POINT DE VUE

Apple Watch 4 avec ECG embarqué et détection de la FA : un cadeau empoisonné?

Dr Jean-Pierre Usdin

Auteurs et déclarations

21 décembre 2018

Californie, Etats-Unis – Le 12 septembre 2018 a marqué, aux Etats-Unis, l’arrivée de l’Apple Watch*  série 4, « coquille vide » enfin presque, rien de bien nouveau par rapport au numéro 3, si ce n’est un écran plus lumineux, plus grand, et…de la céramique pour le dos du boîtier. En fait, Apple avait caché son jeu et tout préparé… pour le lancement, le 6 décembre 2018, du système d’exploitation « watchOS 5.1.2* », très clairement orienté santé…, le point de mire de la marque à la pomme [1]!

La nouveauté la plus emblématique est le recueil en temps réel au poignet d’une dérivation électrocardiographique lisible de bonne qualité. Objectif :  détecter la fibrillation auriculaire (FA), l’arythmie promotrice de l’accident vasculaire cérébral (AVC). Mais il y a plus : l’utilisateur est alerté quand 5 événements (bradycardie, tachycardie, pause…) programmés surviennent en 65 minutes. L’appareil dispose même d’un détecteur de chutes intelligent.

Apple Watch Série 4 affichant un ECG

Approuvé par la FDA pour la détection de la FA

En trente secondes, index sur le remontoir digital, on obtient à la fois la visualisation, l’enregistrement et l’envoi du tracé D1 grâce à un capteur situé dans la couronne (l’autre est au niveau de la céramique). L’intelligence artificielle (IA) délivre alors le message : rythme sinusal, rythme irrégulier de votre cœur suggérant une fibrillation auriculaire (anormal consultez votre médecin) ou encore indéterminé ! Pour Jeff Williams, chef de projet chez Apple, « la montre est le gardien ultime de votre santé !» puisqu’elle peut aussi analyser le rythme cardiaque de façon intermittente et, selon Apple, alerter le propriétaire en cas d’anomalie !

Gadget ou dispositif médical ? Le fait que la FDA  ait approuvé la montre-bracelet pour la détection des arythmies auriculaires fait pencher pour la deuxième option. En sachant que cette approbation ne vaut que pour les plus de 22 ans et que la montre ne convient pas aux patients ayant un défibrillateur ou un pacemaker, déjà diagnostiqués pour une FA, ni ne permet de reconnaitre d’autres arythmies [2].

Obsolescence obligée

Au sein de cette montre porteuse d’IA, le recueil de la saturation capillaire d’O² serait « dans les tuyaux ». Du coup, on s’interroge : à quand la mesure de la pression artérielle ?

Les Sociétés Savantes ont déjà mis au rebut notre (vieil) appareil à tension, préférant le suivi tensionnel par l’auto mesure et le MAPA (Mesure Automatique de la Pression Artérielle) aux chiffres recueillis dans notre bureau [3]. Si l’on peut corréler désormais en temps réel les symptômes à l’enregistrement du rythme cardiaque, nos enregistreurs vont être frappés d’obsolescence !

Know your health number, qu’ils disaient

Réjouissons-nous d’une telle prise en mains de notre propre santé qui va dans le sens des recommandations de l’American Heart Association : « Connaissez vos chiffres : tension artérielle, poids, consommation de graisses, de sucres, activité physique hebdomadaire, cholestérol, glycémie ! » [4]. Ici, l’Apple Watch allonge la liste et apporte sa pierre à l’édifice de la surveillance cardiovasculaire avec « Connaissez votre nombre d’événements arythmiques ».

 
L’application sur la fibrillation auriculaire de l’Apple Watch est excitante mais les personnes à haut risque sont des sujets plus âgés que les utilisateurs (potentiels) de la montre. Finalement, le rôle du cardiologue sera plus de rassurer les jeunes, anxieux au sujet de leur rythme ! ou détecter des arythmies qui n’ont pas besoin d’être traitées. Dr Nishat Siddiqi
 

Présenté ainsi, tout semble facile : l’IA nous aide. Dépassés les recueils de pulsations des versions précédentes !  Courbes informes, spikes illisibles, ces anciennes captures d’écran transmises par message texte à nos smartphones. Combien de fois n’avons-nous pas (ré)expliqué à nos patients (sujets) l’absence de spécificité de ces tracés ? Combien de patients sont restés avec l’angoisse de souffrir la nuit prochaine (et les suivantes) d’une crise cardiaque ? Le tracé électrocardiographique d’excellente tenue permettra au moins d’avoir des explications plus pertinentes pendant 18/24 heures, durée prévisionnelle de fonctionnement de la batterie quand on fait usage des programmes annexes (comptez 2h pour la charge complète).

