Comment devient-on hypnothérapeute ? Entretien avec le Dr Bordenave

Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

21 mars 2018

Lauriane Bordenave

Paris, France – Jeune interne en anesthésie-réanimation, Lauriane Bordenave a découvert l’hypnose par hasard… Et cette « rencontre » a changé le cours de sa vie. Elle est aujourd’hui hypnothérapeute à Paris, médecin anesthésiste au Centre de lutte contre le cancer Gustave Roussy à Villejuif, formatrice à l’Association Française pour l’Etude de l’Hypnose Médicale (AFEHM) et dans de nombreux diplômes universitaires. Elle revient, avec nous, sur son chemin vers l’hypnose et la façon dont cette pratique – ou « manière d’être au monde » pour reprendre les termes de François Roustang –a modifié sa façon d’exercer la médecine.

Medscape édition française : On peut lire dans votre dernier livre « L’autohypnose », co-écrit avec le Dr Adrian Chaboche, que vous avez découvert l’hypnose au détour d’un couloir d’hôpital, pouvez-vous nous raconter ?

Dr Lauriane Bordenave : Nous sommes en 2010, je suis en 4ème année d’internat et tout juste maman. Un matin, à l’hôpital, un collègue m’alpague au détour d’un couloir et me demande à brûle-pourpoint si je suis d’accord pour faire une séance d’hypnose avec un médecin du service qui cherche une volontaire pour un reportage. Surprise et amusée, j’accepte instantanément sans y réfléchir. Je suis pourtant, à ce moment-là, aux antipodes de tout ça. Le mot hypnose ne m’est pas familier, je ne l’ai jamais entendu prononcer à l’hôpital. Je m’installe face au médecin hypnothérapeute que je ne connais pas mais avec qui je me sens tout de suite en confiance, et balance d’emblée un « Je vous préviens, je suis très cartésienne » qui ne semble pas l’ébranler le moins du monde.

Medscape édition française : Que vous dit l’hypnothérapeute ce jour-là ?

Dr Lauriane Bordenave : Il me demande si je souhaite travailler sur une difficulté en particulier au cours de la séance – y-a-t-il quelque chose qui vous pèse en ce moment ? interroge-t-il – et je choisis de parler de mon stress à l’hôpital. Je suis une jeune interne, je n’ai pas beaucoup d’expérience et j’ai peur dans certaines situations. Régulièrement, je pense à arrêter médecine et changer de métier pour ne plus subir cette pression qui génère beaucoup d’anxiété. Mais ce qui est incroyable, c’est qu’à ce stade, je n’ai rien entrepris, ni consulté personne par rapport à cette difficulté. La séance commence. Je peux me souvenir très précisément du moment où j’ai basculé dans l’hypnose. Je ne me souviens pas de l’intégralité des propos du thérapeute mais il a utilisé deux métaphores qui sont encore très présentes dans ma mémoire pour m’inviter à trouver la bonne distance par rapport aux choses, aux événements, aux personnes et diminuer mon stress.

Medscape édition française : Comment s’est déroulée la séance ? Quelle conséquence a-t-elle eu ?

Dr Lauriane Bordenave : Cette première séance fut une expérience lumineuse. Pour autant il n’y a pas de mot pour la décrire, c’est une expérience sensorielle, difficile à retranscrire. Juste après, je n’ai pas débriefé avec l’hypnothérapeute, je suis juste sortie de l’hôpital sans rien dire. Je n’ai pas cherché à savoir si ça avait marché. Je n'étais pas dans l’attente d’un résultat (ou d’un non résultat d’ailleurs), j’ai repris le cours de ma vie. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Dans les mois qui ont suivi, je me suis rendue compte que ma posture à l’hôpital s’était modifiée. Le stress est parti sans que je fasse un effort de changement. Cette thérapie « express » a porté ses fruits de façon pérenne, sans aucune autre intervention de ma part. La tranquillité est revenue. Je peux juste dire que cette séance s’est produite à une période où je venais de passer ma thèse et d’avoir mon premier enfant, c’était donc une période de transition, qui est toujours propice au changement. Il faut aussi ajouter qu’elle a eu lieu avec un très bon thérapeute, au bon moment, pour la bonne indication. L’effet de surprise a aussi probablement joué, il a ouvert une brèche dans mon fonctionnement ordinaire et m’a permis de changer radicalement de direction. J’ai une grande gratitude pour l’hypnose qui m’a guérie d’un problème qui m’empoisonnait l’existence. Dans l’année qui a suivi, je me suis inscrite au diplôme universitaire d’hypnose médicale et là j’ai « halluciné », j’ai trouvé ça vraiment génial et j’ai envié les médecins qui pratiquaient. C’est comme cela qu’a commencé mon chemin d’hypnothérapeute.

