Une bonne santé cardiovasculaire en milieu de vie limite le risque de démence

Aude Lecrubier

Auteurs et déclarations

27 mars 2018

Gothembourg, Suède – Avoir une bonne santé cardiovasculaire (CV) autour de 50 ans est associé à une forte baisse du risque de développer une démence par la suite, selon une étude publiée dans la revue Neurology [1].

D’après l’étude de Helena Hörder et coll. (Université de Gothembourg, Suède) réalisée auprès de femmes suédoises, celles qui atteignaient des performances élevées à un test d’effort et donc celles qui avaient une bonne santé CV, avaient 88% de risque de démence en moins 29 ans après (en moyenne), par rapport à celles qui avaient obtenu des résultats moyens.

En outre, chez les femmes avec une bonne santé CV qui développaient tout de même une démence, la maladie apparaissait en moyenne 11 ans après celles qui avaient une santé CV « moyenne » (soit à 90 ans versus à 79 ans en moyenne).

« Cette étude est l’une des rares à avoir réalisé un suivi sur autant d’années », soulignent les Drs Nicole L. Spartano (CHU de Boston, Etats-Unis) et Tila Ngandu (Institut Karolinska Institut et Centre de recherche sur Alzheimer, Stockholm, Suède) dans un éditorial accompagnant l’article[2].

Les éditorialistes ajoutent que « bien que cette étude n’apporte pas données directes permettant d’établir des recommandations sur l’intérêt de faire de l’exercice ou d’améliorer la forme physique pour prévenir la démence, de plus en plus de données montrent que les stratégies consistant à prévenir ou à traiter les maladies CV pourraient aussi être bénéfiques pour le cerveau. Ce qui est bon pour le cœur semble vraiment être aussi bon pour le cerveau ».

 
Ce qui est bon pour le cœur semble vraiment être aussi bon pour le cerveau  Les éditorialistes
 

Une mesure objective de la santé cardiovasculaire

L’étude a enrôlé 191 femmes suédoises d’âge moyen 50 ans, participant à l’étude Prospective Study of Women. Leur santé CV a été évaluée par un test d’effort maximal  sur vélo ergomètre, en milieu de vie, en 1968. Leur condition cardiovasculaire a été évaluée et classée en trois groupes en fonction de la puissance maximale tolérée pendant l’exercice (Watts).

La puissance maximale tolérée moyenne en 1968 était de 103 Watts.

La santé CV était considérée comme très bonne si la puissance maximale supportée était supérieure ou égale à 120 W. Elle était considérée comme moyenne entre 88 et 112 W et comme mauvaise si ≤ 80 W ou si interrompue avant l’effort maximal en raison d’une tension élevée, d’une douleur à la poitrine ou d’autres problèmes CV.

Au total, 40 femmes ont bien toléré, voir dépassé la puissance maximale fixée et ont été classées dans le groupe «  très bonnes conditions CV », 92 femmes ont relativement bien toléré la puissance maximale et ont été classées dans le groupe « conditions CV moyennes », et 59 femmes ont mal toléré la puissance maximale ou ne l’ont pas atteinte et ont été classées dans le groupe « mauvaises conditions CV ». En tout 20 femmes ont arrêté le test prématurément en raison d’anomalies ECG (n=6), d’HTA (n=3), de claudication (n=2), de douleur à la poitrine (n=1), d’une faible coopération (n=2) et d’autres raisons (n=6).

Au cours du suivi, les cas de démence ont été répertoriés à partir du registre hospitalier suédois et par des consultations neuropsychologiques programmées tous les 10 ans (critères du DSM-III-R).

Après 44 ans de suivi, 15 % des femmes étaient encore en vie. En tout, 44 femmes (23 %) ont développé une démence (20 maladies d’Alzheimer, 8 démences vasculaires, 12 démences mixtes et 4 autres démences). Le temps moyen d’apparition d’une démence après l’examen initial était de 29 ans et l’âge moyen lors du diagnostic était de 81 ans.

Plus les conditions CV sont bonnes, plus le risque de démence baisse

Le temps moyen d’apparition d’une démence après l’examen initial était retardé de 5 ans dans le groupe de femmes avec les meilleures capacités CV versus celles ayant des capacités moyennes. Aussi, lorsque les femmes qui obtenaient les meilleures performances au test d’effort développaient une démence, elles le faisaient en moyenne 11 ans plus tard que celles qui avaient des performances intermédiaires, soit à 90 ans versus 79 ans, en moyenne.

Après ajustement pour l’âge, le poids, les triglycérides, le tabagisme, l’hypertension, la consommation d’alcool, l’absence d’activité physique et les revenus, comparé au groupe « conditions CV moyennes », le risque démence toutes-causes était abaissé de 88 % (RR=0,12 ; IC 95%, 0,03 à 0,54) dans le groupe « très bonnes conditions CV » et accru de 41 % dans le groupe « mauvaises conditions CV » (RR=1,41 ; IC 95%, 0,72 à 2,79).

