Suicides de médecins : l’hôpital à nouveau endeuillé

Philippe Anaton

15 octobre 2018

France -- Nouvel émoi dans le monde hospitalier : dans la nuit du 9 au 10 octobre, un radiologue, qui avait plus de vingt ans d’expérience, s’est donné la mort sur son lieu de travail. Ce médecin avait été victime d’un burn-out cet été et avait repris le travail depuis quelques semaines. C’est La Nouvelle République qui a révélé ce drame. Dans son édition du 11 octobre, le quotidien régional s’interroge sur les raisons qui ont poussé ce praticien hospitalier, « fervent défenseur de l’hôpital public », à mettre fin à ses jours. Le journal rappelle le lourd contexte du centre hospitalier de Châteauroux, marqué par la fermeture de la maternité du Blanc, qui plombe les relations de travail.

Un précédent au centre hospitalier de Châteauroux

Une enquête a été ouverte, pour déterminer les raisons précises qui ont poussé ce médecin à ce geste ultime. Aussi, comme il est malheureusement de coutume dans ce genre de cas, une cellule d’urgence médico-psychologique a été mise en place, pour répondre à la détresse des personnels hospitaliers qui ont vécu ce drame. La commission médicale d’établissement (CME) s’est par ailleurs réunie ce 10 octobre, et le comité hygiène sécurité et conditions de travail (CHSCT) a suivi.

En matière de suicide, le centre hospitalier de Châteauroux n’en est pas à son premier drame. En mars 2014, une anesthésiste-réanimateur de 37 ans, avait mis fin à ses jours dans sa chambre de garde. Selon La nouvelle République, «en septembre de la même année, le rapport relatif à l’accident mortel de Mme Zahan rédigé par l’inspection du travail, pointait du doigt des dysfonctionnements liés notamment à une importante surcharge de travail. La direction de l’hôpital avait répondu en évoquant « de pures conjectures » et en indiquant que les griefs présentés dans le rapport étaient « sans lien avec le suicide du docteur Zahan».

Rien n’a été fait

À cette époque-là, le SNPHARE et l’intersyndicale Avenir hospitalier avaient demandé la tenue d’un CHSCHT extraordinaire, qui aurait associé les praticiens hospitaliers. Il n’a pas eu lieu. Rappelons que cette instance représentative du personnel, qui examine les conditions de travail et de sécurité, n’intègre pas les médecins hospitaliers. Quatre ans plus tard, le SNPHARE constate avec regret, à l’occasion de ce nouveau drame, que « rien n’est fait pour la prévention des risques psycho-sociaux ». « Tout ce que nous réclamons, depuis au moins 15 ans, pour le respect des médecins et de leurs conditions de travail a été balayé d’un revers de main », ajoute le syndicat national des praticiens hospitaliers anesthésistes réanimateurs élargi. Le SNPHARE constate que l’application de la limitation du temps de travail à 39 heures, imposée par la législation européenne, n’est toujours pas appliquée dans les hôpitaux français. Les médecins n’ont toujours pas accès au CHSCT, et le harcèlement n’est pas plus sanctionné qu’auparavant. Le SNPHARE regrette que la stratégie de transformation du système de santé « ma santé 2022 » n’ait prévu aucune mesure de prise en compte de la qualité de vie au travail, « pourtant indispensable à la prise en charge optimale de nos patients ».

Tout ce que nous réclamons, depuis au moins 15 ans, pour le respect des médecins et de leurs conditions de travail a été balayé d’un revers de main le SNPHARE

Tentative de suicide à Bordeaux

Le SNPHARE déplore également la tentative de suicide d’une praticienne hospitalier au CHU de Bordeaux, fin septembre. C’est l’association nationale Jean-Louis Megnien qui a révélé cette information. L’incident a eu lieu le 26 septembre dernier. La médecin, révèle l’association, est anesthésiste-réanimatrice au groupement hospitalier Sud, et référente de la transplantation cardiaque.

