Trois pathologies ophtalmiques liées à un risque accru de maladie d’Alzheimer

Stéphanie Lavaud

21 août 2018

Seattle, Etats-Unis – Si, pour le poète, les yeux sont le reflet de l’âme, l’œil est, pour le scientifique, une fenêtre sur le corps, le cœur et le cerveau. Une équipe américaine vient d’en faire une fois de plus la démonstration en révélant un lien étroit entre trois pathologies de l’œil que sont la dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA), le glaucome et la rétinopathie diabétique (RD) et un risque accru de maladie d’Alzheimer (MA).

Dans une cohorte de 3877 participants suivis pendant 31 142 personnes-années, un risque de +20% de maladie d’Alzheimer (MA) été retrouvé chez les participants ayant une DMLA, ce risque était de +44% chez ceux avec une rétinopathie diabétique (RD) par comparaison à ceux qui en étaient dépourvus. En tenant compte du temps écoulé depuis le diagnostic, les chercheurs ont montré une augmentation du risque de MA de 46% chez les participants avec un glaucome diagnostiqué depuis moins de 5 ans, une augmentation de 50% pour la DMLA établie depuis plus de 5 ans, allant jusqu’à + 67% et +50% pour la rétinopathie diabétique récente et établie, respectivement.

En revanche, la cataracte, elle aussi une pathologie de l’âge, mais qui ne partage pas les caractéristiques dégénératives et d’altérations chroniques micro-vasculaires des trois maladies ophtalmiques citées, n’était pas associée à un risque de MA. L’étude a été publiée dans Alzheimer's & Dementia [1].

Interrogé par nos confrères de Medscape, Cecilia S. Lee, (professeure assistant en ophthalmologie, University of Washington School of Medicine, Seattle) et première auteure de l’étude a déclaré : « j’espère que nos résultats vont faire prendre conscience aux ophtalmologistes et aux médecins généralistes que lorsqu’ils sont face à un patient avec l’une de ses pathologies, ils doivent s’interroger sur le statut cognitif de la personne ».

Cohorte « Adult Changes in Thought (ACT) »

Pour arriver à cette conclusion, les chercheurs se sont appuyés sur la cohorte « Adult Changes in Thought (ACT) » qui a démarré en 1994 et a inclus jusqu’à aujourd’hui plus de 5400 adultes âgés de plus de 65 ans, qui n’avaient pas de démence à leur entrée dans l’étude et ont été suivi jusqu’à la survenue d’une démence, leur décès ou leur sortie de l’étude.

A l’inclusion puis tous les 2 ans, les participants ont eu une évaluation de leur fonction cognitive, de leurs facteurs de risque et ont pu faire réaliser un génotypage de l’ApoE. Toutes les personnes qui obtenaient des scores inférieurs à 85 avec l’outil de dépistage des capacités cognitives (Cognitive Abilities Screening Instrument) subissaient une batterie de tests neuropsychologiques ainsi que des examens physiques et neurologiques. En cas de vision altérée, des tests étaient mis en place dès le début de l’étude pour évaluer la cognition des personnes concernées. La démence a été affirmée selon les critères diagnostiques en vigueur (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, 4th Version). Les pathologies cardiovasculaires ont été repérées sur la base du témoignage des patients et les pathologies oculaires (DMLA, glaucome, RD et cataracte) en s’appuyant sur les dossiers médicaux informatisés.

Le critère primaire était la survenue d’une maladie d’Alzheimer possible ou probable selon les modèles à risques proportionnels de Cox en incluant chacune des 3 pathologies oculaires dans un modèle unique.

Au total, 3877 participants, sans données manquantes, ont constitué l’échantillon de base, qui a cumulé 31 142 personnes-années de suivi (plus de 8 ans en moyenne par personne).

La moitié des participants était âgé de 70 à 79 ans à l’entrée dans l’étude, avec 42% d’hommes, blancs (90%) dotés d’un niveau scolaire (lycée : 90%).

Risque de MA accru de +50% avec une DMLA ancienne

Les chercheurs ont dénombré 792 nouveaux cas de maladie d’Alzheimer : 522 probables et 270 possibles.

A la fin de l’étude, 213 participants avaient obtenu un diagnostic de glaucome récent (moins de 5 ans), et 481 un glaucome établi; 420 avaient une DMLA récente et 616 une DMLA établie depuis plus de 5 ans; 93 une RD récente et 155 une RD établie; 741 une cataracte récente et 2694 une cataracte établie. Un recouvrement entre glaucome, DMLA et RD était possible puisque 331 participants présentaient deux de ces pathologies et que 27 présentaient les trois.

