Leucémie infantile : attention à l'excès d'hygiène

Marine Cygler, Roxanne Nelson

Auteurs et déclarations

1er juin 2018

Londres, Royaume-Uni – La leucémie aigue est le cancer pédiatrique le plus fréquent dans les pays développés et représente environ un tiers de tous les cancers chez l'enfant. Pourquoi ce cancer se développe-t-il chez les jeunes enfants ? Et pourquoi dans les sociétés industrialisées ?

Une revue du spécialiste britannique Melvin Greaves (Institute of Cancer Research (ICR), Londres) présente pour la première fois la preuve que la maladie résulte d'un mécanisme en deux étapes, impliquant une mutation génétique et l'exposition aux infections. Elle vient d'être publiée dans Nature Reviews Cancer [1].

Ce travail suggère que lors de la seconde étape du processus, un manque d'exposition aux microbes au début de la vie augmenterait le risque de développer une leucémie. « Nous pensons que le problème ce n'est pas l'infection mais au contraire une absence d'infection dans la petite enfance », explique l'auteur.

Cette revue s'intéresse à la leucémie aiguë lymphoblastique (LAL), et en particulier à la LAL à précurseurs B, qui augmente d’1% chaque année en Europe.

« Ce que nous écrivons aujourd'hui va résoudre, je l'espère, une controverse vieille d'un siècle sur l'origine des leucémies infantiles », souligne le Pr Greaves dans une vidéo sur le site de l'ICR.

Un processus en deux étapes

Trente ans de recherches du Pr Greaves et d'autres experts internationaux sur la biologie, la génétique, l'immunologie ou encore l'épidémiologie de cette hémopathie ont permis de conclure que la survenue de la LAL à précurseurs B était multifactorielle, incluant principalement des événements génétiques et la sensibilisation du système immunitaire.

C'est un « paradoxe du progrès des sociétés développées » dans lesquelles on observe une inadéquation entre la maturation du système immunitaire et les modes de vie moderne qui limitent les expositions aux microbes chez les tout-petits.

« La leucémie se développe en deux étapes » indique l'auteur.

La première est une mutation génétique qui se produit avant la naissance et prédispose l'enfant à naître à développer par la suite une leucémie. Cette mutation, par fusion génétique ou hyperdiploïdie, produit un clone préleucémique. Seul 1% des enfants nés avec cette mutation développeront éventuellement la maladie.

La seconde étape implique le système immunitaire qui joue un rôle double. Un manque d'exposition aux microbes dans la prime enfance induit un mauvais fonctionnement du système de défense de l'organisme, ce qui a été déjà constaté pour la maladie de Hodgkin, les allergies infantiles et les maladies auto-immunes.

Alors que les expositions aux infections précoces protègent, les infections plus tardives induisent des mutations secondaires critiques.

« Le système immunitaire se développe pour combattre les infections. Les infections banales des premières semaines et des premiers mois de vie amorcent le système immunitaire. Sans cette sensibilisation précoce, les réponses du système immunitaire ne sont pas ensuite correctement régulées » explique le Pr Greaves.

Les risques de développer une LAL sont aussi probablement liés à l'héritage génétique, au hasard et au régime alimentaire.

Le risque est relativement bas, environ 1/2000, mais se pose quand même la question de la prévention.

 
Un manque d'exposition aux microbes dans la prime enfance induit un mauvais fonctionnement du système de défense de l'organisme.
 

Comment diminuer le risque ?

« Encourager le contact des enfants avec d'autres enfants, en particulier avec plus âgés, est une bonne chose. De même que l'allaitement maternel pendant trois à six mois pourrait être bénéfique », suggère le spécialiste.

Dans son article, il indique qu'une stratégie plus réaliste reposerait sur un vaccin prophylactique qui mimerait l'impact des infections banales de l'enfance. Par ailleurs, la reconstitution ou la manipulation du microbiome sont des approches étudiées dans les déficits immunitaires précoces. Une autre approche est l'administration orale de symbiotiques dont on connaît les effets bénéfiques sur le développement du système immunitaire.  

Le Pr Greaves souligne que ce modèle en deux étapes ne s'applique que pour la LAL avec précurseurs B. Les autres hémopathies malignes de l'enfant ont vraisemblablement une étiologie et une pathogenèse différentes.

« Ce que révèle cette étude de très important est que la LAL est probablement une maladie qu'on pourrait prévenir » explique-t-il. Il poursuit « maintenant la question est de savoir comment y parvenir. Nous pensons qu'une possibilité serait d'exposer l'enfant pendant sa première année à des microbes bénins, et peut-être qu'en cinq à dix ans nous pourrions voir un réel impact bénéfique ».

 
Encourager le contact des enfants avec d'autres enfants, en particulier avec plus âgés, est une bonne chose Pr Melvin Greaves
 

Les pièces du puzzle s'assemblent

L'oncologue Gwen Nichols de la Leukemia &Lymphoma Society (New York, Etats-Unis) estime que cet article fournit une explication du mécanisme par lequel des mutations génétiques peuvent affecter un enfant plutôt qu'un autre.

« Cet article apporte une preuve que l'interaction entre la génétique et le système immunitaire joue un rôle dans le développement de la maladie » a-t-elle expliqué à nos confrères de Medscape Medical News. « Les pièces du puzzle à propos de l'interaction entre l'environnement, la génétique et le système immunitaire commencent à être comprises »

« Cependant il faut garder à l'esprit que ceci ne concerne qu'un sous-type de la maladie et nous n'avons aucune idée du mécanisme pour les autres types » nuance-t-elle.

Quant à la prévention, elle nécessiterait, selon le Dr Nichols, d'identifier quelle partie du système immunitaire devrait être stimulée précocement, « alors que nous comprenons de mieux en mieux les facteurs de risque du cancer, il y a encore un long chemin à parcourir vers une bonne prévention ».

 
Cet article apporte une preuve que l'interaction entre la génétique et le système immunitaire joue un rôle dans le développement de la maladie Dr Gwen Nichols
 

 

 

Les recherches menées dans le laboratoire du Pr Greaves sont financées par les associations caritatives Bloodwise et The Kay Kendall Leukemia Fund. Le Pr Greaves n'a pas déclaré de conflit d'intérêt.

 

 

 

 

 

 

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