Faussement rassurant ou, au contraire, source d’angoisse injustifiée ?

Mais il n’est pas sûr que le recours à l’IA règle le problème de l’interprétation du tracé. Nos mentors, dès nos premiers pas dans les unités de soins intensifs, nous ont appris qu’il ne fallait jamais se fier à une seule piste ECG.

Comme le fait remarquer le Dr Hansa Bhargava dans un article de Medscape US, une seule trace peut rassurer à tort le coureur qui ressent une gêne dans la poitrine avec une mention « rythme sinusal » mais qu’en est-il des ondes T et des autres dérivations ? Va-t-il se remettre à courir avec une ischémie myocardique non diagnostiquée par l’IA parce que l’IH (Intelligence Humaine) n’a pas intégré l’analyse de ST-T ?

A l’inverse, le calme est nécessaire pour éviter que des artefacts viennent polluer le tracé et prendre en défaut l’interprétation automatique, suggérant alors au sujet (patient) d’appeler le service d’urgence ou le médecin (cardiologue) traitant. Lorsque l’on réalise un enregistrement en parallèle par patches thoraciques, on trouve en effet jusqu’à 20% de fausses arythmies !

On se souviendra du nombre d’alarmes déclenchées au petit matin dans les unités de soins intensifs au moment du brossage des dents !

Si à 22 ans, tu n’as pas une Apple Watch…

Alors que l’Apple Watch cible plutôt un public relativement jeune, dans un article publié sur l’édition américaine de Medscape , la journaliste Patrice Wendling rapporte les propos d’un cardiologue anglais, le Dr Nishat Siddiqi (Université d’Aberdeen, Royaume-Uni) qui s’inquiète des fausses inquiétudes que la nouvelle fonctionnalité de la montre connectée va générer dans cette population: « L’application sur la fibrillation auriculaire de l’Apple Watch est excitante mais les personnes à haut risque sont des sujets plus âgés que les utilisateurs (potentiels) de la montre. Finalement, le rôle du cardiologue sera plus de rassurer les jeunes, anxieux au sujet de leur rythme ! ou détecter des arythmies qui n’ont pas besoin d’être traitées. »

Et quand bien même : comment prendre en charge ces fibrillations auriculaires bien diagnostiquées ? A partir de quel nombre d’événements et pour quelles durées doit-on chez un sujet (asymptomatique), ou un patient (symptomatique) initier un traitement antiarythmique ? Anticoagulant ? Ces données ne vont-elles par perturber le bon sens médical et le partage d’informations avec notre patient ?

En France, le cœur saura raison garder

Alors que nous arrivons dans cette période de l’année des cadeaux et des vœux de bonne santé, il faudra débourser environ 450€ pour une Apple Watch version 4 (89€ pour le chargeur certifié Apple + 29€ pour l’étui). La santé n’a pas de prix, mais quand même…

En revanche, le programme watchOS 5* – celui permettant la détection de la FA – n’est disponible qu’aux USA. Ni le Canada ni les pays de la Communauté Economique Européenne (CEE) n’ont la possibilité de l’utiliser. 

Et pour cause, celui-ci n’a pas à ce jour recueilli l’approbation CE. Certains pays (excepté la France) se consoleront avec le bracelet spécifique conçu par AliveCor® : le Kardia Band® installé sur l’Apple Watch®, il permet, via une application, l’enregistrement à l’identique d’une dérivation ECG (coût 100€).

En France, nous disposions actuellement de l’enregistreur Kardia Mobile® de cette même société AliveCor (compter 190 € plus étui). Il peut être placé au dos de l’iPhone (compatible iPhone 4, 5 etc.). Il suffit ensuite à l’acquéreur de positionner ses deux index sur les capteurs pour obtenir une bande de tracé ECG.

Au moins, cet outil nécessite une installation donc une action réfléchie de la part de l’acquéreur évitant le « toc » du doigt sur le remontoir délateur.  

Attendons-nous à des lectures récurrentes de tracés. Ça tombe bien ! Le temps dédié aux lectures d’INR est quasiment vacant.

 

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