Gonorrhée : happy end pour le patient britannique

Tim Locke, Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

23 avril 2018

 

Royaume-Uni – Actualisation : Suite et fin de l’épisode d’infection à  Neisseria gonorrhoeae d’un citoyen britannique après une relation hétérosexuelle non protégée lors d’un voyage en Asie du Sud. L’ertapénème, agent antibiotique de la classe des carbapénèmes, utilisé en désespoir de cause après l’échec de la combinaison de deux antibiotiques (azithromycine et ceftriaxone) est finalement venu à bout de la souche coriace. Et aucune autre contamination n’a été détectée sur le sol de Grande-Bretagne, s’est réjouie le Dr Gwenda Hughes, médecin-conseil et chef du Département des infections sexuellement transmissibles (IST) de l’Agence gouvernementale PHE dans un communiqué. Une happy end cette fois-ci, mais pour encore combien de temps ? Deux cas similaires ont en effet été rapportés en Australie, comme un rappel de ce qui pourrait nous attendre dans le futur, alerte la spécialiste en IST. D’où l’importance d’utiliser des préservatifs de façon constante en cas de relations sexuelles avec des partenaires nouveaux et/ou occasionnels et d’aller se faire dépister en cas de doute.

 

Gonorrhée : une souche résistante à deux antibiotiques inquiète les britanniques

Royaume-Uni/13 mars 2018 – Des experts britanniques en santé publique enquêtent actuellement sur un cas de gonorrhée qui pourrait bien être le premier à afficher une résistance aussi élevée aux traitements de première intention. L’apparition de cette souche, hautement préoccupante, en provenance d’Asie du Sud-Est, était à craindre (voir encadré) et constitue une plaie supplémentaire du tourisme sexuel. Et si la France a été relativement préservée, elle n'est pas à l'abri pour autant.

Résistance à deux antibiotiques

Dans un rapport, l’Agence Public Health England (PHE) a fait savoir le 29 mars dernier qu’un patient de sexe masculin avait contracté une infection à Neisseria gonorrhoeae après une relation hétérosexuelle à l’occasion d’un voyage en Asie du Sud. Environ 1 mois après son retour au Royaume-Uni au début de cette année, des symptômes sont apparus qui ont conduit l'homme à faire appel aux services de santé adéquats en quête d’un traitement.

Dans un communiqué, le Dr Gwenda Hughes, médecin-conseil et chef du Département des infections sexuellement transmissibles de l’Agence gouvernementale PHE, a précisé que « le traitement de première intention contre la gonorrhée est une combinaison de deux antibiotiques (azithromycine et ceftriaxone) » mais que « c’est la première fois que l’on retrouve une telle résistance à ces deux médicaments et à la plupart des autres antibiotiques couramment utilisés ».

La concentration inhibitrice minimale de l’isolat était en effet de 0,5 mg/L pour la ceftriaxone et >256 mg/L pour l’azithromycine. De fait, le patient a été mis sous ertapénème, agent antibiotique de la classe des carbapénèmes, en injection intraveineuse. « La faible concentration inhibitrice minimale retrouvée pour l'ertapénème (0.032 mg/L) suggère que cet antibiotique de dernier recours pourrait être efficace. Cependant, il va falloir attendre mi-avril avant de savoir si le traitement fonctionne » indique le rapport. La partenaire « attitrée » du patient (celle vivant au Royaume-Uni) a, quant à elle, été testé négativement pour l'infection jusqu'à présent. Une équipe de gestion de ce type d’« incidents » a été mise sur pied pour coordonner l'enquête et aider à contenir la propagation.

 
C’est la première fois que l’on retrouve une telle résistance à ces deux médicaments et à la plupart des autres antibiotiques couramment utilisés Dr Gwenda Hughes
 

Le Dr Hughes ajoute : « Nous suivons ce cas pour nous assurer que l'infection a été traitée efficacement avec d'autres options [que celles utilisées habituellement] et que le risque de transmission ultérieure est minimisé ». De son côté, l’Agence EPH a tout mis en œuvre pour suivre et contenir la propagation de la résistance aux antibiotiques dans la gonorrhée.

Dans un commentaire à la BBC, le Dr Olwen Williams, présidente de l'Association britannique pour la santé sexuelle et le VIH (BASHH), a considéré que « l'émergence de cette nouvelle souche de gonorrhée hautement résistante est très préoccupante ».

Antibiorésistance dans la gonorrhée : l’OMS avait alerté l’été dernier [1]

Ce cas fait directement écho à l’alerte donnée l’été dernier qui rapportait des données provenant de 77 pays montrant que la résistance aux antibiotiques rendait la gonorrhée « beaucoup plus difficile et parfois impossible à traiter ». Les données du programme mondial OMS pour la période allant de 2009 à 2014 indiquent une résistance généralisée à la ciprofloxacine [97% des pays ayant notifié des données durant cette période ont découvert des souches pharmacorésistantes]; une résistance croissante à l’azithromycine [81%]; et l’apparition d’une résistance au traitement actuel de dernier recours: les céphalosporines à spectre étendu, à savoir la céfixime (voie orale) ou la ceftriaxone (injectable) [66%].« Actuellement, dans la plupart des pays, les céphalosporines à spectre étendu sont le seul antibiotique administré en monothérapie qui reste efficace pour traiter la gonorrhée. Toutefois, plus de 50 pays ont désormais notifié une résistance à la céfixime et plus rarement à la ceftriaxone». Compte tenu de la situation, l’OMS a publié en 2016 une mise à jour des recommandations mondiales en matière de traitement, conseillant aux médecins d’administrer deux antibiotiques: la ceftriaxone et l’azythromycine.

