Bonbons saveur Mojito, Pina Colada… Pas du goût des addictologues

Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

24 juillet 2018

France — La dernière mode consistant à parfumer les produits alimentaires, et notamment des bonbons, avec des saveurs de cocktails alcoolisés n’est pas du goût de tout le monde, et en particulier des addictologues qui craignent que cette mode favorise le passage à la consommation de « vrai » alcool à l’âge adulte.

Mojito, piña colada, caipirinha, margarita et gin-fizz

Vous ne pouvez pas y avoir échapper, les rayonnages des magasins en regorgent et vos enfants vous les ont peut-être déjà réclamés. De quoi s’agit-il ? Des produits qui font fureur cette année, ceux aux goûts de cocktails bien connus, mojito en tête, la pina colada suivant de très près. Caipirinha, margarita et gin-fizz ne sont pas loin.

Cette mode pourrait être considérée comme anodine, si ce n’était qu’après les boissons non alcoolisées, et les jus, la tendance s’est subrepticement déplacée depuis quelques temps vers des produits consommés préférentiellement par les enfants comme les yaourts, les sirops pour parfumer l’eau pour finalement s’insinuer – apothéose –  dans l’un des mets préférés des plus jeunes : les bonbons.

La marque Lutti propose ainsi des friandises au goût mojito, pina colada et désormais spritz. Dans ces conditions, difficile de ne pas s’inquiéter de l’impact que vont avoir ces goûts sur la consommation future par les très jeunes – mais aussi les adolescents et les adultes – de cocktails, cette fois-ci, réellement alcoolisés.

« Pas envie d’attendre vendredi soir pour le prochain Mojito ? Emportez votre mini-dose de Mojito (sans alcool) partout… ». Même ceux qui trouveraient le lien entre ces bonbons et consommation de boissons alcoolisés éloigné et le discours rabat-joie en conviendront : le message au dos du paquet des mojito ball du confiseur industriel est sans équivoque.

Des méthodes ni anodines, ni naïves

La consommation de ces bonbons, et autres produits, peut-elle influencer la consommation d’alcool, notamment chez les plus jeunes. Le Parisien a soulevé le lièvre la semaine dernière et posé la question à des addictologues [1,2]. Réponse du Dr William Lowenstein : « en matière de santé publique, c’est d’une bêtise folle. Les souvenirs d’enfance jouent un rôle une fois adulte » affirme le président de SOS Addictions [1]. Même réaction indignée du Pr Amine Benyamina, président de la fédération française d’addictologie. Dénonçant un « mélange des genres », « surfant sur les boissons à la mode et sur le côté enfantin », l’addictologue de Paul Brousse (Villejuif) s’inquiète que ces « nouveaux produits aux noms et goûts de cocktails favorisent le passage à la consommation de « vrai » alcool à l’âge adulte » [2].

Pour le Pr Benyamina l’argument « adulte » de Lutti – « on vise les 25-49 ans » indique Cédrick Maurel, directeur marketing de la marque [1] – ne tient pas : « les industriels jouent sur l’ambiguïté en s’adressant à des adultes, mais il s’agit tout de même de bonbons. Ces méthodes ne sont ni anodines, ni naïves, elles me font penser aux cigarettes au chocolat qui avaient été interdites dans les années 2000 ».

Que font les états?

Sous-estime-t-on l’impact du marketing direct ou indirect pour l’alcool sur les jeunes ? Sans aucun doute, et ce, quel que soit le pays [3]. Les mesures mises en place par les gouvernements pour contrôler ce marketing sont-elles efficaces et rigoureuses ? On peut en douter quand « on sait l’alcool est aujourd’hui la première cause de décès et de handicap chez les jeunes hommes entre 15 et 24 ans dans quasi toutes les régions du globe et chez les jeunes femmes du même âge dans les pays riches », rappelait la Revue Addiction en 2017 dans un numéro comprenant 14 articles entièrement consacrés à cette question [4,5].

Que font les états? « Les gouvernements sont responsables de la santé de leurs citoyens. Aucun autre produit légal aussi potentiellement délétère pour la santé n’est aussi largement promu dans le monde que l’alcool » y déplorait le Pr Thomas Babor (Université du Connecticut) [4].

Un laxisme qui vaut aussi pour les produits faisant référence à l’alcool. Car la loi n’interdit pas leur vente, rappelle la direction générale de la santé (DGS), contactée par Le Parisien[1]. Mais, comme ils font référence à des boissons alcoolisées, c’est considéré « comme de la publicité indirecte ». Ces jus de fruits, sirops et bonbons sans alcool devraient donc, selon la DGS, porter la mention « l’abus d’alcool est dangereux pour la santé ».

Sur le sujet, une fois de plus, le Pr Benyamina ne mâche pas ses mots : « Il est indiscutable que l’État est en dessous de tout, affirme-t-il au quotidien [2]. Totalement tétanisé par le lobby de l’alcool qui est très puissant dans l’Hexagone et fait vivre 550 000 personnes. Les élus sont sous leur joug ». 

Bonbons et alcool : c’est tendance

Quand on cherche sur le net, on constate rapidement que l’idée d’associer bonbon et alcool est dans l’air depuis quelques années, mais sous une forme plus artisanale. Les jeunes n’étant jamais à court d’idées quand il s’agit de contourner les règles, des ados ont mis au point, début 2010, des « recettes » pour imbiber certains types de bonbons (type nounours et serpents gélatineux) dans de l’alcool [6]. Ces « Alcohol Gummy Bears » présentaient l’avantage de pouvoir consommer de l’alcool en tous lieux – et éventuellement en grande quantité selon le nombre de nounours absorbé – sous un jour totalement innocent. Une pratique qui a conduit des parents à organiser des campagnes de communication pour informer sur la pratique pouvant toucher aussi les plus jeunes, comme le relatait en 2011 un article du Huffington post américain [7].

L’invention potache, mais néanmoins potentiellement toxique des bonbons alcoolisés, a diffusé au point de se retrouver 5 années plus tard de ce côté-ci de l’Atlantique en mode cocktails régressifs dernière tendance à l’attention des adultes « 7 bonbons pimpés à l’alcool» : « Les shots de vodka et la sangria c'est tellement has-been… Maintenant pour faire la fête, on transforme nos bonbons en mini-cocktails » [8]. Avec des idées pareilles, les alcooliers n’ont pas de soucis à se faire.

 

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