Lorsque les chercheurs utilisaient la puissance maximale tolérée/le poids, ces risques étaient respectivement abaissés de 60 % et augmentés de 37%.

Tableau : incidence de la démence en fonction des conditions CV en milieu de vie

 

Démences, n (%)

Temps moyen apparition de la démence, ans (DS)

Age moyen au diagnostic (DS)

Mauvaises conditions CV (n=59 dont 20 interruptions de test)

19 (32)

26 (10)

81 (7)

Conditions CV intermédiaires (n=92)

23 (25)

28 (10)

79 (8)

Très bonnes conditions CV (n=40)

2 (5)

33 (2)

90 (3)

 

A noter : chez les femmes qui avaient arrêté le test prématurément (n=20), 45 % ont développé une démence.  « Parce que le test est typiquement interrompu pour des raisons CV, ces résultats semblent indiquer que les dysfonctionnements CV infra-cliniques en milieu de vie augmentent  le risque de démence », indiquent les éditorialistes.

 
Ces résultats semblent indiquer que les dysfonctionnements CV infra-cliniques en milieu de vie augmentent  le risque de démence Les éditorialistes
 

Une pierre de plus à l’édifice

Pour les chercheurs, si l’étude a des limites comme son caractère observationnel, sa petite taille et l’homogénéité de sa population, elle va dans le sens des travaux réalisés précédemment [3,4,5].

Ils notent cependant que jusqu’ici la plupart des études ont été menées chez des personnes de plus de 60 ans au départ et avec un suivi moyen de 3 à 7 ans [6,7,8,9]. Leur étude présente l’avantage d’avoir une population plus jeune et suivie plus longtemps.

Prévention de la démence : liée aux conditions CV et/ou à l’activité  physique ?

Un point important soulevé par les auteurs et les éditorialistes est la distinction qui doit être faite entre les critères « conditions CV » et « activité physique » dans les différentes études réalisées à ce jour.

Ils soulignent  que des revues systématiques de la littérature et des méta-analyses d’études observationnelles [10-12] ont suggéré qu’il existait un lien entre l’activité physique, la préservation des fonctions cognitives et la baisse du risque de démence. Cependant, ils précisent qu’elles ne portaient pas sur des mesures objectives des conditions physiques (comme ici l’épreuve d’effort).

« Il était donc difficile de savoir si l’association entre l’activité physique la démence était médiée par des facteurs sociaux et cognitifs ou par les conditions physiques », expliquent-ils.

Ils ajoutent que les risques relatifs observés dans leur étude sont supérieurs à ceux obtenus avec l’activité physique dans d’autres études, ce qui suggère que les conditions CV sont un meilleur facteur prédictif de la démence.

Au final, « nous devons déterminer si ces associations sont seulement dues à l’influence de la santé cardiaque sur celle du cerveau ou si l’exercice influence le cerveau indépendamment des effets cardiovasculaires », indiquent les éditorialistes.

Les chercheurs et les éditorialistes soulignent, également, que la génétique peut modifier l’association entre les conditions physiques et la démence. « Il est possible que l’association entre les conditions physiques et la démence observée par Hörder et coll. soit indépendante du niveau d’activité physique des participantes mais plus le résultat de la génétique ou d’autres facteurs environnementaux sur les structures CV et les autres fonctions. », notent Spartano et Ngandu.

« Il sera nécessaire de réaliser des études d’intervention sur le long terme pour comprendre si l’exercice physique, même à petites doses peut diminuer le risque de démence », précisent-ils.

En conclusion, Hörder et coll. appellent à réaliser d’autres travaux pour mieux comprendre l’association « condition CV et démence » et notamment à étudier l’impact des effets indirects (HTA, hypercholestérolémie, obésité, diabète…) et surtout directs (état des réseaux neuronaux, synthèse des neurotransmetteurs et des facteurs de croissance). Ils précisent qu’une étude récente a montré qu’une mauvaise condition CV était associée à un plus petit volume cérébral 20 ans après [13].

 
Nous devons déterminer si ces associations sont seulement dues à l’influence de la santé cardiaque sur celle du cerveau ou si l’exercice influence le cerveau indépendamment des effets cardiovasculaires  Les éditorialistes
 
L’étude a été financée par le Swedish Forte Center on Aging and Health, le Swedish Research Council for Health, Working Life and Welfare, Alzheimer's Association Stephanie B. Overstreet Scholars, Alzheimer's Association Zenith Award, Sahlgrenska University Hospital, Bank of Sweden Tercentary Foundation, Swedish Brain Power, et diverses associations suédoises.

 

 

 

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