Prévention, addiction, sommeil et arrêt maladie chez les soignants: une enquête qui en dit long

Stéphanie Lavaud

18 décembre 2018

France — Ce n’est pas parce que l’on soigne les autres que l’on est, soi-même, immunisé contre les problèmes de santé, d’addiction, de sommeil, de stress, de burnout, etc ou que l’on applique à sa personne les conseils de prévention que l’on donne à ses patients …On le savait déjà, mais, le « Baromètre Carnet de santé » d’Odoxa pour la Mutuelle Nationale des Hospitaliers (MNH) confirme, de manière quantitative, le malaise exprimé par les soignants et plus particulièrement ceux exerçant à l’hôpital.

L’enquête, réalisée auprès d’un échantillon de 6 078 professionnels de santé (voir encadré pour le détail par profession) interrogés par Internet du 27 septembre au 30 octobre 2018, montre par exemple que 38% des personnels hospitaliers disent avoir été malades au cours des deux derniers mois ou que la moitié des professionnels de santé interrogés ont des difficultés à dormir. Pas « tire-au-flanc » pour autant, les participant.e.s à l’enquête ont pris 7,5 jours d’arrêt de travail au cours des 12 derniers mois – un pourcentage est bien en dessous de celui observé en France pour l’ensemble des salariés. Sans compter que plus de la moitié des généralistes et des spécialistes n'ont pas de médecin référent.

Si on y ajoute les nombreux « stresseurs » qui plombent les professionnels de santé comme « l’empêchement » (l’incapacité à pouvoir exercer correctement son travail), une charge de travail conséquente, les incivilités des patients ou encore les débordements de la vie professionnelle sur la vie privée, on comprend que tous les ingrédients sont réunis pour conduire ces derniers (et particulièrement les hospitaliers) au burnout.

Echantillon de 6 078 professionnels de santé (dont 1 307 personnels hospitaliers), soit dans le détail :

• 534 médecins généralistes, 506 médecins spécialistes, 71 internes • 789 infirmier(e)s ; 308 aides-soignants ; 475 sages-femmes • 1 067 masseurs-kinésithérapeutes • 399 pharmaciens • 1199 orthophonistes • 314 dentistes • 416 autres professionnels en santé (cadres de santé, administratifs…).

Les femmes représentent 73,1% de l’échantillon, une sur-représentation qui reflète bien la féminisation de certaines professions.

(In) satisfaction

Quand on les interroge, plus d’un tiers (35%) des professionnels se disent insatisfaits de leur travail. Les personnels hospitaliers santé en tête – dont une large majorité d’infirmiers (54%) et aides-soignants (59%) – avec un niveau de satisfaction plus faible que celui des Français (-18 points) et en nette baisse depuis un an (-10 points). Un mal-être qui se traduit peut-être sur le plan somatique puisqu’à la question « au cours de ces deux derniers mois, avez-vous été affecté par un problème de santé (en dehors de maladies chroniques ou d’affections de longue durée ? », 35% des personnels de santé répondent par l’affirmative, un chiffre plus important chez les personnels hospitaliers (38%). Ils restent pourtant fidèles au poste : en moyenne, les professionnels de santé ont pris 7,5 jours d’arrêt de travail au cours des 12 derniers mois… « un pourcentage est bien en dessous de celui observé en France pour l’ensemble des salariés du privé et des entreprises publiques (mais hors fonction publique d’Etat ou territoriale) qui est de 14,2 jours en 2016 et 17,2 pour un salarié du privé » rappelle le Pr Didier Truchot (Laboratoire de Psychologie, Université de Bourgogne-Franche) invité par Odoxa à commenter les résultats de l’enquête.

