Infections nosocomiales : hausse inquiétante des bactéries multi- et hautement résistantes

Aude Lecrubier

Auteurs et déclarations

24 juillet 2018

Saint Maurice, France—D’après le système de signalement des infections nosocomiales (SIN) qui s’impose à tous les établissements de santé (ES) depuis 2001 en France, le nombre de cas signalés impliquant des bactéries multirésistantes (BMR) ou hautement résistantes (BHRe) ou un clostridium difficile (CD) a fortement augmenté entre 2001 et 2017,  selon une étude de Santé Publique France, publiée dans le Bulletin Epidémiologique Hebdomadaire (BEH)[1].

Le système de signalement mis en place depuis 2001 a pour objectif de détecter les épisodes d’infections nosocomiales (IN) rares et/ou graves justifiant des mesures pour leur contrôle à l’échelon local, régional ou national.  Le rapport du BEH se concentre donc sur les signalements des infections nosocomiales particulièrement problématiques impliquant :

  • une bactérie multirésistante (BMR) : Staphylococcus aureus résistant à la méticilline (SARM), entérobactéries résistantes aux céphalosporines de 3e génération (EC3gR), majoritairement par production de bêtalactamase à spectre étendu (EBLSE), Acinetobacter baumannii résistant aux carbapénèmes (ABRI) et Pseudomonas aeruginosa résistant aux carbapénèmes ou multirésistant (PARI) ;

  • une bactérie hautement résistante (BHRe) : entérobactéries productrices de carbapénémases (EPC) et Enterococcus faecium résistant aux glycopeptides (ERG) ;

  • un Clostridium difficile (CD).

Sur la période d’étude, 23 012 SIN (100 658 patients) ont été reçus dont près de la moitié a concerné des bactéries multirésistantes (13,3%), hautement résistantes (25,0%), les deux (0,7%)  ou un CD (7,1%).

« Leur part expliquait l’essentiel de l’augmentation du nombre de SIN, cette part passant de 2,5% en 2001 à 66% en 2016 et de 0% à 54,3% pour les signalements d’infections nosocomiales concernant une BHRe », précise le journal.

Dr Pierre Parneix

Interrogé par Medscape édition française, le Dr Pierre Parneix (Responsable du Centre de prévention des infections associées aux soins de Nouvelle Aquitaine, Président de la SF2H, Hôpital Pellegrin - CHU de Bordeaux) apporte son éclairage sur ces résultats.

Medscape édition française : Que nous apprend cette étude du BEH sur les signalements d’infections nosocomiales entre 2001 et 2017 ?

Dr Pierre Parneix : Cet article reflète à la fois la dynamique du dispositif de signalement des services et l’émergence de ces bactéries hautement résistantes et leur diffusion en France.

Chaque année, le dispositif de signalement monte un peu en charge avec 20 % des établissements de santé, à peu près, qui signalent. Ce système nous permet d’identifier les nouveaux problèmes, de faire des investigations, des analyses de cause et d’améliorer la sécurité des patients.

Alors qu’il n’y avait pas de signalement concernant les BHRe en 2001, leur part concernait plus de la moitié des signalements en 2016. Que faut-il en penser ?

Ces données confirment l’émergence récente des BHRE (patients infectés et colonisés non-symptômatiques « porteurs »). Elles montrent que les BHRe diffusent et que cette résistance devient de plus en plus fréquente en France même si on arrive encore à maitriser les épidémies.

On voit désormais des gens qui arrivent de leur domicile, qui n’ont pas été à l’étranger et sans facteurs de risque évidents qui sont colonisés. La réalité est qu’il y a une augmentation de la diffusion de ces bactéries.

Globalement, le nombre d’infections à BHRE reste faible mais par contre, on voit bien que les établissements de santé sont confrontés à de plus en plus de patients porteurs (non-symptomatiques).

Dans nos données Nouvelle Aquitaine, par exemple, pour les EPC, les entérobactéries productrices de carbapénémases, on a un patient infecté pour 5 colonisés, et pour les entérocoques résistants à la vancomycine on a un infecté pour 20 colonisés.

