Alimentation industrielle et mortalité : l'association démontrée pour la première fois

Marine Cygler

Auteurs et déclarations

19 février 2019

Paris, France – Quand on ouvre nos placards et réfrigérateur, une constatation s'impose : notre alimentation fait la part belle aux aliments ultratransformés.

Plats cuisinés, soupes instantanées, sodas et autres barres chocolatées augmentent, dans le régime alimentaire des Français. Qu'en est-il de leurs effets sur la santé ? Une nouvelle étude issue des données de la cohorte NutriNet-Santé vient de mettre en évidence qu'une augmentation de 10 % de la part des aliments ultratransformés dans l'alimentation est associée à une augmentation de 14 % de la mortalité.

Les résultats sont publiés dans le JAMA Internal Medicine[1].

Ce n'est pas la première fois que l'alimentation industrielle est pointée du doigt pour des effets délétères supposés sur la santé. On se souvient que l'année dernière, à partir de la même cohorte, une première étude [2] reliant alimentation industrielle et augmentation du risque de cancer avait été fortement relayée d'autant que les industries agro-alimentaires avaient tenté d'en mettre en cause l'intégrité scientifique. Le Dr Mathilde Touvier, chercheuse à l’Inserm (Equipe de Recherche en Epidémiologie Nutritionnelle, U1153 Inserm / Inra / Cnam / Université Paris 13), co-investigatrice de la cohorte NutriNet-Santé, avait détaillé ses résultats et sa méthodologie à Medscape édition française. (Lire Alimentation industrielle et cancer : la chercheuse Mathilde Touvier répond aux critiques).

Qu'appelle-t-on « aliments ultratransformés » ?

Il s'agit d'un groupe très hétérogène d'aliments. En mars 2018, Mathilde Touvier expliquait à Medscape édition française que « cette catégorie comprend une grande diversité d'aliments comme le pain et les brioches industriels pré-emballés, les soupes déshydratées instantanées, les barres chocolatées, les nuggets, les sodas et boissons aromatisées, etc... Tous ces aliments ont subi des transformations (exemples : prétraitement par friture, hydrogénation, extrusion, chauffage à haute température) et contiennent le plus souvent des additifs (conservateurs, texturants, émulsifiants, etc.). Ils contiennent en moyenne plus d’acides gras saturés, de sucre et de sel, et moins de fibres, de minéraux et de vitamines ».

Risque de mortalité et alimentation industrielle

44 551 participants de plus de 45 ans de la cohorte Nutri-Net Santé ont été inclus dans cette étude pour un suivi de sept ans. Il s’agissait en majorité de femmes (73,1%), avec un âge moyen de 56,7 ans.

Régulièrement, les participants devaient indiquer précisément dans un questionnaire en ligne ce qu'ils avaient bu et mangé durant les 24 dernières heures.

La cohorte Nutri-Net-Santé

Lancée en 2009, la cohorte NutriNet-Santé est constituée de volontaires adultes recrutés dans la population générale et qui répondent régulièrement à des questionnaires en ligne sur leur alimentation.

Le recrutement de nouveaux volontaires pour participer à l’étude NutriNet-Santé se poursuit via des inscriptions en ligne (www.etude-nutrinet-sante.fr).

Au cours du suivi, 602 décès (1,4%) sont survenus. A l'aide de modèles ajustés pour diminuer les biais, les chercheurs ont conclu qu'une augmentation de 10 % de la proportion des aliments ultratransformés dans l’alimentation est associée à une hausse de 14 % de la mortalité. (HR 1,14, IC 95% (1,04-1,27) ; P=0,008).

« Grâce au registre national de données sur les décès CépiDC, on a comptabilisé 219 décès par cancer et 34 par maladie cardiovasculaire dans notre cohorte. Nous n'avons pas eu suffisamment de puissance pour établir des associations selon les catégories de cause de décès », a expliqué le Dr Touvier à Medscape édition française.

La chercheuse prévient qu'il faut être prudent avant d'extrapoler les résultats de cette étude à la population générale, car la cohorte Nutri-Net Santé est une cohorte de volontaires, en grande majorité des femmes au niveau socio-économique élevé. « On ne s'attache pas tant aux chiffres qu'à la tendance et au fait que l'association soit robuste et significative », commente-t-elle.

Et ce, malgré le « biais de désirabilité sociale », c'est-à-dire que les volontaires ont tendance à sous-déclarer des comportements qu'ils jugent négatifs comme la consommation de sodas ou de produits très sucrés.

Un lien de causalité supposé mais non démontré

« En épidémiologie, le gold-standard est l'essai randomisé contrôlé. Mais il est éthiquement impensable de l'envisager puisque cela reviendrait, de façon simplifiée, à comparer la mortalité d'un groupe consommant une alimentation industrielle avec celle de témoins », explique Mathilde Touvier.

Pour établir un lien de causalité, la chercheuse explique qu'il faudrait d'une part explorer les mécanismes qui expliqueraient le lien entre aliments ultratransformés et mortalité, et d'autre part que d'autres études observationnelles de cohortes d'envergure confirment les résultats de cette première étude.

Dans leur discussion, les auteurs avancent différentes hypothèses pour expliquer l'association entre les aliments industriels et l'augmentation du risque de mortalité. Ils indiquent notamment que ce type d'aliments est sucré, riche en sodium et en graisse. Par ailleurs, ce sont des aliments pauvres en fibres, dont la consommation a été montrée comme associée à un moindre risque de mortalité. Ils contiennent aussi des additifs qui sont actuellement l'objet d'une étude des épidémiologistes.

L'association alimentation bio et diminution du risque de cancer également documentée

Publiée dans le JAMA Internal Medicine à l'automne dernier[3], une autre étude réalisée grâce aux données d'un échantillon de 68 946 participants de la cohorte nutritionnelle française a montré une diminution du risque de cancer, tous types confondus, de 25 % chez les consommateurs réguliers d'aliments d'origine biologique.

Cette association entre diminution du risque de cancer et consommation d'aliments issus d'un mode de production biologique (vs conventionnel) est particulièrement marquée pour les cancers du sein chez les femmes ménopausées (-34 % de risque) et les lymphomes (-76 % de risque).

 

 

 

 

 

 

 

 

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