Faut-il interdire les produits à base de cannabidiol?

Jean-Bernard Gervais

Auteurs et déclarations

16 août 2018

France -- Les directeurs d'établissement commercialisant des produits au cannabidiol (CBD) sont-ils des dealers ? Depuis le mois de juin, de nombreux gérants de « coffee shops » à la française, proposant des herbes, huiles, ou autres pâtisseries à base de cette molécule extraite du cannabis, ont en effet reçu la visite de la gendarmerie, ou de la police. Sont-ils en infraction avec la loi ou se sont-ils engouffrés dans un vide juridique ? Et, au fait, le cannabidiol – approuvé depuis peu dans des formes résistantes d’épilepsie – est-il bénéfique ou dangereux pour la santé ?

Brèche juridique

Tout débute au début du mois de juin, avec l'ouverture de "coffee-shops" commercialisant des produits à base de cannabidiol à Puteaux et dans le 11ème arrondissement parisien – après Besançon et Lille. Une mode provenant de Suisse, où ce type de « boutiques » pullule. Pour en arriver là, les commerçants qui ont eu l'idée de vendre ces produits "relaxants" se sont immiscés dans une brèche juridique, où ce qu’ils ont voulu interpréter comme tel. A savoir, qu’en France, la vente de produits au CBD serait autorisée tant que leur taux de delta-9-tétrahydrocannabinol (THC) – la molécule présente dans le cannabis et considérée comme un stupéfiant – ne dépasse pas les 0,2%.

Une interprétation erronée selon les pouvoirs publics, la ministre de la santé en tête. Le 11 juin dernier, le parquet décidait du coup d'ouvrir une enquête sur « l'acquisition, le transport, la détention et l'offre de stupéfiants ».

« Je pense que ces boutiques auront fermé dans quelques mois », pronostiquait le 17 juin dernier Agnès Buzyn, sur les ondes de RTL. Fin juin, deux coffee-shops parisiens étaient perquisitionnés et fermés. Depuis, les descentes de police d'un nouveau genre – plus d'une centaine désormais en France –se multiplient dans les établissements français. Les 17 et 25 juillet derniers, deux commerçants de CBD étaient mis en examen à Dijon. Le 1er août, les gérants de deux autres coffee-shops à Marseille étaient placés en garde à vue après la perquisition de leurs échoppes.

Mauvaise interprétation de la législation

Pourquoi un tel retournement de situation ? C'est que, entretemps, les pouvoirs publics se sont mobilisés pour préciser la législation, et encadrer la vente de CBD. D’ailleurs le 11 juin dernier, la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca) faisait paraitre "un point sur la législation" du CBD. « De nombreux produits présentés comme contenant du CBD sont récemment apparus sur le marché français. Il s’agit essentiellement d’e-liquides pour cigarettes électroniques, de produits cosmétiques ou de gélules », constate la Mildeca. Avant de poursuivre : « Certaines variétés de cannabis ou de chanvre, dépourvues de propriétés stupéfiantes, peuvent être utilisées à des fins industrielles et commerciales sous trois conditions cumulatives : les variétés de chanvre autorisées figurent sur une liste ; seules les graines et les fibres peuvent être utilisées. L’utilisation des fleurs est, quant à elle, interdite ; la plante doit avoir une teneur inférieure à 0,2% en THC. » La Mildeca précise surtout que « le taux de 0.2 % de THC n’est pas un seuil de présence de THC dans le produit fini mais dans la plante elle-même. Or, des contrôles réalisés dans certains produits présentés comme contenant du CBD ont révélé la présence de THC. »

« En France, finit-elle, les seuls produits contenant des tétrahydrocannabinols et du CBD pouvant revendiquer des effets thérapeutiques sont des médicaments autorisés par l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) ». Courant juillet, la chancellerie invitait donc les parquets à assurer la poursuite et la répression de tous ceux qui commercialisent des produits de cannabidiol présentant des traces de THC, même inférieur à 0,2%.

 
Le taux de 0.2 % de THC n’est pas un seuil de présence de THC dans le produit fini mais dans la plante elle-même Mildeca
 

Dangereux ? Curatif ?

Au-delà de l’aspect juridique, le CBD est-il dangereux pour la santé ? À l’instar du THC, est-ce une substance addictive ? Aussi bien l’Organisation mondiale pour la santé (OMS) que l’ANSM ont apporté des réponses à ces questions – et ce ne sont pas forcément les mêmes. En novembre 2017, l’OMS a rendu un pré-rapport sur le CBD. En matière de toxicologie, le CBD n’aurait pas d’effets sur des paramètres physiologiques et biochimiques. Ni d’effets additifs. En revanche, il, est utilisé, de manière thérapeutique dans l’épilepsie (Epidiolex®). Pour l’OMS, il parait évident que le CBD peut entrer dans le traitement de nombreuses autres pathologies, même si les recherches dans ces domaines ne sont pas toutes abouties. Le CBD a même des propriétés anti-épileptiques, anxiolytiques, antipsychotiques, analgésiques, anti-inflammatoires, anti-asthmatiques, anti-tumorales. Assez paradoxalement, le CBD pourrait aussi traiter les addictions aux drogues.

 
Le CBD aurait des effets anxiolytiques, antipsychotiques, antalgiques, mais aussi un effet de sédation à forte dose.
 

Prudence de l’ANSM

Dans un avis rendu en 2015, l’ANSM, de son côté, rappelle que le cannabidiol rentre dans la composition de trois médicaments : « : le Sativex® (association de THC et cannabidiol), le Cannador® et l’Epidiolex®, solution orale ne contenant que du cannabidiol et médicament orphelin utilisé dans les épilepsies réfractaires chimio-résistantes. »

Outre le traitement de l’épilepsie, à l’instar de l’OMS, l’ANSM relève que le CBD aurait des effets anxiolytiques, antipsychotiques, antalgiques, mais aussi un effet de sédation à forte dose. Sur le plan toxicologique, en cas de toxicité aiguë, on a observé des complications neurologiques, et cardiopulmonaires. L’Agence française du médicament, dans son rapport, consacre également un chapitre à l’évaluation des cigarettes électroniques au CBD. Sans pour autant pouvoir statuer sur le risque, ou non, que peut présenter l’usage de cigarettes électroniques au CBD contenant des résidus de THC. En revanche, contrairement à l’OMS, l’ANSM ne peut exclure des risques de potentiel d’abus et/ou de pharmacodépendance. En conclusion, pour éclairer ces questions sans réponse, l’ANSM s’est proposé de conduire de nouvelles études sur les effets psychoactifs du CBD à des concentrations de 5,57 %, ainsi que les interactions du CBD avec le THC.

 
Contrairement à l’OMS, l’ANSM ne peut exclure des risques de potentiel d’abus et/ou de pharmacodépendance.
 

 

 

 

 

 

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