Medscape édition française : Aujourd’hui comment avez-vous inclus l’hypnose dans votre pratique à l’hôpital ?

Dr Lauriane Bordenave : En poste à Gustave Roussy, je me suis intéressée à l’hypnose en cancérologie. J’ai mis en place un projet d’accueil au bloc opératoire. Si nous ne faisons pas d’interventions « sous hypnose », en revanche j’utilise les techniques communicationnelles de l’hypnose. Ce sont des méthodes spécifiques, verbales ou non, de communication « habile », qui font appel à la suggestion positive. C’est tout simple, par exemple, plutôt que dire « Je vous pique », je vais préférer « Je pose la perfusion ». Par ailleurs, j’ai lancé une consultation d’hypnose aux soins de support, où j’utilise l’hypnose pour les douleurs chroniques et pour certains effets secondaires des thérapies anticancéreuses (nausées/vomissement ; bouffées de chaleur ; fatigue…).

Medscape édition française : Qu’est-ce que l’hypnose a changé pour vous ?

Dr Lauriane Bordenave : Se former à l’hypnose induit un grand changement chez le thérapeute. C’est ce qui fait de moi, désormais, une anesthésiste heureuse. En particulier, parce que l’hypnose permet une pratique équilibrée dans les échanges. Elle remet de l’humain dans une médecine qui est parfois invasive, violente, très technique. Aujourd’hui, je ne pourrais plus faire de la médecine autrement.

Medscape édition française : Que diriez-vous à un médecin attiré ou intrigué par l’hypnose ?

Dr Lauriane Bordenave : Il faut se lancer. C’est une compétence en plus, avec un enseignement très riche. D’un point de vue communicationnel, cela permet de singulariser, de personnaliser l’échange que l’on a avec le patient. Avec l’hypnose, on a cette tendance naturelle à s’adapter au patient, de dire certaines choses et pas d’autres. De fait, c’est beaucoup plus épanouissant. Et accessoirement, cela nous tire de certains « mauvais pas » quand on n’arrive pas à atteindre le patient dans sa plainte, dans son vécu. L’hypnose va permettre de se rencontrer. C’est véritablement une façon de se placer dans le soin.

De l’hypnose à l’autohypnose

Au-delà de l’anesthésie-réanimation, le Dr Bordenave a aussi une activité de consultation d’hypnose pour des indications telles que les phobies, les addictions, la gestion du stress, etc. Elle s’est rendue compte à cette occasion que la séance initiale d’hypnose avec un thérapeute est décisive, car elle permet par la suite au patient d’expérimenter à son tour, librement et de façon autonome, grâce à l’autohypnose. Avec un collègue spécialiste de l’hypnothérapie, elle donne des clés pour intégrer pas à pas cette pratique au quotidien en proposant des exercices pratiques très simples à mettre en œuvre.

L’autohypnose, par Lauriane Bordenave et Adrian Chaboche, février 2018, Ed Josette Lyon, 200p, 17 €

Et aussi du Dr Bordenave: L’hypnose pour mon enfant, Éditions In Press, 2017, 140 p, 8 €

 

 

 

 

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