En tout, 24% des participants ayant un glaucome ont développé une maladie d’Alzheimer (MA), contre 20% de ceux qui n’en avaient pas. Le rapport de risque (HR) était plus élevé chez ceux ayant été diagnostiqué récemment pour un glaucome récent par rapport à ceux pour qui le diagnostic datait de plus de 5 ans (voir tableau). A l’inverse, il n’a pas été retrouvé de risque accru de MA chez les participants avec une DMLA récente, mais celui-ci était de + 50% chez les participants avec une DMLA établie. Le lien avec la RD, nouvelle ou ancienne, était significatif. En revanche, aucune corrélation n’a été mise en évidence entre risque accru de MA et le génotype APOE 4 ou 2. Des analyses complémentaires tenant compte de l’hypertension ou autres pathologies cardiovasculaires n’ont que peu modifié ces estimations.

Rapport de risque (hazard ratio) de développer une maladie d’Alzheimer (sans tenir compte du moment du diagnostic et en fonction du délai avec le diagnostic)

Facteur de risque

HR (IC95%)

Valeur de p

Glaucome

0,95 (0,80 – 1,14)

0,61

0-5 ans

1,46 (1,08 – 1,91)

0,013

Plus de 5 ans

0,87 (0,71 – 1,07)

0,19

DMLA

1,20 (1,02 – 1,40)

0,03

0-5 ans

1,20 (1,08 – 1,91)

0,12

Plus de 5 ans

1,50 (1,25 – 1,81)

<0,001

Rétinopathie diabétique

1,44 (1,08 – 1,94)

0,02

0-5 ans

1,67 (1,01 – 2,74)

0,045

Plus de 5 ans

1,50 (1,05 – 2,15)

0,027

 

Il est à noter que le diagnostic de cataracte n’est jamais ressorti comme un facteur de risque de la MA avec un HR de 0,99 (IC95% : 0,73 - 1,32 ; P = 0,92) pour la cataracte récente et HR de 1,21 (IC95% : 0,93 - 1,57 ; P = 0,15) pour un diagnostic de plus de 5 ans.

Une question d’âge mais pas que…

Il s’agit de la première étude de cette importance à s’intéresser au lien entre 4 pathologies ophtalmiques et à la démence, précisent les chercheurs. « Si la présence d’une rétinopathie microvasculaire a été associée avec un déclin cognitif dans de précédentes études, il est possible que l’association que nous avons trouvé entre RD et MA reflète l’association entre diabète et MA ». Néanmoins, quand les chercheurs ont testé le risque de MA chez les participants recevant un traitement contre le diabète avec une RD ou sans, seuls les participants avec une RD avaient un risque de MA accru (HR : 1,46, [IC95% : 1,09-1,97] vs. participants sans RD, HR : 1,01, [IC95% : 0,78-1,31]). Ce résultat est donc en faveur d’une autre explication, plus générale, qui vaudrait peut-être aussi pour les deux autres pathologies. Et effectivement, toujours en termes d’hypothèses, les auteurs reconnaissent qu’il serait tentant d’expliquer les résultats par l’observation d’un phénomène lié à l’âge, néanmoins la différence de tendance qui s’observe entre les différentes pathologies quand on segmente en fonction de l’ancienneté du diagnostic, de même que l’absence de corrélation avec la cataracte, pourtant elle aussi très liée à l’âge, font envisager d’autres hypothèses.

La deuxième possibilité évoquée par les auteurs serait que ces pathologies ophtalmiques résultent de la mise en place des voies dégénératives de la MA et précèdent donc le diagnostic de MA. On sait qu’il existe des stades pré-cliniques à la maladie, et l’étude menée ici ne permet pas de tester cette hypothèse.

Troisième option envisageable : « ces 3 pathologies relèvent d’une physiopathologie impliquant de multiples mécanismes et les voies neurodégénératives qui s’y associent causent ou exacerbent la MA chez des individus qui y sont plus sensibles » proposent les auteurs. Au final, certaines ou toutes ces pathologies ophtalmiques pourraient participer de la/les même(s) voie(s) neurodégénératives et agiraient comme des précurseurs. Ce qui revient à dire que ces pathologies de l’œil précèderaient le développement ou les stades précoces de la MA contrairement à la deuxième hypothèse, qui implique une relation inverse.

Difficile à ce stade des recherches de conclure autrement qu’à l’existence d’une relation entre les pathologies ophtalmiques et la MA, dépendant de facteurs autres que le seul vieillissement. Sans que l’on en connaisse le sens, « la relation temporelle est intrigante » considèrent les auteurs. Et demande, bien sûr, d’autres recherches dans ce sens.

 

 
La relation temporelle est intrigante Les auteurs
 

 

 

 

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