Médecins : ce qui vous rend heureux !

Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

28 janvier 2019

France – Alors que les études, enquêtes et sondages se multiplient, en France comme ailleurs, révélant à quel point les médecins vont mal, on en vient à se demander s’il reste des médecins heureux. Grâce à vos témoignages dans le cadre du dernier sondage Medscape (voir Enquête Medscape : les médecins français en burnout), nous avons eu la confirmation que « oui, ils existent, ces médecins contents de leur sort ». Nous avons donc essayé de percer le secret de cette espèce en voie de disparition, comprendre ce qui les rend heureux, pour en faire profiter les collègues en souffrance.

Trucs et astuces

Un récent sondage Medscape sur le burnout et la dépression auquel près de 1000 praticiens français ont participé, a révélé que 48% des répondants étaient en burnout ou en dépression. Un chiffre impressionnant et inquiétant mais qui, heureusement, selon le principe du verre à moitié vide/à moitié plein, laisse entendre que l’autre moitié de la population de médecins va bien. Dans le détail, les chiffres du sondage sont là pour le confirmer, 47 % des médecins répondants se disent heureux de leur vie professionnelle et 63% dans leur vie personnelle.

Pour contre-balancer le constat pessimiste établi dans le volet burnout (Voir Burnout : des médecins français témoignent), nous avons choisi de publier les témoignages de ces médecins épanouis, passionnés par leur métier malgré des conditions d’exercice parfois difficiles.  Nombre d’entre vous se sont exprimés, avec beaucoup d’enthousiasme, sur les raisons qui leur font aimer l’exercice médical et leur vie en général. Nous relayons ces propos en mettant en avant les solutions (choisir un mode d’exercice, un rythme de vie, une structure adaptée, etc..) qu’ils ont trouvées pour se rendre la vie plus belle – certains après avoir été échaudés par un burnout ou l’ayant frôlé. Autant d’astuces à partager avec leurs confrères qui traversent une mauvaise passe.

Solidarité entre professionnels

Les médecins heureux existent, nous en avons rencontrés, pourrait-on dire. Tout du moins, en ont-ils largement témoigné dans notre enquête… sans y être obligés, en aucune façon.

A les lire, on apprend que la « recette du bonheur » au travail comprend plusieurs ingrédients-clés : la passion du métier, de sa spécialité. Pratiquer un travail que l’on estime « passionnant », « stimulant », « épanouissant », « intéressant, humainement et intellectuellement » est une condition nécessaire… mais pas forcément suffisante.

En effet, avoir des relations humaines satisfaisantes, et plus particulièrement avec les autres professionnels de santé, est essentielle. Pour se considérer heureux dans son travail, la passion du métier ne va pas sans la présence de « collègues sympathiques », d’« une bonne ambiance de travail », ou encore d’« une bonne entente au sein de l'équipe médicale ».

La solidarité, l’entraide, la communication et le travail de groupe sont constamment plébiscités. Un médecin évoque l’importance de ses « échanges au sein d'un groupe de pairs dans mon groupe médical » et se réjouit de la « possibilité d'aide en cas de situation complexe à résoudre ». « Nous sommes groupés avec d'autres professionnels para-médicaux (infirmiers ostéo, orthophoniste psychologue) ce qui enrichit énormément notre pratique » nous dit cette généraliste.

Autre élément-clé quand on travaille dans une structure de soin, un « bon dialogue avec la direction », qui se traduit dans les faits par une « bonne circulation de la parole » et l’absence « de hiérarchie arbitraire et pesante » aide à se sentir bien. Avoir « un chef de service à l'écoute et prêt à prêter main forte en cas de surcharge de travail » peut faire la différence. Si en plus, le « recrutement de patients est très riche », la « patientèle sympa » et que l’hôpital offre « un plateau technique développé et accessible », la situation devient franchement idyllique.

Le cocktail idéal, parfaitement résumé dans tous ces témoignages, combine une bonne dose de passion, d’équilibre et de choix, un zest de reconnaissance et de confiance, le tout assaisonné de beaucoup de bienveillance.

