La masse musculaire, un facteur pronostic méconnu du cancer du sein

Marine Cygler

Auteurs et déclarations

19 avril 2018

Oakland, Californie – La sarcopénie, soit une masse musculaire squelettique faible, est un facteur de risque largement méconnu de la mortalité des femmes atteintes d'un cancer du sein non-métastatique de stade II et III, selon une étude observationnelle publiée en ligne dans le Journal of the American Medical Association Oncology le 5 avril dernier[1].

Ce travail montre aussi que la mesure des masses musculaire et graisseuse par tomodensitométrie permet de mieux prédire la survie que l'indice de masse corporelle (IMC).

« Dans cette population de femmes atteintes d'un cancer du sein non-métastatique à un stade précoce, nous avons démontré que si les patientes perdent du poids, cela a un impact négatif sur leur survie. Nous faisons l'hypothèse que la perte musculaire est en cause » a expliqué le Dr Bette Caan (Kaiser Permanente Northern California division of research à Oakland) à nos confrères de Medscape Medical News.

« Nous avons découvert que la sarcopénie ne concernait pas seulement les patientes avec un cancer métastatique, mais aussi celles atteintes d'une maladie non-métastatique. C'est pourquoi les médecins ne devraient pas s'inquiéter seulement de l'adiposité mais aussi de la masse musculaire étant donné que c'est un facteur pronostic important, au même titre que l'adiposité » souligne-t-elle.

Cette étude a inclus 3241 femmes âgées entre 18 et 80 ans, dont l'âge médian au moment du diagnostic était 54 ans. La durée médiane de suivi a été de six ans.

 
Le risque de mortalité était 89% plus élevé pour les patientes présentant à la fois une sarcopénie et un niveau élevé d'adiposité tissulaire.
 

Risque de mortalité : muscle, gras et IMC

« La localisation musculaire, la radiodensité musculaire et l'adiposité ont été mesurées par scanner dans les six mois suivant le diagnostic avant le début de la chimiothérapie ou de la radiothérapie » indiquent les chercheurs. Une faible radiodensité musculaire reflète le niveau d'infiltration graisseuse dans le muscle, ce qui ne se produit pas normalement, ce qui correspond à un muscle squelettique de mauvaise qualité.

L'adiposité mesurée prend en compte la somme des adiposités viscérale, sous-cutanée et musculaire.

Au moment du diagnostic, 34 % des patientes de la cohorte avaient une sarcopénie et 37 % une radiodensité musculaire faible ou des muscles de mauvaise qualité.

L'analyse multivariée a mis en évidence que la sarcopénie était associée à une augmentation du risque de mortalité de 41 % (HR 1,41; IC95 [1,18-1,69]). De même que les patientes du tertile supérieur concernant l'adiposité présentaient un risque relatif de mortalité 35 % plus important que celui des patientes du tertile inférieur. Cette association ne variait pas en fonction de l'âge, de l'IMC, du stade de la maladie ou encore du statut vis-à-vis des récepteurs à œstrogène.

Le risque de mortalité était 89% plus élevé pour les patientes présentant à la fois une sarcopénie et un niveau élevé d'adiposité tissulaire, en comparaison à celles sans sarcopénie et avec niveau d'adiposité tissulaire bas.

 
Cette nouvelle étude révèle que lorsque les images du scanner sont disponibles, elles peuvent apporter une information fiable. Dr Elisa Bandera
 

En revanche, une augmentation de déviation standard d'1 point de l'indice de masse musculaire squelettique est associée à une petite réduction du risque de mortalité. L'indice de masse musculaire squelettique est un moyen pour standardiser la masse musculaire d'individus de même poids.

Concernant l'IMC, le risque de mortalité toutes causes était similaire chez les patientes avec un IMC normal (ICM compris entre 18,5 et 25kg/m3) et celles en surpoids ( ICM compris entre 25 et 30 kg/m3). Le risque de mortalité augmentait chez les patientes obèses (IMC > 30kg/m3) mais les résultats ne sont pas significatifs. Seules les patientes dans le tertile supérieur pour l'adiposité totale, sans sarcopénie, avaient un risque majoré de 40 %, en comparaison à celles avec une adiposité totale faible sans sarcopénie.