Pas vraiment inattendu

Interrogé par Medscape Medical News, le Pr Richard Stabler, chercheur et professeur agrégé en bactériologie moléculaire à l'École d'hygiène et de médecine tropicale de Londres, a considéré que, bien que le cas ait attiré l'attention du public, « ce n'était pas si inattendu ». « Il a été rapporté dans le monde entier quelques cas de résistance à l'azithromycine et à la ceftriaxone, alors nous savions que cela allait survenir. Ce n’est pas surprenant, a-t-il insisté. « Le fait que cela soit survenu au cours d’un voyage n’a rien d’étonnant non plus, car ces infections se déplacent partout dans le monde très rapidement et très facilement, comme nous l'avons vu avec beaucoup d'autres cas de résistances aux médicaments. »

La note positive, c’est « le fait que l’infection ait été cernée. C’est assez rassurant parce que si l’infection survient et n’est pas détectée, c'est alors qu'elle peut commencer à se propager avant qu’un contrôle ne soit mis en place. »

Les experts ont mis en garde depuis un certain temps contre la menace croissante de la résistance aux antibiotiques. Médecin en chef de l'Angleterre, le professeur Dame Sally Davies, l’a d’ailleurs qualifié « d'apocalypse antibiotique ».

Les estimations officielles indiquent au moins 5000 décès sont causés chaque année en Angleterre parce que certaines infections sont devenues résistantes aux antibiotiques actuels. Un examen de 2016 sur la résistance aux antimicrobiens a prédit que dans un peu plus de 30 ans, la résistance aux antibiotiques fera plus de victimes en Angleterre que le nombre actuel de cancers et de diabètes combinés.

 

Le Public Health England rappelle aux médecins généralistes de référer les cas suspects de gonorrhée aux services de médecine génito-urinaire pour traitement. L’Agence en a profité pour rappeler son message de santé publique en matière de sexualité à moindre risque encourageant l'utilisation du préservatif avec des partenaires nouveaux et occasionnels. Ce qui vaut aussi pour la France, qui n’est pas à l’abri de ce type d’infection.

La France est-elle à l’abri ?

Car, si ce côté-ci de la Manche a jusqu’à présent été préservé de cette souche hyper résistante, « l’alerte britannique s’inscrit dans le cadre de la problématique de l’infection à gonocoque qui continue d’augmenter (+62 % entre 2013 et 2015 selon Santé Publique France) en France », indique le Pr Gilles Pialoux, chef de service des maladies infectieuses et tropicales à l'hôpital Tenon, à Medscape. Les hommes ayant des rapports sexuels avec les hommes (HSH) représentent la population la plus concernée, soit 84 % des cas rapportés en 2015. « Néanmoins, ce cas montre les dangers du tourisme sexuel, y compris hétérosexuel, notamment en Asie du Sud-est où gonococcies deviennent de plus en plus résistantes aux antibiotiques » rappelle l’infectiologue.

Concernant la surveillance de la sensibilité du gonocoque aux antibiotiques en France, aucune souche résistante à la ceftriaxone (traitement de référence) n’a été isolée depuis 2011, rapporte Santé Publique France. « Pour autant, la poursuite de la surveillance de la sensibilité du gonocoque aux antibiotiques par des réseaux comme Rénago reste indispensable » considère le Pr Pialoux. « Et la résistance associée à l’azithromycine et à la ceftriaxone, pour lesquelles les IST sont le cœur de cible, est très préoccupante ».

 
Ce cas montre les dangers du tourisme sexuel, y compris hétérosexuel Pr Gilles Pialoux
 

La piste du vaccin anti-méningocoque 

Les laboratoires pharmaceutiques ont clairement délaissé la mise au point de nouveaux antibiotiques : pas assez rentable. D’ailleurs, le pipeline de recherche-développement pour la gonorrhée est bien creux avec seulement « 3 nouveaux médicaments candidats à différentes étapes du développement clinique, à savoir: la solithromycine dont l’essai de phase III a récemment été mené à bien; le zoliflodacin qui a terminé l’essai de phase II; et le gepotidacin qui a également achevé l’essai de phase II » signale l’OMS [2]. Dans ce contexte, les regards se tournent vers la vaccination, notamment contre le méningocoque B, qui, à la faveur d’une protection croisée, a récemment démontré son efficacité contre le gonocoque. Des chercheurs néo-zélandais ont ainsi étudié l’effet du vaccin contre Neisseria meningitidis B, bactérie proche du gonocoque responsable de la gonorrhée, sur l’incidence des blennorragies, et mis en évidence une diminution du risque de gonorrhée de 31 % par rapport aux individus non vaccinés [2]. « Une piste à confirmer mais très intéressante » considère le Pr Pialoux.

 

 

 

 

 

 

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