Mondial de football : les éliminations aux tirs au but sont-elles dangereuses pour le coeur ?

Matías A. Loewy, traduit de l’espagnol par Carmen Cahu

10 juillet 2018

Buenos Aires, Argentine—A chaque séance de tirs au but dans une Coupe du Monde de la FIFA, les cardiologues devraient se préparer à recevoir des patients aux urgences.

Selon le Dr. Jorge Tartaglione, président de la Fundación Cardiológica Argentina, cette façon dramatique de décider (en quelques minutes) quelle sélection se qualifie et quelle autre doit rentrer à la maison entraine une montée de stress si importante que les téléspectateurs ayant des  antécédents cardiaques devraient penser à s'éloigner de l'écran.

La Fédération Internationale de Football Association (FIFA) devrait réfléchir à une alternative pour ses futures compétitions : « Les éliminations aux tirs au but devraient être interdites pour risque cardiovasculaire » a déclaré le Dr. Tartaglione à la presse locale[1].

Lors d'un entretien avec Medscape édition en espagnol, le Dr. Tartaglione, qui est également chef du Service Prévention et Qualité de Vie à l'Hôpital Churruca de Buenos Aires, a signalé que « la relation entre le football, les émotions et le cœur est évoquée dans la littérature médicale ».

Il a cité deux études et le rapport d'un cas clinique qui suggèrent que les éliminations aux tirs au but sont particulièrement dangereuses pour le cœur.

En 2002, des chercheurs anglais ont analysé des données hospitalières basées sur l'ensemble du pays et sur 97 millions d'admissions entre 1991 et 1999. Ils ont trouvé que le risque d'admission par infarctus aigus du myocarde a augmenté de 25% quand l'Angleterre a été éliminée aux tirs au but par l'Argentine (3-4) en huitième de finale de la Coupe du Monde de la FIFA France 1998. L'effet a été vérifié le jour du match et les jours suivants. Pour les auteurs, cette hausse « était due aux émotions du spectateur pendant cette fin si tendue », durant l'émission de télévision la plus vue au Royaume Uni de l'année[2].

Une étude ultérieure a évalué les accidents cardiovasculaires à Munich pendant les sept matchs que l'Allemagne a joué durant le Mondial organisé en 2006 et les a comparés avec ceux enregistrés pendant les journées de ce même mondial sans participation de la sélection allemande et avec une période de contrôle de 242 jours. Les chercheurs ont trouvé que les journées avec participation de la sélection locale, les urgences cardiaques augmentaient 2,66 fois (IC 95% : 2,33 – 3,04 ; p<0,001). Néanmoins, ils ont indiqué que la plupart des accidents se sont produits après la victoire de l'Allemagne contre l'Argentine aux tirs au but (4-2) en quart de finale. 

« Apparemment, ce qui fait exploser le nombre d'accidents cardiovasculaires causés par le stress n'est pas le résultat du match (victoire ou défaite) mais l'intense tension et l'excitation vécues en regardant un match serré, comme ceux qui se décident aux tirs au but », notent les auteurs de l'étude publiée dans le New England Journal of Medicine[3].

Le « syndrome d'Abreu »

Le Dr. Tartaglione justifie son avertissement avec une dernière référence ; un rapport concernant une femme uruguayenne de 39 ans, grande fumeuse mais sans antécédents d'angor ou dyspnée d'effort, qui le 2 juillet 2010 était en train de regarder à la télévision la phase d'élimination aux tirs au but entre la sélection de son pays et celle du Ghana, en quart de finale de la Coupe du Monde en Afrique du Sud.

 
Apparemment, ce qui fait exploser le nombre d'accidents cardiovasculaires causés par le stress n'est pas le résultat du match mais l'intense tension et l'excitation vécues en regardant un match serré. Dr. Jorge Tartaglione
 

Le dénouement de la série de tirs est resté dans la mémoire de tous les fans de foot : l'avant-centre de l'Uruguay, Sebastian « Loco » Abreu, a transformé le penalty décisif en piquant subtilement le ballon, qui aurait pu être facilement arrêté par le gardien africain s'il était resté débout[4.] Ce score de 4-2 permettait la qualification en demi-finales de la Celeste pour la première fois depuis 1970.

