Violences contre les médecins : un nouveau record et des témoignages

Aude Lecrubier

Auteurs et déclarations

5 avril 2019

Paris, France—Le nombre d’agressions de médecins a atteint un nouveau record en 2018 avec 1126 déclarations à l’Observatoire pour la sécurité des médecins du Conseil national de l’ordre des médecins (CNOM), soit une hausse de 9 % par rapport à 2017 [1].

Selon le communiqué du CNOM, les régions les plus touchées sont l’Île-de-France, les Hauts-de-France et l’Occitanie. Avec 484 agressions en tout, ces 3 régions représentent à elles seules 43% des déclarations faites en 2018.

Les médecins généralistes en première ligne

Les généralistes sont les médecins les plus touchés : 70% des déclarations sont faites par des médecins généralistes (61% en 2017), alors qu’ils représentent 44% de la population médicale globale. Les autres spécialités particulièrement touchées sont les ophtalmologues, les dermatologues, les gynécologues-obstétriciens, les psychiatres et les médecins du travail.

 
Après un tel traumatisme, je pense que j’ai vécu un double isolement. Dr Dominique Falaise
 

La majorité des incidents ont lieu en milieu urbain en centre-ville (54%, contre 20% en banlieue et 17% en milieu rural), le plus souvent dans le cadre d’un exercice de médecine de ville (79%, contre 11% en établissement de soin).

Le patient est l’agresseur dans 54% des cas alors que dans 15% des cas, il s’agit d’une personne l’accompagnant.

Une grande part d'agressions verbales

La plupart des incidents sont constitués d’agressions verbales et de menaces (66% contre 62% en 2017), 18% de vols ou tentatives de vols, 8% de vandalisme, et 7% d’agressions physiques.

Les principaux motifs d’incidents restent : un reproche relatif à une prise en charge (31%), les vols (17%), le refus de prescription (16%), la falsification de documents (11%) ou le temps d’attente jugé excessif (11%).

Peu de déclarations et peu de suites. Pourquoi ?

Dans ce contexte préoccupant, le CNOM estime que près d’un quart (23%) des médecins victimes d’agressions physiques n’ont déposé ni plainte ni main courante, une proportion qui monte à 34% chez les médecins victimes de vandalisme, et à 69% chez les médecins victimes d’agressions verbales.

Pourquoi si peu de déclarations ?

« Les médecins n’ont pas dans leurs habitudes de déclarer des agressions voire de porter plainte. Leur métier est naturellement d’être à l’écoute de la souffrance de leurs patients ; souvent ils sont le dernier rempart dans une société qui va mal, tout particulièrement auprès des populations défavorisées ou dans les quartiers difficiles », explique la Confédération des Syndicaux Médicaux Français (CSMF), dans un communiqué [2].

Aussi, parmi les autres freins aux dépôts de plaintes sont souvent cités le manque de temps, le traumatisme lié à l’agression, la peur de trahir le secret professionnel ou celle des représailles, le manque de procédure balisée qui indique la marche à suivre, et l’absence de suivi des plaintes.

Le Dr Dominique Falaise, aujourd’hui à la retraite, agressée physiquement à plusieurs reprises par une patiente, a témoigné dans une vidéo pour la Mutuelle du Médecin de la « culpabilité anesthésiante » liée au traumatisme qui l’a empêchée de porter plainte immédiatement : « Je me demandais sans cesse : Qu’est-ce que j’ai pu faire qui a fait que alors que cela ne s’est jamais passé en 40 ans d’exercice ? ».

 
la punition d’un délinquant est d’aller en prison ou la sanction financière. Il faut qu’il y ait une prise de conscience sur ce point Dr Bertrand Legrand
 

Le Dr Falaise a finalement porté plainte mais n’a jamais reçu de nouvelles suite à sa déposition. « Après un tel traumatisme, je pense que j’ai vécu un double isolement. D’une part, un isolement à la fois judiciaire, administratif, juridique. Je n’ai trouvé aucune procédure pré-établie pour me donner des conseils, pour m’aider. Et d’autre part, un isolement psychologique. Aujourd’hui, je pense qu’il manque deux outils pour les médecins victimes d'agressions : une conduite à tenir écrite très précise et un numéro vert pour organiser cette conduite à tenir et pour recevoir une aide psychologique ». 

