et de témoins) de violence sexuelle, est un facteur souvent évoqué dans la banalisation des violences subies », souligne-t-elle.

La ministre de la Santé Agnès Buzyn avait d’ailleurs elle aussi, témoigné de ce type d’agissements sexistes en dénonçant, le 22 octobre dernier, le harcèlement dont elle a été, elle-même, victime à l’hôpital. « Des chefs de service qui me disaient : Viens t'asseoir sur mes genoux. Des choses invraisemblables... qui faisaient rire tout le monde » avait-elle révélé au journal Le Monde

Violence répétée

Par ailleurs, « quinze participant·e·s, dont 14 femmes, rapportaient avoir vécu ce type d'agression au moins une fois par semaine pendant au moins un stage. Bien que cela ne représente que 0,7% de notre échantillon, il nous semble que la répétition aussi régulière de situations aussi graves doit susciter l'inquiétude. »

Les jeunes hommes aussi

Autre information : si les femmes sont les plus touchées par ces violences, les hommes sont aussi concernés : « 33,5% des femmes et 7,4% des hommes déclaraient avoir vécu au moins une situation de harcèlement sexuel et 38,5% des femmes et 11,2% des hommes déclaraient avoir vécu au moins une des situations de violence sexuelle. »

Face à l’ensemble de ces chiffres, l’auteure rappelle que ces violences sexuelles causent de préjudices médicaux importants chez les victimes : « les violences sexuelles retentissent que la construction identitaire du médecin en devenir et également sur sa santé mentale et physique [...] : anxiété, irritabilité, insomnie, dépression parfois sévère, conduites addictives. » Ces violences ont également des conséquences professionnelles pour les futurs médecins qui en sont victimes : « Les victimes de sexisme et de violences sexuelles au cours des études médicales ont un vécu très différent de leur formation, avec notamment une posture soignante plus fragile. »

Les violences sexuelles retentissent que la construction identitaire du médecin en devenir et également sur sa santé mentale et physique.

Silence sous la blouse

Parallèlement à ce travail de thèse, la journaliste Cécile Andrzejewski a réalisé une enquête sur les violences sexuelles à l'hôpital, publiée sous le titre  de Silence sous la blouse aux éditions Fayard. L'auteur a recueilli des témoignages d'hospitalières (infirmières, techniciennes de laboratoire, interne en chirurgie, neurologue, agent de services hospitaliers...) qui ont été harcelées verbalement et/ou physiquement par un collègue. Le plus souvent il s'agissait d'un médecin, ou d'un supérieur hiérarchique. Pour la plupart, elles n'ont reçu aucun soutien de la part de l'institution, sont rentrées en dépression. Rares sont celles qui ont porté l'affaire devant la justice ; encore moins qui ont obtenu gain de cause. Cécile Andrzejewski appelle les pouvoirs publics à mener une véritable enquête sur le sujet.

On rappelera aussi, à ce sujet, l’ouvrage du Dr Valérie Auslender paru il y a deux ans. Dans « Omerta à l’hôpital », la jeune femme y dénonçait – centaines de témoignages à l’appui – la maltraitance et les humiliations récurrentes, y compris à caractère sexuel (relire à ce titre la préface de Charlotte Bailly) dont sont victimes nombre de jeunes femmes et jeunes hommes en cours de leurs études en santé et le silence qui règne en maître autour de ces agissements. (Voir l’interview que nous avions consacrée à Valérie Auslender : Etudiants victimes de violences psychologiques à l’hôpital : cette réalité « tue »).

 

Encore peu d’études sur les violences sexuelles subies par les étudiant.e.s en médecine

Les résultats mis en lumière par la thèse du Dr Zou Al Guyna sont particulièrement importants car il existe peu d'études sur le sujet des violences sexuelles subies ou commises par des étudiants en médecine.

En France deux études se sont penchées sur la question : l'une publiée en 2014 établissait que « 2% des participant·e·s rapportaient avoir été victimes de violences sexuelles, 6,7% de « bizutage inapproprié », 8,6% de violences physiques et 27,5% de violences verbales » [3].

L'autre enquête, réalisée par le syndicat d'internes Isni, en 2017, retrouvait une « prévalence de 8,6% pour les violences sexuelles dont 50% de gestes non désirés, 15% de contacts physiques non désirés, 14% de demandes insistantes de relation sexuelle, 12% de chantages à connotations sexuelles, et 9% de simulation d'acte sexuel ».

Quelques études réalisées aux États-Unis, au Canada, en Allemagne, en Arabie Saoudite ou encore au Nigéria indiquent que leur prévalence des violences sexuelles envers les étudiant.e.s en médecine se situerait entre 2 et 68,5%, selon les pays et les protocoles.

 

 

 

 

 

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