Dans un courrier adressé au ministre de la Santé, l’association Jean-Louis Megnien pointe les dysfonctionnements graves dans le service de transplantation cardiaque depuis plus d’un an et demande dans ce courrier de « faire cesser les agissements graves des responsables administratifs et médicaux locaux ».

Les alertes de cette médecin hospitalier auraient été systématiquement ignorées par ses responsables, tout comme aurait été négligé la demande d’une médiation nationale, quant à l’intégration d’un nouveau médecin. Faux, rétorque la direction du centre hospitalier, qui affirme, de son côté, que l’embauche d’un nouveau médecin, qui aurait pu soulager la charge de travail de ceux déjà présents, a été annulé à la demande du chef de service. L’association Jean-Louis Megnien note que ces dysfonctionnements dans la gouvernance, mettent en péril le suivi des patients transplantés. Et le SNPHARE de son côté rappelle que « les médecins hospitaliers appartiennent aux professions les plus exposées, et les moins protégées ».

Les médecins hospitaliers appartiennent aux professions les plus exposées, et les moins protégées  le SNPHARE

Où en est la stratégie nationale de la qualité de vie au travail ?

On se souvient qu’en décembre 2016, la ministre de la santé de l’époque, Marisol Touraine, avait présenté une « stratégie nationale de la qualité de vie des professionnels de santé » qui venait répondre au drame qui avait secoué l’année 2015, le suicide du professeur Jean-Louis Mégnien. Cette stratégie comportait une série de mesures, dont l’installation d’un observatoire de la qualité de vie au travail. Installé le 2 juillet dernier, cet observatoire a pour mission, selon la ministre de la santé de :

« - produire des contributions opérationnelles permettant d’aider les professionnels à améliorer leur pratique en termes de qualité de vie au travail, tant à titre individuel que collectif ;

- rassembler toutes les connaissances sur le sujet, de les partager et de les diffuser largement, notamment par l’organisation d’un colloque annuel. »

Cet observatoire est présidé par le Pr Philippe Colombat, chef de pôle de cancérologie-urologie du CHRU de Tours, et composé de 12 experts. On a hâte de le voir à l’œuvre.

 

Aide aux soignants en difficulté : création d’un nouveau réseau national

Après le lancement de deux outils d’aide et d’accompagnement des professionnels de santé en souffrance, d’abord un numéro d'appel en 2016 (08 05 23 23 36) puis l’application « Asso SPS » cet été, l'association Soins aux professionnels en santé (SPS) vient de créer un « réseau national » de professionnels pour venir en aide aux soignants en détresse. Formé de psychologues, médecins généralistes et psychiatres, le réseau s’est constitué grâce aux partenariats de 3 autres structures : le réseau Souffrance et travail, le Service de santé des armées et le réseau Morphée.

Ses missions sont de proposer aux professionnels de santé en souffrance une consultation partout sur le territoire. En pratique, le soignant qui cherche de l’aide sélectionne son département dans un menu déroulant sur le site de l’association SPS pour obtenir les coordonnées des professionnels du réseau les plus proches de chez lui (voir ici).

Pour rappel, d’autres associations sont mobilisées pour offrir une aide aux soignants en difficulté : l’AAPML (Association d’aide aux professionnels de santé et médecins libéraux ; N° Indigo : 0826 004 580 - http://www.aapml.fr/), l’APSS (Association pour les soins aux soignants, http://www.apss-sante.org/), le Collège français d'anesthésie-réanimation (CFAR, N° Vert : 0800 00 69 62 - e-chat http://cfar.org/sante-au-travail-smart/), le MOTS (Médecin Organisation Travail Santé, N°: 0608 282 589- http://www.association-mots.org/).

De son côté, le Conseil national de l’Ordre des médecins (CNOM) a mis en place un numéro unique d’écoute et d’assistance confidentiel et gratuit, le 0800 800 854. AL

 

 

 

 

 

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