Maladie d’Alzheimer: vers un traitement préventif visant le virus de l’herpès?

Vincent Richeux, Pauline Anderson

9 novembre 2018

Oxford, Royaume-Uni Trois nouvelles études viennent confirmer le lien entre l’infection par le virus de l’herpès et la maladie d’Alzheimer. Selon le Pr Ruth Itzhaki (Université d’Oxford, Royaume-Uni), qui a publié une analyse des résultats, un traitement préventif par antiviral peut désormais être envisagé [1]. Une perspective qui ne fait pas l’unanimité.

Le virus humain de l’herpès est-il impliqué dans le développement de la maladie d’Alzheimer? Même si le lien de cause à effet n’est pas démontré, l’hypothèse est de plus en plus prise au sérieux après la publication, ces dernières années, de plusieurs études montrant une relation entre la maladie et l’infection virale.

Virus présent dans le cerveau

Le Pr Itzhaki étudie ce lien depuis près de 30 ans. Avec son équipe, elle a notamment découvert que les personnes infectées par le virus de l’herpès de type 1 (HSV1) et porteur de la mutation APOE4 ont 12 fois plus de risque de développer la maladie d’Alzheimer [2]. Dans plus de la moitié des cas, le virus a été retrouvé dans le cerveau de personnes atteintes de démence et portant la mutation.

Dans une analyse publiée dans Frontiers in Aging Neurosciences, le Pr Itzhaki expose les principales données ayant mis en évidence ce lien, avant de se focaliser sur les résultats de trois nouvelles études taïwanaises qui viennent le confirmer. Elle estime qu’un traitement antiviral administré avant 50 ans pourrait réduire le risque de développer une maladie neuro-dégénérative.

Dans l’ensemble, « les données suggèrent que le HSV1 est responsable de la production de protéines amyloïde bêta », caractéristique de la maladie d’Alzheimer, affirme le Pr Itzhaki. Présent dans le cerveau sous forme latente, le virus provoquerait la formation progressive de plaques amyloïdes en s’activant par intermittence lors d’une immunosuppression, d’une infection ou d’une inflammation.

Selon une hypothèse avancée par les chercheurs, la protéine amyloïde bêta aurait un rôle anti-microbien. Sa formation dans le cerveau serait donc une réaction à une infection virale ou bactérienne pour stopper le processus infectieux. En enveloppant le germe, elle empêcherait les interactions avec l’environnement et limiterait ainsi son développement.

Les données suggèrent que le HSV1 est responsable de la production de protéines amyloïde bêta< Pr Ruth Itzhaki

Zona ophtalmique: trois fois plus de risque

Dans la première étude taïwanaise [3], 846 patients, âgés en moyenne de 62 ans, ont été inclus après le diagnostic d’un zona ophtalmique. Ils ont été suivis pendant cinq ans, de même qu’un autre groupe de 2 530 individus du même âge, sans zona (groupe témoin).

Parmi les patients présentant un zona, 4,16% ont développé une démence au cours du suivi, contre 1,65% dans le groupe témoin. Après ajustement, notamment sur les caractéristiques des patients, l’analyse montre que ceux ayant un zona ont un risque trois fois plus élevé (HR=2,97) de développer une maladie neurodégénérative dans les cinq ans.

Dans la seconde étude [4], 39 205 patients atteints de zona et un nombre identique d’individus sains du même âge (63,5 ans en moyenne dans les deux groupes) ont été suivis pendant 6 ans en moyenne.

Là encore, le risque est significativement plus élevé chez les individus infectés, mais la différence apparait beaucoup moins nette (HR=1,11). Selon la chercheuse, les virus impliqués dans un zona ophtalmique pourraient pénétrer plus facilement dans le cerveau, ce qui expliquerait le risque plus élevé dans l’étude précédente.

Selon la chercheuse, les virus impliqués dans un zona ophtalmique pourraient pénétrer plus facilement dans le cerveau.

Les patients non traités plus à risque

L’intérêt de cette deuxième étude réside surtout dans les différences au sein du groupe avec zona, entre les patients sous traitement (valaciclovir, tromantadine ou famciclovir) et ceux non traités. Ainsi, à la fin du suivi, les cas de maladie d’Alzheimer étaient deux fois plus nombreux chez les patients non traités, comparativement aux patients traités (HR = 0,55).

