Pas de plateau d’angioplastie à Chalon-sur-Saône: retour sur le conflit avec le Dr Dellinger

Jean-Bernard Gervais

Auteurs et déclarations

23 février 2018

Chalon-sur-Saône, France – Y-aura-t-il un centre d'angioplastie à Chalon-sur-Saône (71) ? Après moult réflexions, débats, articles, manifestations et mobilisations en tout genre, la Ministre de la Santé a tranché et la réponse est …non. Retour avec le Dr Arnaud Dellinger, cardiologue au centre hospitalier de la ville, sur un conflit finalement assez symptomatique de l’époque.

Guerre des clans ou véritable choix de santé publique ?

Nous en avions parlé en juillet dernier, l’hôpital de Chalon-sur-Saône souhaite être en mesure de proposer à la population un service de cardiologie interventionnelle et demande la création d'un plateau d’angioplastie, ce que l’Agence régionale de Santé (ARS) de Bourgogne lui refuse – après l’avoir un temps appuyé – préférant la création d’un groupe de coopération sanitaire (GCS) avec les hôpitaux de Dijon et Mâcon. Face à cette situation de blocage, une demande d’arbitrage avait été faite auprès de la ministre de la Santé qui a tranché…et finalement rejeté l'ouverture d'un centre d'angioplastie à Chalon-sur-Saône.

Guerre des clans ou véritable choix de santé publique favorisant les grosses structures hospitalières – parfaitement équipées et plus rentables mais géographiquement éloignées – au dépends d’une prise en charge locale ? Chalon-sur-Saône veut encore y croire et le Dr Dellinger défend sa cause. Pour lui, c’est l'existence même de l'Unité de soins intensifs en cardiologie (USIC) qui est menacée. Medscape édition française l’a interviewé pour comprendre les tenants et les aboutissants du conflit.

Medscape édition française : Pourquoi avoir demandé l'ouverture d'un service d'angioplastie ?

Dr Arnaud Dellinger

Dr Arnaud Dellinger : Le service de cardiologie de Chalon a ouvert une unité de soins intensifs en 2005. A cette époque, on pensait que la fibrinolyse et l'angioplastie étaient équivalents et l’on envoyait les malades de façon différée en angioplastie. Puis, en 2012, arrivent les recommandations de la Société européenne de cardiologie (ESC) qui affirment que le traitement par angioplastie primaire est supérieur à celui par fibrinolyse, en particulier pour les populations âgées, parce que l'on réduit le risque hémorragique, que l'on a une meilleure revascularisation... Dès ce moment-là, nous nous sommes demandé si nous pouvions garder une unité de soins intensifs (USIC) sans plateau d'angioplastie, pour un bassin de 350 000 habitants, dont certains mettent déjà plus d'une heure pour venir à Chalon, contre trois quarts d'heure/une heure pour aller à Dijon. Par ailleurs, nous avons constaté que les patients qui avaient une contre-indication à la fibrinolyse étaient souvent hors-délai pour l'angioplastie, soit au-delà des 90 minutes. En 2013, l'ARS a demandé à l'Agence Nationale d'Appui à la Performance (ANAP) de travailler au rapprochement des hôpitaux entre Autin, Monceau et Chalon. Et nous avons collectivement conclut qu'il fallait améliorer la filière cardio-vasculaire, avec, en particulier, l'ouverture d'un centre d'angioplastie. A ce stade, le CH de Mâcon et le CHU de Dijon ont tenu à prendre part aux discussions. Mais, à la fin des travaux de réflexion en 2015, il s’est avéré que ces derniers étaient formellement opposés à l'ouverture d'un plateau d'angioplastie à Chalon.

Medscape édition française : Quelles raisons ont-ils invoqué ?

Dr Arnaud Dellinger : Il s’agissait essentiellement pour eux de garder l'exclusivité de l'activité d'angioplastie – qui est plutôt bénéficiaire. L'ARS, quant à elle, est restée ferme sur sa position en faveur de l'ouverture d'un plateau d'angioplastie à Chalon, son directeur publiant même un arrêté reconnaissant un « besoin exceptionnel ». Cela n'a rien arrangé aux relations avec Mâcon et Dijon qui ont produit un recours auprès du tribunal administratif contre cette décision, suivi par les cardiologues de la clinique privée de Dijon. Pour répondre à l’arrêté de l'ARS, nous avons alors débuté un nouveau cycle de discussions pour démarrer une coopération avec Dijon et Mâcon – qui s’en sont servis pour faire obstruction à l'ouverture de l'angioplastie à Chalon. C'était un vrai jeu de dupes. De fait, en mai 2017, notre dossier a été rejeté en commission spécialisée d'organisation des soins du fait de l'inaboutissement de la coopération avec Dijon et Mâcon. Avec les collègues du service nous avons alors décidé de mettre le dossier sur la place publique.

