Les infections augmenteraient la survenue de troubles psychiatriques chez l’enfant et l’adolescent

Valérie Devillaine

18 décembre 2018

Risskov, Danemark – Une vaste étude populationnelle danoise relie maladies infectieuses, sévères ou non, et apparition de certaines affections neuropsychiatriques comme les troubles obsessionnels compulsifs chez les adolescents ou le retard mental chez les jeunes enfants. Les investigateurs ont, en effet, trouvé que le risque de développer un trouble mental était augmenté de 80% après une infection sévère. De même, l’utilisation d’anti-infectieux, en particulier d’antibiotiques, pour traiter l’infection était associé à une augmentation du risque d’environ 40% de développer une maladie psychiatrique par la suite. L’étude a été publié dans le JAMA Psychiatry [1] .

L’association entre infection et risque de troubles psychiatriques, comme la dépression ou la schizophrénie, était déjà connu, mais cette étude apporte de nombreuses précisions. « À notre connaissance, cette étude est la première à montrer que toute infection traitée, y compris une infection peu sévère, est associée à un risque accru d’un grand nombre de troubles mentaux de l’enfance et de l’adolescence », affirment les auteurs. C’est « la première sur une population aussi large et chez les enfants, a confirmé le Dr Pierre Ellul, psychiatre à l’hôpital Robert-Debré à Paris (AP-HP) auprès de Medscape édition française. « Les Danois sont bien rodés à ces études de cohorte. Si seulement on pouvait faire la même chose en France sur les données de l’Assurance Maladie… » a-t-il ajouté.

Cette étude est la première à montrer que toute infection traitée, y compris une infection peu sévère, est associée à un risque accru d’un grand nombre de troubles mentaux de l’enfance et de l’adolescence Les auteurs

Plus d’un million d’enfants et adolescents

Les auteurs ont mené une vaste étude sur l’ensemble de la population danoise. Les données de santé de plus d’un million d’enfants et adolescents issus des registres danois ont été analysées entre novembre 2017 et février 2018. En détail, la cohorte a inclus tous les individus âgés de plus de 18 ans nés au Danemark entre 1995 et 2012. Tous les individus ont été suivis pendant environ 9,76 ans (4,91) . Pendant ce suivi, 42,462 (3,9%) ont été hospitalisés pour un trouble psy, quel qu’il soit, et 56 847 (5,2%) ont reçu une prescription de médicament psychotrope.

Il s’avère que les infections ayant entraîné une hospitalisation sont associées à une augmentation de 84 % du risque d’apparition de trouble psychiatrique (HRR = 1,84 ; [IC95 = 1,69-1,99] ; n = 42 462) et à une augmentation de 42 % du risque de prescription de traitements psychotropes (HRR = 1,42, IC95 = 1,37-1,46, n = 56 847) chez les enfants et les adolescents. Toutes les infections traitées de façon médicamenteuse, même en ville, sont également concernées, bien que l’augmentation soit moindre : + 40 % de troubles psychiatriques (HRR = 1,40 ; [IC95 = 1,29-1,51]), + 22 % de médication psychotrope (HRR = 1,22 ; [IC95 = 1,18-1,26]). L’usage d’antibiotiques est associé à un risque plus important que les autres traitements.

Effet dose-réponse

Les chercheurs ont pu mettre en évidence un effet dose-réponse en fonction du nombre d’infections et de la proximité temporelle de la dernière infection. Le risque le plus élevé était observé entre 0 et 3 mois après l’infection.

Ils ont aussi procédé à l’étude de groupes de référence et de fratries : « les estimations de risques restaient significatives mais atténuées dans les fratries, ce qui indique que nos découvertes doivent être interprétées à la lumière d’autres cofacteurs : génétiques, familiaux et socioéconomiques », précisent-ils. Le stress lié à l’hospitalisation pourrait-il être la cause des troubles mentaux ? L’hospitalisation pourrait-elle expliquer un surdiagnostic ? Non, puisque l’augmentation du risque est observée également pour des infections bénignes, soignées en ville.

Plusieurs pistes d’explication

Dans un éditorial de ce même JAMA Psychiatry, Viviane Labrie et Lena Brundin, du Center for Neurodegenerative Sciences de Grand Rapids (Michigan, États-Unis) saluent également la « fort niveau de preuve épidémiologique » apporté par cette étude [2]. Grâce à ses contrôles et son étude des fratries, l’étude a pu écarter certains biais et suggère donc, sans le prouver, un lien de causalité biologique. Plusieurs mécanismes sont suspectés. D’une part, l’infection elle-même peut traverser la barrière hémato-encéphalique et affecter le cerveau. D’autre part, les agents anti-infectieux peuvent modifier le microbiote intestinal, ce qui peut secondairement affecter le cerveau via le nerf-vague ou une altération de la barrière hémato-encéphalique. Enfin, des études génétiques ont montré une association entre troubles mentaux et gènes du système immunitaire.

Pour le Dr Pierre Ellul, il faut distinguer deux types de pathologies sans doute reliées aux infections par des mécanismes différents. « Les théories neurodéveloppementales actuelles considèrent que les troubles psychiques, comme la schizophrénie, sont d’abord liées à des facteurs de prédisposition in utero puis à un élément déclencheur qui peut être la consommation de cannabis ou, comme ici, une infection. En revanche, pour d’autres affections, comme les troubles obsessionnels compulsifs, on est sur un effet plus direct : l’infection crée des super-antigènes qui ont des effets croisés : ils se fixent sur les noyaux de la base », explique-t-il. Il pointe aussi des résultats discordants : dans cette étude, les traitements antibiotiques augmentent le risque de troubles du spectre autistique alors qu’on sait par ailleurs que les antibiotiques pourraient améliorer les symptômes chez certains enfants autistes… « Peut-être que les antibiotiques ne font ici qu’augmenter les symptômes chez un enfant au développement subnormal et présentant des difficultés dans les interactions sociales », avance le Dr Ellul.

Et, note encore le médecin, « ces résultats sont intéressants sur le plan conceptuel, mais ne modifient pas la pratique clinique. Dans le cas de PANDAS, Pediatric Autoimmune Neuropsychiatric Disorders Associated with Streptococcal infections*, certains préconisent des traitements antibiotiques au long cours ou des traitements immunomodulateurs si les troubles obsessionnels compulsifs apparus ne répondent pas aux traitements standards, mais tout le monde n’est pas d’accord et, dans mon expérience, ces TOC répondent bien à la stratégie classique ».

Ces résultats sont intéressants sur le plan conceptuel, mais ne modifient pas la pratique clinique Dr Pierre Ellul
Le terme P.A.N.D.A.S., (acronyme anglais pour Pediatric Autoimmune Neuropsychiatric Disorders Associated with Streptococcal infections) rassemble plusieurs troubles pédiatriques caractérisés, entre autres symptômes, par la présence d’un trouble obsessionnel compulsif (TOC) qui perdure et/ou s’aggrave après une infection par un streptocoque bêta-hémolytique du groupe A. Ces troubles ont été décrits pour la première fois par Swedo S. et al en 19981.

 

 

 

 

L’étude a été financée par la Fondation Lundbeck Foundation et le Fonds de recherche indépendant danois (Independent Research Fund Denmark.

Les auteurs de l’étude danoise n’ont signalé aucun lien d’intérêt.

Le Dr Brundin signale avoir reçu des financements de la Michael J. Fox Foundation, de Veterans Affairs, et des National Institutes of Health. Le Dr Labrie rapporte des financements du Department of Defense américain et de l’Alzheimer’s Society of Canada.

 

 

 

 

 

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