6 médecins sur 10 n’ont pas de médecin référent

Côté prévention, les chiffres sont là : 2 soignants sur 5 (18%) mais surtout 6 médecins sur 10 (55% des généralistes et 61% des spécialistes) n’ont pas de médecin référent, et les hommes davantage que les femmes. Cette situation qui voit les médecins privilégier l’autodiagnostic et l’automédication, avait justifié l’an dernier le lancement de la campagne de sensibilisation « Dis doc, t’as ton doc ? ». Elle est aussi probablement, en partie du moins, à l’origine de l’accent mis sur le « prendre soin » y compris de soi, qui figurera dans la procédure de recertification des médecins attendue en 2021.

En termes de vaccination, notamment contre la grippe, peu d’évolution malgré la pression mise sur les professionnels de santé par les Autorités ces dernières années : 53% des soignants – et plus de 6 infirmiers et aides-soignants sur 10 – ne se font JAMAIS vacciner contre la grippe. Les généralistes, les spécialistes et les pharmaciens – qui pourraient être habilités à pratiquer cette vaccination dans les années à venir – font juste un peu mieux, avec des pourcentages de 68,6%, 57,1% et 55,1% respectivement. Dans le sondage réalisé par Medscape l’an passé, la moitié des médecins français considéraient qu’il était éthique d’exiger la vaccination des médecins en contact avec des patients. Il s’agissait, selon leurs dires, de prévenir les infections (« ne pas devenir un serial killer! ») mais aussi de «donner l’exemple» et de rester «crédible».

Comportements à risque

En termes de consommation de substances potentiellement addictives, 1 médecin sur 10 (11% des spécialistes et 8% des généralistes) consomme de l’alcool quotidiennement et 3 sur 10 en consomme plusieurs fois par semaine. Plus d’un soignant sur dix (12%) fume quotidiennement, « un chiffre bien inférieur à celui observé en population générale », commente le Pr Truchot qui note que les femmes fument autant que les hommes.

En revanche, près d’un sur quatre (22%) fume occasionnellement… la prévalence observée double auprès des infirmiers et aides-soignants (20 à 22% de fumeurs quotidiens) pour rejoindre les niveaux observés en population générale.

Coté activité physique plus d’un tiers des soignants (35%) et près d’un infirmier (45%) et aide-soignant sur deux (56%) n’en pratique aucune régulièrement ! En revanche, « celles et ceux qui ont une activité sportive prennent moins de jours d’arrêt de travail : 6,3 vs. 9,7 pour ceux qui ne pratiquent de sport, fait remarquer le Pr Truchot. Une différence « très significative statistiquement » et qui va dans le sens du renforcement de sa pratique, si valorisée actuellement, comme promoteur de bien-être.

Le surmenage/burnout guette

Il est connu que les professionnels de santé ne ménagent pas leur peine. En moyenne, près de 6 professionnels de santé sur 10 travaillent le week-end (15% presque toujours et 44% régulièrement). Le chiffre culmine à 9 sur 10 auprès des infirmiers et aides-soignants. Et le repos n’est pas toujours de mise, surtout quand on a du mal à trouver le sommeil. Près d’un quart des professionnels de santé (23%) a des troubles du sommeil quotidiens et la moitié en souffre au moins une fois par semaine (51%), en particulier ceux qui exercent uniquement à l’hôpital.

Conséquence de tout cela, il n’est pas surprenant que le surmenage/burnout, guette les professionnels de santé. Surtout quand s’y ajoute des facteurs de stress. Celui qui arrive en tête est le travail « empêché » (devoir répondre à des injonctions contradictoires, manque de coordination, relations conflictuelles…), spécialement en milieu hospitalier, suivi de près par la charge de travail et les comportements des patients (incivilités) qui obtiennent des scores plus élevés chez ceux qui exercent à l’hôpital qu’en libéral. Viennent ensuite le débordement de la vie professionnelle sur la vie privée (qui regroupe les tâches administratives, les e-mails et toutes celles réalisées en dehors du temps et du lieu de travail) et la confrontation à la souffrance du patient, deux facteurs qui minent aussi le moral des professionnels de santé.

 

 

 

 

 

 

 

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