L’une des raisons à cette diffusion dans les établissements de santé est probablement le fait que l’on a des effectifs réduits, des charges de travail qui augmentent, ce qui rend plus compliqué  d’appliquer les mesures d’hygiène au quotidien.

 
cette résistance devient de plus en plus fréquente en France même si on arrive encore à maitriser les épidémies.
 

Quelles sont les BHRe les plus compliquées à combattre ?

C’est plus compliqué avec les ERG (E. faecium résistant aux glycopeptides) qui donnent peu d’infections mais qui diffusent beaucoup. Souvent lorsque l’on identifie un cas, on va trouver des cas secondaires et une diffusion plus large qui sera plus difficile à maitriser. On doit mettre en place une logistique assez lourde et assez pénalisante pour le fonctionnement des services (triple sectorisation autour des cas, personnel dédié et dépistage des patients contacts…) mais qui donne des résultats positifs.

Concernant les BHRE, où se situe la France par rapport à l’Europe ?

Le système de signalement français n’a pas d’équivalent en Europe. Il est donc difficile de comparer. Cependant, personne n’est épargné par les BHRE et certains pays européens, les plus forts consommateurs d’antibiotiques, sont un peu plus touchés, comme la Grèce ou l’Italie.

Dans un contexte de pénurie d’antibiotiques, comment peut-on lutter contre l’augmentation de ces résistances aux antibiotiques ?

Il n’y a pas de nouveaux antibiotiques et il y a des ruptures d’approvisionnement des antibiotiques classiques. Dans ce contexte, il faut continuer à promouvoir un usage rationnel et un bon usage des antibiotiques et avoir un niveau d’hygiène suffisant dans les établissements de santé et dans la population générale. Dans les établissements de santé, l’action que l’on voudrait voir le plus se développer, c’est une meilleure observance de l’hygiène des mains avant et après les soins. Ce n’est pas encore un automatisme partout. Selon certaines études, qui s’appuient sur l’enregistrement automatique de la consommation de solution hydroalcoolique, l’observance n’est que de 30 %. Mais, plus globalement, au niveau de la population, tout le monde peut contribuer un peu à la lutte contre l’antibiorésistance.

A-t-on progressé sur la consommation d’antibiotiques en France ?

En médecine libérale nous avons constaté une baisse de la consommation d’antibiotiques après les grandes campagnes de la CNAM et dans le milieu vétérinaire, il y a eu de bons résultats. A l’hôpital, qui concerne une toute petite partie de la consommation d’antibiotiques, on commence à amorcer une baisse (2 % de baisse par an) mais nous n’avons pas atteint les objectifs nationaux qui étaient de -25/-30 % de consommation. Ce n’est pas toujours évident car ne pas prescrire est aussi prendre un risque pour le patient donc il faut être dans des conditions de suivi adaptées pour pouvoir réagir s’il y a un problème.

Ces signalements d’infections nosocomiales concernent aussi les virus, n’est ce pas ?

Oui, dans cette manne de signalements il y a, notamment, une part de grippe. C’était le virus respiratoire le plus fréquent dans nos signalements, cette année, en Nouvelle Aquitaine. C’est pourquoi, il faut sensibiliser aux campagnes de vaccination, au port du masque chez les professionnels qui ont des symptômes avant que l’on sache de quoi ils souffrent et aussi au fait qu’il ne faut pas rendre visite à un malade si on est souffrant, notamment dans les EHPAD.

Cette année, nous avons eu aussi des cas de rougeole. Dans les hôpitaux, il y a eu des épidémies parce que nos jeunes collègues n’étaient pas suffisamment vaccinés.

Le système de signalement va-t-il bientôt être étendu à la ville ?

Oui. Le ministère est en train de réaliser une fiche de signalement un peu similaire à celle qui existe pour les établissements de santé. Elle sera destinée aux libéraux et au secteur médico-social (EHPAD…). Elle devrait être lancée d’ici la fin de l’année. Les EHPAD signalent déjà les gastroentérites et les infections pulmonaires mais elles pourront bientôt le faire pour tous types d’infections liées aux soins. C’est important mais, il va falloir faire adhérer les professionnels de santé à ce dispositif, qu’il y ait pour eux une valeur ajoutée, qu’ils trouvent notamment de l’aide suite à leur signalement et qu’ils voient que ces signaux servent à quelque chose de constructif.

 

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