Lutte contre le burnout des étudiants en médecine : la prise de conscience

Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

10 avril 2018

COLLABORATION EDITORIALE

Medscape &

Paris, France -- Burnout, anxiété, dépression…les troubles psychiques liés au travail explosent et les professionnels de santé sont en première ligne – 42% des médecins seraient concernés selon la toute dernière enquête de Medscape.

Les étudiants en médecine ne sont pas épargnés comme en témoigne l’enquête nationale que quatre structures représentatives des jeunes et futurs médecins (ANEMF, ISNAR-IMG, ISNCCA, ISNI) ont réalisé l’an dernier auprès des externes, internes, chefs de clinique-assistants (CCA), assistants hospitalo-universitaires (AHU) et assistants spécialistes (AS). Le résultat est sans appel : avec 27,7 % de dépression et surtout 23,7 % d’idées suicidaires, nos futurs soignants sont en grande souffrance. S’y ajoute un nombre préoccupant de suicides d’internes. Plus d’une dizaine en un an, dont le dernier en date, celui de Marine, 26 ans, a fait déborder le vase. Suite au décès de cette jeune interne en dermatologie à l’hôpital Cochin décrite par ses collègues comme « extrêmement investie et passionnée », les étudiants de l’Intersyndicale nationale des internes (ISNI) ont adressé une lettre ouverte à Agnès Buzyn le 4 février dernier, l’enjoignant à agir de toute urgence [1]. « Le bien-être dans notre exercice n’est pas qu’un droit, c’est un devoir. Car il n’est pas concevable de prendre soin des autres sans être soi-même en bonne santé physique et psychique » écrivent Sébastien Potier et Jean-Baptiste Bonnet, respectivement vice-président et président de l’ISNI dans cette missive au ton désespéré. « Alors, qu’attendons-nous pour prendre soin des soignants ? » l’interpellent-ils.

Jean-Baptiste Bonnet

Dans ce contexte, nous avons donc demandé à Jean-Baptiste Bonnet, lui-même interne en cinquième semestre d’endocrinologie à Montpellier, où en sont les actions en matière de prévention des risques psycho-sociaux des étudiants en médecine.

Medscape édition française : Quels étaient les principaux résultats de l’enquête que vous avez menée l’année dernière sur la santé psychique des étudiants en médecine ?

Jean-Baptiste Bonnet : Sur 21 768 étudiants qui ont répondu, dont 4255 en 1er cycle, 8725 en 2ème cycle et 1157 CCA-AHA-AS, 66,2% souffraient d’anxiété, 27,7% de dépression et 23,7% ont indiqué avoir eu des idées suicidaires dont 5,8% dans le mois précédent l’enquête.

Medscape édition française : Quels sont les facteurs de burn-out ? Y-a-t-il des spécialités à risque ?

Jean-Baptiste Bonnet : Le temps de travail est un facteur de risque indéniable. Le point commun entre tous les récents suicides est qu’ils ont eu lieu dans des services à forte densité de travail. L’enquête de santé mentale avait d’ailleurs montré que plus de 60 heures travaillées par semaine constituent un facteur de risque indépendant. Donc, la densité et le temps de travail impactent plus la santé mentale des étudiants que le fait d’être dans spécialité « difficile ». Par exemple, l’anesthésie-réanimation a beaucoup fait pour améliorer la qualité de vie au travail dans la plupart des villes. D’ailleurs, ce n’est pas tant les difficultés que les étudiants rencontrent qui constituent un signal d’alerte que la façon dont l’environnement va leur permettre de les gérer : l’encadrement, le suivi, les cellules de debriefing…Typiquement, les situations à risque sont les vacances, et les services qui tournent avec des intérimaires.

Medscape édition française : Les résultats de l’enquête nationale que vous avez réalisé l’année dernière sur la santé psychique des étudiants en médecine ont-ils été entendu ?

Jean-Baptiste Bonnet : Une prise de conscience du problème a eu lieu et une volonté d’action a été affichée par les cabinets ministériels. En témoigne le rapport confié au Dr Donata Marra par le ministère des solidarités et de la santé et le ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation sur les risques psychosociaux et la qualité de vie au travail des étudiants en médecine et dans lequel figurent des pistes d’action très concrètes (voir Rapport sur la qualité de vie des étudiants en santé : il y a « urgence à agir » et encadré).

 
Une prise de conscience du problème a eu lieu et une volonté d’action a été affichée par les cabinets ministériels.
 

Medscape édition française : Quels objectifs vous êtes-vous fixés ?

Jean-Baptiste Bonnet : L’idée est que, d’ici 5 à 10 ans, les statistiques des étudiants en médecine, quelle que soit leur année d’étude, reviennent au niveau des moyennes nationales de leur tranche d’âge.

Medscape édition française : De moyens disposez-vous ?

Jean-Baptiste Bonnet : Nous avons désormais une logique de moyens : monter des dispositifs pour corriger des problèmes. Il faut tester de nouvelles options, les évaluer, les publier et être capable de mettre à disposition de tous l’ensemble des solutions dont on dispose.

En attendant la mise en place des propositions du rapport de Dr Donata Marra (voir Bien-être des étudiants en médecine : les 12 recommandations du Dr Donata Marra), les syndicats étudiants signalent l’existence de plusieurs dispositifs d’écoute et d’assistance à destination des professionnels médicaux, qu’ils soient spécifiques aux jeunes et futurs médecins ou pas (voir ici).

 

Symptomatologie dépressive dès la PACES

Sollicité dans le cadre du rapport ministériel sur les risques psychosociaux et la qualité de vie au travail des étudiants en médecine, les chercheurs de la grande étude i-Share (pour Internet-based Students' Health Research Enterprise) qui vise à suivre l’état de santé de 30 000 étudiants pendant 10 ans, ont interrogé les étudiants en PACES (voir notre article). Les résultats montrent que comme l’indiquaient le Dr Manuel Rodrigues dans son blog « Epuisement des médecins : il y a urgence », les étudiants en médecine sont à risque de burnout dès les premières années. Et ici, pourrait-on dire, dès la toute première année. En effet, avec 70% des étudiants qui déclarent beaucoup plus souvent avoir une symptomatologie dépressive et 3,2 % qui reconnaissent des pensées suicidaires, les chiffres sont significativement plus élevés en PACES que pour les années qui suivent, 54% et 1,7% respectivement. Manque de confiance en soi, sentiment d’échec, troubles du sommeil… Au final, 20 % seulement se déclarent en très bonne santé (contre 32% dans les 2 années qui suivent). Des solutions se profilent. La mise en place d’un coaching individuel a été proposé aux étudiants les plus « dépressifs » de l’étude, en attendant les modifications structurelles de grande envergure.

 

 

 

 

 

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