A la question de savoir ce qui contribue au fait d’être heureux, une urgentiste énumère : « vie équilibrée, sociale, familiale, hygiène de vie. Travail choisi, possibilité de formations complémentaires, collègues bienveillants ».

« La qualité des relations avec d'autres professionnels, investissement des collègues qui donne le sentiment d'être dans le même bateau, aboutissement, parfois, de certains projets, petites réussites, reconnaissance de certains patients et de certains confrères, intérêt intellectuel, richesse de la pratique, diversité des cas rencontrés » analyse une psychiatre.

« Parce que je travaille dans un centre de santé municipal, avec une équipe motivée où les gens s'entendent bien et se parlent, et une hiérarchie qui n'est pas pesante et nous fait confiance » répond ce médecin généraliste.

« Spécialité passionnante et gratifiante, pluridisciplinarité, ambiance de travail entre collègues plaisante et bonne communication avec toute l'équipe médicale et paramédicale, lieu de travail récent, bien équipé, petite structure (CHU de province) » s’enthousiasme cette jeune chirurgienne.

Respect des valeurs, cohérence

Tout aussi important, voire peut-être plus, et probablement inclus de facto dans les précédents verbatim : avoir un exercice en rapport avec ses propres valeurs, être en cohérence avec ses aspirations profondes – ce pourquoi on a fait des études de médecine. Et cela revient souvent, en pratique, à faire passer la clinique avant l’administratif.

Les deux témoignages suivants illustrent bien cette notion : « J'ai appris ce qui conditionne le bien-être au travail, et je le mets en pratique : le respect de mes valeurs, l'importance de l'équilibre entre ce que je suis et ce que je fais, autant dans ma vie privée que dans ma vie professionnelle. Et puis, je me suis spécialisée en psycho-patho du travail et je participe à la mise en place des plans de prévention dans l'entreprise où je travaille. Ça aide à rester cohérente ».

« Je reste passionné par mon travail après 36 ans de médecine libérale et depuis septembre 2015 en médecine salariée [..]. Peut-être parce que j'ai toujours pris le parti de soigner les patients et non l'AM. Peut-être parce que j'ai toujours réussi à régler mes conflits avec les patients (rares) sur-le-champ, ainsi qu'avec la CPAM, contrôle médical etc... Les tâches administratives sont réduites au strict minimum, voire ignorées : je prends le temps pour soigner les patients pas pour les directives de la CPAM : faut choisir à une époque où les files d'attente se prolongent pour les consultations ».

Etre maître des horloges

L’autre indrégient-clé qui se dégage des témoignages des « médecins heureux » concerne la gestion et l’organisation du temps. Intérim, remplacements, temps partiel, horaires décalés… nombreux sont ceux qui ont appris à se manager des plages de temps libre ou qui ont su trouver des astuces leur permettant d’échapper à des contraintes qu’ils savent ne pas supporter ou considèrent comme un obstacle à leur bien-être. Les témoignages suivants sont représentatifs de ces modes d’organisation « alternatifs » et sont autant d’options à envisager pour se préserver.

« Je travaille à 4/5 temps et cela me permet de trouver du temps et un équilibre pour moi » témoigne une oncologue.

« Je suis médecin généraliste remplaçant, et j'ai la chance de pouvoir travailler quand je le souhaite. Mon objectif étant de ne pas m'épuiser au travail, je m'arrange pour avoir fréquemment des semaines de libre pour souffler. Je gagne peut-être moins d'argent mais je ne suis pas en burnout. »

« Je suis à temps partiel sur plusieurs établissements ce qui me permet de ne pas participer aux réunions et autres commissions chronophages et stériles qui satisfont les administratifs et m’empêcheraient de faire mon métier de médecin » confie cet anesthésiste.

« J’ai réussi une réorganisation complète de ma façon de travailler pour éviter d’être stressé et débordé... en alliant consultations libres et sur RDV 50/50, et diminuant de façon drastique les visites à domicile... 2 à 3 par jour maximum... et aussi en commençant très tôt le matin (5H30....) » décrit ce généraliste.

