Médecins du CH de Saint-Brieuc : les vraies raisons de leur démission 

Philippe Anaton

16 octobre 2018

Saint Brieuc, France -- Pour une fois, un mouvement social n'est pas motivé, pour tout ou partie, par une pression financière étouffante ou par un manque de personnel. Non, si 120 médecins qui siègent au sein de la Commission médicale d'établissement (CME) du centre hospitalier Yves-le-Foll de Saint Brieuc (Côtes d'Armor), ont décidé de démissionner collégialement de leur fonctions administratives et managériales (et non pas médicales), à compter du 19 octobre, c'est parce que le management imposé par la direction leur pèse. Ils ne veulent « plus subir des décisions imposées par la direction mais à les co-construire avec elle ». « Cela n’aura aucun impact sur la prise en charge des patients, l’ensemble de la communauté médicale de St Brieuc reste mobilisé pour continuer à apporter à la population les soins de qualité dont elle a besoin, en toute sécurité », précisent-ils dans un communiqué.

Ne plus subir des décisions imposées par la direction mais les co-construire avec elle Communiqué

Pas de remise en cause des restructurations

Ils ne remettent pas en cause les projets de restructuration portés par le centre hospitalier. Bien au contraire. Dans un communiqué expliquant leur geste, la communauté médicale de Saint-Brieuc dit approuver, par exemple, « le projet de bâtiment ambulatoire, projet qui a été mené en concertation avec les soignants ». Ces mêmes médecins, en juillet dernier, s'étaient ainsi offusqués de la décision de maintenir ouverte la maternité de Guingamp, qui devait être transformée en un centre périnatal de proximité (CPP) à compter de février 2019. Le député LREM de la circonscription Yannick Kergolot avait en effet obtenu du président de la République, en déplacement en juin dans la région, un sursis de deux ans pour sa maternité. La CME de Saint-Brieuc a alors adressé un courrier au président de la République, lui reprochant de fragiliser la restructuration du groupement hospitalier (GHT) d'Armor, dont fait partie le centre hospitalier de Saint-Brieuc : « Ce qui apparait comme un sauvetage de la maternité de Guingamp en fait vient enterrer tout le projet de restructuration du groupement hospitalier d’Armor et toute chance de structurer une offre publique hospitalière de qualité, bien organisée et efficace sur le département des Côtes-d’Armor. »

Des précédents

La communauté médicale de Saint-Brieuc n'a pas non plus démissionné pour protester contre un manque de personnel, comme avait pu le faire en 2016 les urgentistes d'Avignon en 2016 ou ceux du centre hospitalier de Dreux en 2017. Ils n'ont pas non plus abondé dans le sens de la CGT de Saint-Brieuc, inquiète d'un déficit du centre hospitalier de Saint-Brieuc de 3%. « Depuis quelques jours une vive émotion se propage avec des annonces de non-renouvellement de contractuels qui sont confirmés aux cadres de certains pôles, » écrit la CGT dans un tract. La direction a confirmé le non-renouvellement de 42 CDD. Et le budget est bien en déficit de 4 millions d'euros en 2017 pour un global de 290 millions d'euros.

Crise du management

Non, la démission collective des médecins de Saint-Brieuc est le résultat d'une crise du management vieille de dix-huit mois. Cette crise a débuté en mai 2017, suite à une réunion médicale exceptionnelle organisée par le président de la CME, Benoit Moquet, et la vice-présidente, le Dr Cinthia Garignon. Cette réunion avait pour but de répondre à un malaise grandissant dans la communauté médicale. 80 médecins réunis avait alors exprimé leur défiance vis-à-vis de la direction de l'établissement. Ces médecins avaient d'ores et déjà rédigé des doléances : clarification des circuits de décision, plus grande écoute des chefs de service et chefs de pôle, meilleure définition des rôles du directeur général et du directeur délégué. Un consultant avait alors été dépêché par la direction, pour animer un groupe de réflexion, qui avait rédigé une feuille de route managériale, validée en janvier 2018 par la CME. Néanmoins, constatant dans les faits une absence d'évolution, le président de la CME avait remis sa démission en mai 2018. Depuis, il a quitté l'établissement, après y avoir exercé trente ans.

Sursis de 4 mois

Cette démission a réveillé la mobilisation des médecins qui ont de nouveau fait part de leur inquiétude quant à l'évolution de leur établissement et du GHT des côtes d'Armor auquel il appartient. La direction a proposé de nouveau une médiation, rejetée du revers de la main par la communauté médicale. « Plutôt qu'une médiation, nous demandons qu'un véritable diagnostic soit porté sur le mode de gouvernance de cet établissement », écrivent les médecins dans leur communiqué. En juin, déjà, les médecins avaient menacé de démissionner en bloc s'ils n'étaient entendus. Le président de la CME et la vice-présidente avaient alors obtenu de leur part un sursis de quatre mois. Mais ces quelques mois de répit n'ont pas été mis à profit par la direction pour redresser le gouvernail de la gouvernance. « À la date d’aujourd’hui, la situation est trop détériorée, la méfiance trop fixée et la désespérance trop présente pour reporter à nouveau la démission des médecins de leurs fonctions qui seront transmises à la Direction, lors de la CME du 9 octobre avec effet au 19 octobre 2018 », écrivent-ils, plus désespérés que furieux.

À la date d’aujourd’hui, la situation est trop détériorée, la méfiance trop fixée et la désespérance trop présente pour reporter à nouveau la démission des médecins Communiqué

L’IGAS enquête

Selon l'agence de presse médicale (APM), la direction indique avoir « entendu les attentes exprimées par la communauté médicale et souhaite retrouver rapidement la voie d'un travail collaboratif en confiance ». À l'appui de ses dires, la direction a présenté une plateforme visant à proposer un pilotage stratégique et opérationnel en co-construction avec la communauté médicale. Las, les médecins réclament de leur côté une mise en œuvre rapide des décisions prises dans le cadre de « Ma santé 2022 ». Ce plan prévoit, en effet, une réforme de la gouvernance, comprenant un renforcement du rôle du service, une reconnaissance de l'encadrement, un pouvoir élargi de la CME dans les GHT. En attendant de passer de la parole aux actes, de la proposition de loi aux décrets d'application, les médecins briochins, pour leur part, rendent le tablier... Et, une enquête de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) a été ouverte.

 

 

 

 

 

 

 

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