Immédiatement après, alors que la joie envahissait tout le pays sud-américain, la femme a développé une douleur rétrosternale, oppressive, intense avec irradiation du membre supérieur gauche. Un électrocardiogramme réalisé par le SAMU a révélé un syndrome coronaire aigu avec supradénivellation du segment ST et un cathétérisme postérieur dans la salle d'hémodynamique a révélé une lésion sévère qui obturait 70% du tiers médian de l'artère coronaire descendante antérieure, ainsi qu'une image compatible avec une plaque d'athérosclérose compliquée et un petit caillot sanguin intraluminal. Les médecins l'ont traitée avec la mise en place d'un stent. 

Le cas a été publié dans Revista Uruguaya de Cardiología[5] et, selon les auteurs, le « probable élément déclencheur» de l'épisode aigu a été le stress émotionnel provoqué par un match avec un final si dramatique. « C'était un match d'une charge émotionnelle extrême », a rappelé il y a quelques jours le Dr. Ignacio Bautista Rago, auteur principal du travail, du Centro Cardiológico Americano, à Montevideo, Uruguay.[6]« Le penalty d'Abreu a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase ». Avec un certain humour, le Dr. Batista et ses collègues se sont demandés, si le titre de l'article de ce tableau clinique ne devrait pas être « syndrome d'Abreu ».

« De toute façon, je pense que les tirs au but lors de matchs comme celui-ci ne sont pas le seul élément déclencheur de l'accident cardiovasculaire mais le match en entier », a ajouté le Dr. Batista à Medscape édition en espagnol. « C'est l'intensité, l'émotion, l'expectative générées pendant le jeu ainsi que son final dramatique ».

« Une expérience très stressante »

Mais, tous les épidémiologistes et cardiologues ne croient pas qu'assister à des matchs de football ou à d'autres événements sportifs importants puissent être liés à une hausse considérable du risque cardiovasculaire. Par exemple, des chercheurs italiens ont analysé en 2010 dix études publiées sur le sujet et ils ont conclu que, sauf l'étude allemande nommée et deux autres études suisses plus succinctes, tous les risques relatifs estimés ont oscillé entre 0,7 et 1,3. « Les effets cardiovasculaires de regarder le football, s'ils existent, sont probablement très faibles », ont-ils conclu.[7]

Quelques auteurs attribuent la probable hausse de cas parmi les spectateurs à d'autres facteurs, comme une plus grande consommation d'alcool, d'aliments riches en graisses, de tabac et de drogues illicites, avant et pendant les matchs.

Regarder du football est une situation pendant laquelle la superposition de déclencheurs (comme l'excès de tabagisme et la consommation de café, des ingestions excessives, des plats lourds, moins de sommeil et des épisodes fréquents de violence familiale) augmente la charge psycho émotionnelle et peut entraîner, de façon concomitante, un accident cardiaque ou empirer les résultats quand celui-ci se produit », a signalé à Medscape en español le Dr. Viktor Čulić, professeur de Cardiologie Clinique de la Medicinski fakultet u Splitu, à l'Université de Split, en Croatie.

Par contre, il est possible que la charge de tension maximale qu'implique les éliminations aux tirs au but soit une histoire à part. En 2002, par exemple, deux épidémiologistes hollandais ont examiné la mortalité par infarctus aigu du myocarde ou accident vasculaire cérébral pendant cinq matchs importants de la sélection de leur pays, joués entre 1988 et 1994. L'analyse globale n'a pas montré une augmentation de cas par rapport à ceux qu'on attendait, exception faite du seul match qui s'est décidé aux tirs au but, la défaite des Pays Bas avec un score de 5-4 contre le Danemark dans une des demi-finales de la Coupe d'Europe 1992 (risque relatif : 1,16 ; IC 95% : 0,93 – 1,44).[8]

Le Dr. Daniel López Rosetti, cardiologue et chef du Service de Médecine du Stress de l'Hospital Central de San Isidro, dans le Gran Buenos Aires, Argentina, partage l'inquiétude de son collègue, le Dr. Tartaglione. « Un simple match de football peut s'avérer très stressant pour quelques personnes et une situation émotionnelle délicate peut provoquer un infarctus. Surtout s'il s'agit d'un mondial et s'il faut passer par les tirs au but », a t'il prévenu il y a deux semaines dans une interview à la radio.