« Je fais de l'intérim : activités variées, enrichissement de ma pratique, rencontres avec des équipes toujours nouvelles, découvertes de nouvelles régions, meilleur salaire, choix des périodes de vacances » a choisi ce généraliste.

« Je fais un gros mi-temps (je fais des journées complètes assez chargées avec plusieurs jours off dans la semaine, pas de demi-journées) mais le fait d'avoir des jours off dans la semaine permet de relâcher le stress, de pratiquer une activité physique régulière et de faire de la FMC » nous dit cette médecin généraliste.

Expérience du burnout

Mais ce qui est très instructif (et rend très optimiste), c’est qu’un certain nombre de médecins qui ont répondu au sondage, et qui se sont identifiés comme « heureux », ont déjà subi un burnout ou l’ont frôlé. Cela montre qu'ils en ont tiré des enseignements pour continuer leur vie dans des conditions beaucoup plus favorables. « Parce que j'ai vécu un burnout, je sais m'en protéger » nous dit ce médecin. Et si l’on résume les témoignages, on comprend qu’il ne faut pas hésiter à procéder à des changements radicaux. C’est-à-dire, essentiellement, quitter un lieu d’exercice qui ne convient plus pour un autre, plus adapté à sa pratique, à ses envies, à ses valeurs.

« J'ai déjà subi un burnout dans une ambiance professionnelle déplorable, j'ai changé d'établissement. Seul regret : j'aurais dû le faire avant » analyse cet anesthésiste.

Deux médecins nous disent avoir quitté l’hôpital public pour une structure privée plus petite (petite clinique pour l’un, et fondation à but non lucratif pour l’autre), ce qui leur a permis de trouver leurs marques et de se sentir plus à l’aise. D’autres ont fait le chemin inverse.

Pas de règle, juste trouver sa place et un fonctionnement à sa mesure. Le changement de lieu d’exercice n’est pas réservé aux hospitaliers, quitter un cabinet pour un autre est tout-à-fait envisageable. A noter que le cabinet de groupe comportant des para-médicaux et les centres de santé semblent particulièrement appréciés, une façon peut-être de rompre l’isolement et d’échanger.

« Dépression il y a 1 an suite à du harcèlement moral par les autres médecins d’un cabinet. Je suis toujours en thérapie et sous antidépresseur. J’ai pu changer de cabinet et suis maintenant dans un cabinet où l’entente est exceptionnelle entre les médecins, les paramédicaux et les secrétaires » assure cette généraliste qui exerce à temps partiel.

Philosophie de vie et pensée positive

Enfin, utiliser la pensée positive est considéré par certains des médecins (plutôt des femmes) comme un facteur de bien-être non négligeable. Pour certains, c’est inné : un médecin nous confie avoir « un caractère optimiste de naissance », pour d’autres cela relève plutôt de l’acquis, grâce, par exemple, à un « coach en développement personnel ». Sans être une solution miracle face à la dépression, la pensée positive peut effectivement constituer, selon un chercheur en psychologie américain, un outil simple et efficace pour lutter contre le burnout des soignants. Yoga et méditation sont aussi mentionnés. Et ce sont, là encore, des pratiques de plus en plus valorisées pour aider les soignants.

Pour aller bien/mieux, toute solution est bonne à prendre. Mais le vrai secret du bonheur au travail, tient peut-être la philosophie de vie que trois médecins nous ont livré et dont nous vous transmettons la substantifique moelle.

« Je me contente de ce que je fais et de ce que j’ai » confie ce généraliste.

« Je travaille à temps partiel et j’essaye de transformer le négatif en positif. Je fais un boulot que j’aime. Je gagne suffisamment ma vie. Je pense avoir déjà beaucoup de chance. Donc pourquoi se déprimer? » s’interroge sereinement cette anesthésiste.

Tandis qu’un pneumologue philosophe nous propose cette citation de Marc Aurèle : « En te levant le matin, rappelle-toi combien précieux est le privilège de vivre, de respirer, d'être heureux. »

 

 

 

 

 

 

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