Le Dr Bertrand Legrand, médecin généraliste à Tourcoing, lui aussi victime de plusieurs agressions, condamne, quant-à lui, le manque de sanctions suite à ces agressions, un laxisme qui n’encourage pas les médecins à porter plainte. « A Tourcoing, les personnes qui ont été condamnés à plus d'un an de prison après avoir agressé violemment des urgentistes à l’hôpital Dron l’année dernière, n'ont, en réalité, pas passé une nuit en prison ». Il ajoute : « la punition d’un délinquant est d’aller en prison ou la sanction financière. Il faut qu’il y ait une prise de conscience sur ce point  ».

Quelles réponses ?

A ce jour, il n’existe pas de procédure bien balisée au niveau national pour aider les médecins victimes de violences. Le CNOM décompte chaque année les déclarations des victimes et se constitue partie civile lors des plaintes, mais pour le reste, seules quelques initiatives locales et/ou individuelles cherchent à apporter des réponses concrètes aux victimes, comme la mise en place du numéro « post agression » dans les Hauts-de-France en 2017 suite à l’agression et au harcèlement pendant plusieurs semaines subis par le Dr Pierre Goidin à Dunkerque.

Ce numéro (03 74 27 00 24) permet de mettre en relation les différents acteurs (CNOM, police, gendarmerie, préfectures, ARS, Départements) pour s’assurer que les moyens sont mis en œuvre pour éviter une nouvelle agression de la victime.

 « En pratique, le commissariat ou la gendarmerie la plus proche est averti de l’agression et une patrouille peut être envoyée. Aussi, il y a un signalement au procureur pour que la plainte soit suivie. Dans mon cas, suite à une agression au cours de laquelle ma femme et moi avons été séquestrés sur notre lieu d'exercice, j’ai eu la visite d’un policier tous les quarts d’heure pendant plusieurs semaines au cabinet. C’est dissuasif mais ces mesures sont seulement mises en place lorsqu’il y a un vrai risque », explique le Dr Legrand.

Autre exemple d’initiative propre, la Mutuelle du médecin, en partenariat avec l’assisteur Filassistance, propose désormais une assistance « post-agression » aux médecins avec, entre autres, un soutien psychologique par téléphone ou en face à face, une assistance juridique et sociale, et la mise en place d'une prise en charge des enfants si nécessaire [3].

 
La CSMF exhorte les pouvoirs publics à agir au plus vite. Le soutien à l’installation en libéral des jeunes médecins passe aussi par la garantie de conditions d’exercice sécurisées Dr Jean-Paul Ortiz
 

Dans un communiqué de presse, l'Ordre des médecins a rappelé qu’il avait également mis à disposition des médecins un numéro d’écoute (voir encadré en fin de texte) et a appelé « une nouvelle fois les pouvoirs publics à se saisir de cet enjeu majeur ». Il a notamment réclamé aux préfets d'accélérer le déploiement d'un protocole signé avec l'Etat en 2011 pour améliorer la sécurité des professionnels.

Le Président de la CMSF, le Dr Jean-Paul Ortiz interpelle, lui aussi le gouvernement « afin de sécuriser l’exercice médical libéral » et souligne que de multiples dispositions sont susceptibles d’améliorer cette situation. D'après le syndicat :

- les cabinets médicaux doivent être des lieux dotés de boutons d’alarme, éventuellement de caméras de vidéosurveillance dans leurs abords ;

- les numéros de téléphones fixes et portables des médecins doivent bénéficier de la reconnaissance prioritaire par les services de gendarmerie ou de police (comme cela se fait dans quelques rares départements) ;

- un dispositif de numéro unique doit être mis en place pour faciliter le dépôt de plainte et l’accompagnement psychologique du médecin agressé (exemple de la région des Hauts-de-France) ;

- le médecin de garde doit être accompagné lorsqu’il intervient dans des zones sensibles.

 « La CSMF exhorte les pouvoirs publics à agir au plus vite. Le soutien à l’installation en libéral des jeunes médecins passe aussi par la garantie de conditions d’exercice sécurisées. Il en va de l’accès aux soins pour tous les Français dans tous les territoires ».

Le numéro unique du CNOM a changé

Le numéro unique destiné à l’écoute et l’assistance des médecins, lancé le 1er janvier 2018 par le Conseil national de l’Ordre des médecins a changé le 3 avril 2019 pour le 0800 288 038. Son objectif est de permettre à tout médecin et à tout interne en faisant la demande d’être mis en relation avec un confrère (médecin de la commission départementale d’entraide ordinale ou médecin d’une association régionale d’entraide), avec un psychologue clinicien, ou avec un interlocuteur formé spécifiquement pour évoquer toute difficulté financière, administrative, juridique ou autre.

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