Exposition à la chimiothérapie et risques professionnels des soignants : il faut réagir

Nick Mulcahy, Marine Cygler

Auteurs et déclarations

21 mars 2019

Ann Arbor, Etats-Unis – Des problèmes respiratoires aux fausse-couches... on sait que l'exposition professionnelle aux produits de chimiothérapie n'est pas sans risque pour les soignants, en particulier les infirmières et les pharmaciens. Pourtant, des mesures de protection existent. Un nouvel essai randomisé ayant inclus 396 infirmières de 12 cliniques spécialisées en oncologie a montré qu'un programme éducatif ne permettait pas, même en deux ans, d'augmenter l'utilisation d'équipement de protection. Les résultats ont été publiés dans Oncology Nursing Forum [1] .

« C'est une menace invisible » indique le Pr Christopher Friese (Université du Michigan, Etats-Unis) dans un communiqué. Principal investigateur de cette nouvelle étude, il voudrait que l'exposition aux agents de chimiothérapie soit considérée avec plus d'attention.

Il explique que l'exposition au travers de contacts directs mineurs ou par inhalation, moins évidente que l'aiguille d'une piqûre, est pourtant une menace « discrète » et « quotidienne » pour la santé des soignants.

Pour réduire cette vulnérabilité, Christopher Friese a indiqué à nos confrères de Medscape Medical News que des innovations dans le matériel et les équipements pouvaient encore aider.

Aujourd'hui, la protection consiste à porter deux paires de gants l'une sur l'autre pendant toute manipulation et une blouse jetable épaisse et imperméable qui se ferme dans le dos.

Quand il y a un risque de projection, des mesures de protection des yeux et du visage sont préconisées. Enfin, un équipement de protection des voies respiratoires est recommandé lorsqu'un produit a été renversé ou en fonction de certains modes d'administration.

 
C'est une menace invisible. Christopher Friese
 

Ceci dit, il est courant que les soignants ne portent pas les équipements de protection, selon un sondage anonyme réalisé au cours du congrès de l'Oncology Nursing Society en 2016. 38 % des sondés avaient alors indiqué qu'ils ne changeaient pas de blouse ou qu'ils ne mettaient pas deux paires de gants car les équipements étaient entreposés dans un endroit peu commode d'accès. D'autres avouaient ne pas porter les équipements de protection car ils les considéraient trop inconfortables.

Les expositions accidentelles à la chimiothérapie ne sont pas rares. D'après une étude de 2011 ayant inclus 402 infirmières pendant 12 mois[2], également menée par le Dr Friese, le taux d'exposition de la peau ou des yeux au cours du suivi était de 16,9%.

Un rapport de 2012 du National Institute for Occupational Safety and Health (NIOSH), résultat de l'inspection d'une clinique spécialisée en oncologie, a révélé que la façon dont est fait le ménage, l'agencement du lieu ou encore l'hygiène personnelle des soignants peuvent jouer un rôle sur l'exposition.

Des menaces ignorées depuis longtemps

Les propriétés toxiques des médicaments cytotoxiques sont connues depuis les années 1940, c'est-à-dire dès les premières utilisations en oncologie. Elles ont été décrites dans une étude de 1946.

Mais, il a fallu attendre plus de trente ans pour qu'un premier article décrive l'augmentation de mutations dans le matériel génétique retrouvé dans les urines d'infirmières manipulant des produits de chimiothérapie (The Lancet, 1979).

Les gouvernements et les principales organisations ont commencé à réagir dans les années 80. En 1981, une société savante australienne a été la première à publier un livre sur la façon dont on devait gérer les médicaments cytotoxiques.

« Il s'agit d'un vieux problème », résume Christopher Friese qui plaide pour que les Etats-Unis agissent en la matière. « Alors qu'on reparle de ce sujet, nous n'avons pas vu émerger de nouvelles approches pour résoudre le problème », déplore-t-il.

Attention aux infirmières enceintes

« Bien que des contrôles réguliers et minutieux et des équipements de protection lors des manipulations de médicaments permettent de minimiser le risque d'exposition professionnels, cela ne l'élimine pas. Du fait d'un risque de préjudice encore plus important, un niveau de protection supplémentaire doit être mis en place pour les infirmières enceintes, allaitantes ou qui essayent d'avoir un enfant », recommande l'Oncology Nursing Society

Les infirmières connaissent les risques reproductifs liés à l'exposition aux produits de chimiothérapie depuis l'étudeNurses' Health Study II de 2012[3]. Menée par le NIOSH, celle-ci a documenté les expositions professionnelles et les problèmes médicaux au cours de la grossesse. Parmi les 8461 participantes, il y a eu 6707 naissances et 775 (10%) de fausse-couches à moins de 20 semaines de grossesse.