Inversement, le risque de mortalité était augmenté sans association avec le niveau total d'adiposité chez les patientes présentant une sarcopénie.

L'IMC, une mesure pertinente ?

D'après le Dr Bette Caan, l'IMC ne permet pas aux cliniciens de connaître la composition du corps du patient. « Un athlète peut avoir un IMC de 30 kg/m3 en étant tout en muscle. Et, inversement, une autre personne avec un IMC de 26 kg/m3 peut être complètement sédentaire et avoir beaucoup de graisse  » explique-t-elle. « Ce n'est pas parce que deux individus ont le même IMC que leur composition corporelle est identique » insiste-t-elle.

« Lorsque l'IMC est supérieur à 35kg/m3, il est assez précis pour identifier les femmes avec une adiposité importante, et d'habitude ces femmes sont peu concernées par la sarcopénie. Ceci dit, les médecins doivent s'en assurer avant de les mettre au régime car si vous faites perdre du poids à une patiente avec une faiblesse musculaire, elle va perdre encore plus de muscle » souligne-t-elle.

 
Les femmes pour lesquelles la sarcopénie est détectée ou suspectée devraient être encouragées à faire des entraînements sportifs en résistance.
 

Le Dr Elisa Bandera (Rutger University, New Brunswick), qui a signé un éditorial avec Esther John (Stanford University, Californie), estime que l'IMC, mesure certes imparfaite pour l'adiposité en particulier pour les femmes de poids normal, reste « un outil utile et pratique » pour identifier les femmes obèses avec un IMC supérieur à 35 kg/m3 et leur fournir des recommandations pour perdre du poids.

Que faire en pratique ?

Le Dr Caan rappelle que beaucoup de patients atteints de cancer sont diagnostiqués par scanner. Elle considère que le défi est surtout de fournir cette nouvelle information aux oncologues pour qu'ils orientent correctement leurs patientes.

« Cette nouvelle étude révèle que lorsque les images du scanner sont disponibles, elles peuvent apporter une information fiable pour identifier les femmes présentant un sur-risque de mortalité, non repérées grâce à l'IMC, à cause d'une obésité sarcopénique. Et ce, même si elles ne représentent que 6 % des patientes » a commenté le  Dr Elisa Bandera dans un e-mail à nos confrères de Medscape Medical News.

De plus, les femmes atteintes d'un cancer du sein à un stade précoce et non-métastatique pour lesquelles la sarcopénie est détectée ou suspectée devraient être encouragées à faire des entraînements sportifs en résistance. Ces derniers ont l'avantage non seulement d'augmenter la force musculaire mais aussi de maintenir une masse corporelle maigre et de réduire le gras chez les patients qui ont un cancer. Cela sert de contre-mesure efficace contre la baisse de qualité de la masse musculaire.

Pour augmenter la masse musculaire, les chercheurs suggèrent de consommer des compléments alimentaires riches en protéines, ce qui n'est, en revanche, pas recommandé par le Dr Elisa Bandera et Esther John. Dans leur éditorial, elles expliquent que les bénéfices de la supplémentation protéique ne sont pas assez documentés, et qu’ils doivent faire l'objet d'investigation. «Les quelques études qui se sont penchées dessus chez les patientes qui ont survécu à un cancer du sein n'ont pas montré d'effets ni sur la force musculaire ni sur la composition du corps, contrairement aux entraînements en résistance » explique Elisa Bandera. Ceci dit, « un apport protéique issu d'une alimentation saine est très important à tout âge, et en particulier pour les personnes âgées» poursuit-elle.

Le Dr Bette Caan et les éditorialistes n'ont pas déclaré de conflit d'intérêt.

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