 
Un simple match de football peut s'avérer très stressant pour quelques personnes et une situation émotionnelle délicate peut provoquer un infarctus. Dr. Daniel López Rosetti
 

Il a réaffirmé : «  C'est une expérience très stressante ».

Quelle prévention ?

Peut-on prévenir ces événements CV ? Quelques auteurs ont proposé d'étudier l'utilisation prophylactique de certains médicaments (comme des antiagrégants plaquettaires ou des antagonistes récepteurs d'endoteline) chez les patients diagnostiqués avec des risques cardiovasculaires avant des événements ou des rencontres sportives avec une haute charge émotionnelle.

Dans un article de l'année 2014, le Dr. Čulić a écrit : «  Les recommandations de mesures préventives pourraient être justifiées seulement pour des populations limitées et définies avec des facteurs de risque de maladies coronaires. Envisager, avant le match, que son équipe peut perdre, optimiser le traitement anti infarctus ou ajouter un anxiolytique, et éviter des déclencheurs concomitants, tel que l'alcool et les drogues, pourraient être une façon raisonnable de regarder des matchs importants pour ces patients ».[11] La veille de la Coupe du Monde de la FIFA Brésil 2014, par anticipation, des médecins brésiliens ont aussi proposé l'accès au public à des défibrillateurs avec des formations à son utilisation.[12]

« Même si ce sont les patients avec des antécédents de cardiopathie ischémique qui souffrent le plus lors des événements de ce type, il reste à savoir s'il y a une manière de prévenir les accidents cardiovasculaires dans ce scénario si particulier », a signalé le Dr. Batista.

Par contre, le Dr. Čulić a considéré qu'interdire les éliminations aux tirs au but serait une mesure futile depuis une perspective de santé publique, étant donné que l'impact en terme de population serait nul ou marginal. « Il ne semble pas juste de priver toute une population saine d'une élimination aux tirs au but, puisqu'elle est la partie la plus amusante du jeu et le sommet de l'excitation. Après tout, Qu'est ce qu'est la vie sans événement émotionnel ?  L'objectif est de vivre sous une cloche de verre ou de se sentir vivant et encourager sa propre équipe ? ». (En fait, dans l'actuelle Coupe du Monde de Russie 2018, le Dr. Čulić a confessé qu'il avait pris plaisir avec la victoire de Danemark (3-2), aux tirs au but).

Le Dr. Tartaglione, a lui même admis qu'il juge « impossible » que les tirs au but soient éliminés. Il recommande, en revanche, une prise en charge spécifique pour les personnes avec des antécédents cardiaques d'infarctus ou d'angioplastie qui se passionnent ou qui perdent le contrôle émotionnel lors des matchs. S'ils peuvent éviter (de voir le match ou l'élimination aux tirs au but), c'est mieux » dit-il. Dans une interview à la radio, il a comparé cette situation avec le patient avec diabète qui doit éviter les sucres. Il a aussi conseillé d'aller consulter en cas de douleur.

Pour ces cas extrêmes, peut-être faudrait-il suivre l'exemple du Dr. George Davey Smith, épidémiologiste à l’Université de  Bristol, qui a enregistré plus d'infarctus quand l'Angleterre a perdu aux tirs au but face à l'Argentine pendant la Coupe du Monde de la FIFA France 1998. Dans la nuit du dernier mardi 3 juillet, au lieu de regarder le match des huitièmes de finale de sa sélection contre la Colombie, il a préféré aller au théâtre voir Henry V, de Shakespeare, sur la campagne militaire du roi anglais pour envahir la France. « Pour être sur de voir une victoire de l'Angleterre n», a-t-il expliqué avec humour sur son compte Twitter (@mendel_random). 

 Pendant l'entracte de la pièce, éloigné des ardeurs footballistiques, des agonies des résultats changeants et du drame de chaque tir qui décide un destin, le Dr. Davey Smith a twitté à nouveau : « Ici Angleterre 1 – France 1. Comment se passe la Coupe du Monde ? ».

Les Docteurs Tartaglione, Batista Rago et Čulić ont déclaré n'avoir aucun conflit d'intérêt avc le sujet.

 

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