Violence conjugale : comment mieux la repérer en consultation ?

Aude Lecrubier

24 avril 2018

Paris, France—Outre les signes évidents d’agression physique, quels sont les tableaux cliniques qui peuvent alerter sur l’existence d’une violence conjugale chez une patiente vue en soins primaires ambulatoires ?

Pour le savoir, le Dr Mathilde Vicard-Olagne et coll. (Vernet la Varenne) ont réalisé une revue de la littérature sur l’association entre signes cliniques et violence conjugale. Il s’agit de la première dans ce contexte de soins primaires.

Les données de la méta-analyse ont été présentées lors du 12ème congrès de Médecine Générale France[1].

« L’une des justifications de l’étude est que les médecins ne pensent pas à se renseigner de façon systématique auprès de leurs patientes sur d’éventuelles violences. Nous avons pensé que le repérage des symptômes les plus souvent associés à la violence conjugale pourrait permettre de pratiquer le dépistage de façon ciblée », a commenté l’oratrice.

En tout, 47 études internationales (en langues française et anglaise) ont été sélectionnées par les chercheurs dont 5 de plus de 4000 femmes. Dans toutes les études, les femmes avaient plus de 15 ans, étaient vus en soins primaires ambulatoires et étaient systématiquement interrogées sur les violences et les problèmes de santé.

Dépression, infections gynécologiques/IST et douleurs

Dans les différentes études, la prévalence de la violence conjugale est très variable en fonction des critères choisis pour la définir : de 5,5 % à 66 %.

Parmi les signes cliniques associés aux violences conjugales, ressortent en premier les troubles psychiatriques. La dépression est 3,75 fois plus fréquente (16 études), les tentatives de suicides triplées (3 études), l’anxiété (6 études) et la consommation de drogues doublées (6 études).

Les femmes victimes de violence conjugale ont aussi plus d’infections gynécologiques/IST (RR=2,63 ; 6 études).

Sur le plan somatique, les patientes se plaignent plus souvent de douleurs et notamment de céphalées (RR=1,71, 5 études). Elles ont aussi plus fréquemment des symptômes gynécologiques et abdominaux-pelviens.

Des patientes très en demande de soins

Les chercheurs précisent que les femmes victimes de violence conjugale sont particulièrement en demande de soins.

Elles ont un nombre élevé de symptômes, de consultations médicales, et d’arrêts de travail.

« La patiente qui a des demandes multiples, qui arrive avec une liste de symptômes, qui en rajoute au cours de la consultation, peut être agaçante. Mais, face à ces patientes, il faut penser à dépister une éventuelle violence conjugale », souligne le Dr Vicard-Olagne.

« On sait que les patientes victimes au sens large agacent parce qu’elles se remettent en position de victime dans toutes les situations et que le médecin se retrouve dans la position de l’agresseur. Mais, là encore, il s’agit d’un signe qui doit inciter à poser des questions », précise l’intervenante.

Les femmes victimes de violence conjugale ont un nombre élevé de symptômes, de consultations médicales, et d’arrêts de travail.

La grossesse, période à risque

Parmi les limites de la méta-analyse, la chercheuse indique qu’un tableau clinique pourtant extrêmement important n’est pas ressorti : la grossesse.

« La grossesse contrairement au sens commun est une période où les violences conjugales débutent ou s’aggravent. C’est donc un moment propice au dépistage », souligne-t-elle.

 
La grossesse contrairement au sens commun est une période où les violences conjugales débutent ou s’aggravent Dr Mathilde Vicard-Olagne
 

Mieux comprendre l’ambivalence et l’absence de réaction des victimes

Les violences induisent des mécanismes d'adaptation :

-le psycho-traumatisme : lorsque la victime est en situation d’agression, elle subit un stress intense dans son corps qui peut engendrer une dissociation psychique (altération de la réalité) qui lui permet probablement de supporter l’agression. Une fois à l’abri de son agresseur, en sécurité (a priori), les souvenirs sous forme de réminiscences peuvent revenir à l'esprit de façon extrêmement violente. En essayant d’échapper à sa mémoire, elle peut se remettre en situation de dissociation.

- l'impuissance apprise est la diminution des capacités à trouver une solution. Elle fait disparaître le désir de s'en sortir.

- l'augmentation du seuil de tolérance tend à la normalisation des violences.

- l'inversion de la culpabilité (au détriment de la victime) et la protection de l’agresseur.

Que faire en cas de doutes ?

Pour le Dr Vicard-Olagne, la première action à entreprendre est de poser des questions :

- « Parfois ces symptômes sont liés à des violences conjugales de la part du conjoint, cela vous est-il déjà arrivé ? »

- « Avez-vous déjà eu peur de votre partenaire ? »

- « Comment se passent vos rapports intimes ; est-ce toujours vous qui décidez ?

« Nous n’avons pas forcément de réponse à nos questions mais on ouvre une porte pour plus tard peut-être, de toute façon », a commenté le Dr Vicard-Olagne.

Elle ajoute qu’avoir posé la question est déjà « très important parce que cela permet à la victime d’être entendue. Or, permettre à la victime de parler, c’est déjà lui redonner de l’autonomie. »

 
Nous n’avons pas forcément de réponse à nos questions mais on ouvre une porte pour plus tard Dr Vicard-Olagne
 

Elle incite tous les médecins de soins primaires à s’appuyer sur le site http://www.declicviolence.fr/. Il permet d’appréhender les violences conjugales et donne des éléments de prise en charge des victimes.

 

Lire aussi : Le rôle du médecin face aux violences conjugales.

 

 

 

 

 

 

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