 
C'était un vrai jeu de dupes.
 

Medscape édition française : Quelle conséquence pour le service de cardiologie de Chalon ?

Dr Arnaud Dellinger : Depuis deux ans, nous discutons d'une évidence : nous ne pouvons garder une USIC pour un bassin de population de 350 000 habitants sans y attacher un service d'angioplastie. Aujourd’hui, la moitié des malades ne viennent plus chez nous et vont directement à Dijon ou Mâcon. C'est un enjeu de survie. Nous avons enregistré deux départs d'assistants, dont l'un nous a quitté car on ne pouvait le former à la coronarographie. Nous avons fait signer une pétition de plus 39000 signatures, nous avons organisé des réunions publiques, une manifestation au ministère de la santé... Nous avons reçu beaucoup de soutien sans que l'ARS ne change sa position. En août 2017, nous avons présenté un recours hiérarchique à la ministre. Elle avait six mois pour examiner ce recours qui a été soumis au Comité National d'Organisation des Soins (CNOS) le 12 décembre avec un avis défavorable. La ministre n'a pas répondu, ce qui vaut rejet de la demande.

 
Nous ne pouvons garder une USIC pour un bassin de population de 350 000 habitants sans y attacher un service d'angioplastie.
 

Medscape édition française : Où en êtes-vous ?

Dr Arnaud Dellinger : Le problème reste entier. Le directeur général de l'ARS nous a proposé l’aide d’un consultant extérieur, qui a confirmé, à l’automne dernier, le besoin d’un plateau d'angioplastie à Chalon. Nous avons organisé un séminaire en novembre pour trouver une position d'équilibre avec Mâcon et Dijon et nous pensions alors nous approcher d'un accord. Mais finalement, la version du Projet régional de Santé (PRS) de notre territoire de santé n'a pas été validée.

Qu'allez-vous entreprendre après le rejet tacite de la ministre ?

Dr A. Dellinger : Nous avons alors décidé d'avoir une position assez dure. Nous avons annoncé un retour contentieux, des actions au niveau des instances qui vont statuer sur la version 2 du Projet régional de Santé. Nous avons aussi décidé de réorienter les patients vers Lyon plutôt que Dijon pour des questions de délais : quatre à six semaines sur Dijon, contre une semaine à Lyon. La crise n'est pas résolue. En 2018, une USIC sans plateau d'angioplastie n'est plus une USIC.

L'USIC de Chalon est-elle menacée dans son existence ?

Dr A. Dellinger : Oui, très clairement.

 
En 2018, une USIC sans plateau d'angioplastie n'est plus une USIC.
 

D'autres services en France sont-ils dans la même position que vous ?

Dr A. Dellinger : J'ai appris à l'automne dernier que la ville de Gap avait vécu une situation similaire. Le chef de service était un cardiologue interventionnel venu dans cet hôpital pour y ouvrir un service d'angioplastie, sachant que Gap est très isolé, et que les centres d'angioplastie les plus proches sont à Aix-en-Provence et Marseille. Le dossier a finalement été refusé, ce qui a conduit à la démission de 4 ou 5 collègues cardiologues de l’hôpital qui ont estimé que leur travail n'avait plus de sens s'ils n'avaient pas un plateau d'angioplastie. Le médecin chef de service a essayé pendant quelque temps de maintenir le service avec des intérimaires, pour finalement fermer l’USIC après six mois de travail acharné.

Avez-vous bon espoir d'obtenir gain de cause après les contentieux que vous avez introduit ?

Dr A. Dellinger : Je pense qu'il y a encore possibilité d'un accord de coopération car cette crise pénalise la région. On peut tout-à-fait décider de l'ouverture de l'angioplastie de Chalon et continuer à adresser les patients à Dijon, en cas de besoin. Nous n'avons pas de problèmes avec les médecins de Dijon, c'est juste une question de choix administratif, motivé par des raisons financières. La qualité des soins n'a pas été prise en compte.

 
C'est juste une question de choix administratif, motivé par des raisons financières. La qualité des soins n'a pas été prise en compte.
 

 

 

 

 

 

 

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