Enfin, la troisième étude [5], qui s’avère être la plus significative, a porté sur 8 362 patients de 50 ans et plus, infectés par le virus HSV1. Ils ont été inclus après le diagnostic puis suivis pendant 10 ans avec un autre groupe de 25 086 individus non infectés (groupe témoin).

Les résultats montrent que, comparativement au groupe témoin, les individus infectés par le HSV1 ont, au bout de dix ans, un risque 2,5 fois plus élevé de développer une démence. Par ailleurs, dans le sous-groupe de patients infectés non traités, 28% ont présenté une maladie neurodégénérative en fin de suivi, contre 5,8% chez les patients traités.

Dans ces trois études, beaucoup de patients inclus présentaient des formes sévères de zona, qui restent rares. Les résultats sont donc à nuancer. « Dans l’idéal, il faudrait étudier les taux de démence chez des patients présentant des boutons de fièvre ou de l’herpès génital », a souligné le Pr Itzhaki.

Traiter avant 50 ans?

Il n’empêche, la piste virale est suffisamment sérieuse pour chercher désormais à vérifier si un traitement par antirétroviral peut aider à prévenir la dégradation des fonctions cognitives, estime la chercheuse. Pour espérer un effet, il faudrait, selon elle, l’administrer avant 50 ans et viser les personnes les plus à risques, comme celles présentant l’allèle APOE4.

Au Royaume-Uni, on estime que 70% des individus âgés de 30 à 40 ans sont infectés par le virus HSV1 et 25% d’entre eux sont porteurs d’APOE4. Dans cette tranche d’âge, 18% des individus pourrait ainsi bénéficier d’un traitement antiviral, souligne le Pr Itzhak, qui précise que les recherches devront déterminer le traitement idéal et le délai d’administration pour une efficacité optimale.

Avec son équipe, elle espère désormais obtenir les fonds suffisants pour lancer une étude visant à évaluer l’effet d’un traitement antiviral combiné à un anti-inflammatoire chez des patients atteints d’une forme légère de la maladie d’Alzheimer. L’objectif est de vérifier si la dégradation des fonctions cognitives peut ainsi être ralentie.

Inverser la tendance 

Interrogé par Medscape édition internationale, le Dr James Hendrix, directeur des initiatives scientifiques mondiales de l’Alzheimer Association, s’est montré peu enthousiaste vis-à-vis d’un traitement antiviral utilisé en prévention primaire de la maladie d’Alzheimer. « Nous n’avons pas assez de preuves. Il est encore bien trop tôt pour aller sur cette voie ».

Bien que les études citées suggèrent à nouveau une association entre l’infection par le virus de l’herpès et la maladie d’Alzheimer, le lien de causalité n’est pas prouvé, rappelle-t-il. Par ailleurs, il estime que certains résultats sont à prendre avec précaution, en particulier ceux rapportant un risque accru chez les patients non traités, et évoque la possible influence d’autres facteurs, comme une moins bonne santé.

Le Dr Hendrix a toutefois indiqué que l’association continue de soutenir les recherches portant sur le rôle du virus de l’herpès et de valoriser cette approche afin de mieux comprendre les mécanismes en jeu. Des travaux sont aussi menés pour évaluer l’implication du système immunitaire dans le développement des maladies neuro-dégénératives.

Egalement interrogée par nos confrères de l’édition internationale, le Pr Itzhaki a regretté que les recherches consacrées à l’implication du virus de l’herpès ne soient pas suffisamment prises au sérieux. Un constat lié, selon elle, au fait que les spécialistes de la maladie d’Alzheimer ont rarement des connaissances en virologie.

Près de 130 études ont été menées sur le sujet, mais les données accumulées « ont été ignorées ou rejetées », au détriment des patients, estime la chercheuse. « Le moment est peut-être venu d’inverser la tendance ».

 

 

Le Pr Ruth Itzhaki et le Dr James Hendrix n’ont pas déclaré de liens d’intérêt.

 

 

 

 

 

 

 

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