 
Travailler avec ou à proximité de médicaments dangereux peut être à l'origine d'éruptions cutanées, d'infertilité, de fausse-couches, d'anomalies congénitales, de leucémies et d'autres cancers. Thomas Connor
 

L’étude a conclu que l'exposition a un médicament antitumoral est associée à un doublement du risque de fausse-couche avant 12,5 semaines de gestation, et une augmentation par 3,5 pour les femmes nullipares.

Dans un e-mail adressé à nos collègues de Medscape Medical News, Thomas Connor, un biologiste aujourd'hui retraité du NIOSH, a rappelé que l'Agence avait tenté d'alerter les infirmières des risques encourus liés à leurs expositions professionnelles. En 2004, le NIOSH a publié un avertissement détaillé : « Attention ! Travailler avec ou à proximité de médicaments dangereux [dont la chimiothérapie] peut être à l'origine d'éruptions cutanées, d'infertilité, de fausse-couches, d'anomalies congénitales, de leucémies et d'autres cancers ».

Les résultats récents confirment que l’absence de protection perdure

Thomas Connor a participé à la Nurses' Health Study IIIpubliée en janvier dernier qui confirme que l’insuffisance de protection des infirmières reste un problème[4].

Cette étude a inclus plus de 40 000 infirmières. Plus de 36 % ont rapporté manipuler des produits de chimiothérapie. 12% des infirmières non enceintes et 9% de celles en cours de grossesses ont révélé qu'elles ne portaient jamais de gants quand elles administraient des chimiothérapies anticancéreuses. En outre, 42 % des premières, et 38 % des secondes, ont dit ne jamais porter de blouse.

Même son de cloche avec les résultats d’un sondage britannique publié en 2017[5], montrant que près de la moitié (46 %) des infirmières ont déjà eu des symptômes liés à l'exposition à la chimiothérapie..

Les 200 participantes étaient invitées à se souvenir des effets secondaires survenus pendant ou après la préparation ou l'administration de produits de chimiothérapie. Parmi elles, 90 avaient en effet le souvenir d'effets secondaires, seuls ou associés : des maux de tête (n=57), des vertiges (n=30), des nausées (n=27). Certaines femmes sondées ont également attribué la chute de cheveux (n=18), les fausse-couches (n=12) et des problèmes de fertilité (n=7) aux expositions. Trente-six d’entres elles ont indiqué d'autres effets secondaires.

 
Il existe un registre national pour les blessures avec les aiguilles des piqûres, rien de tel pour les médicaments dangereux. Pr Christopher Friese
 

Les deux chercheuses qui ont mené cette étude rappellent qu'il est logique que, à l'instar des patients, les effets secondaires liés à l'exposition à la chimiothérapie n’affectent pas toutes les infirmières, et que ces effets varient selon l'individu.

Pas de preuves de niveau 1 : créer un registre ?

Toutefois, malgré les différentes publications, il n'y a toujours pas de preuve de niveau I que l'exposition aux agents de chimiothérapie est à l'origine de maladies spécifiques chez les infirmières.

Le Pr Christopher Friese rappelle que les études à large échelle sur les travailleurs exigent beaucoup de temps et sont coûteuses, alors que les ressources financières pour ce type d'études sont faibles.

Il propose une autre stratégie qui consisterait à élaborer un registre dans lequel les travailleurs pourraient rapporter les expositions professionnelles à des médicaments dangereux et noter les effets sur leur santé.

« Il existe un registre national pour les blessures avec les aiguilles des piqûres, rien de tel pour les médicaments dangereux » a-t-il indiqué.

Alors que faire ?

Après avoir montré qu'un programme éducatif ne permettait pas, même en deux ans, d'augmenter l'utilisation d'équipement de protection dans plusieurs cliniques d’oncologie[1], le Pr Friese et coll. ont émis quelques recommandations.

  1. soutenir l'innovation dans le matériel et les équipements de protection pour réduire les expositions professionnelles ;

  2. impliquer les décideurs du système de santé dans cette problématique et faire en sorte qu'ils connaissent et soutiennent les recommandations du NIOSH, de l'Oncology Nursing Society, et de l'US Pharmacopeia ;

  3. envisager des stratégies, tel que le registre, pour suivre les expositions et leurs effets sur la santé.

Le NIOSH estime que 8 millions de travailleurs du secteur de la santé sont exposés dans le cadre professionnel à des médicaments dangereux.

 

Commenter

3090D553-9492-4563-8681-AD288FA52ACE
Les commentaires peuvent être sujets à modération. Veuillez consulter les Conditions d'utilisation du forum.

Traitement....